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Full text of "Campagnes de Jacques de Mercoyrol de Beaulieu, capitaine au régiment de Picardie (1743-1763);"

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in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/campagnesdejacquOOmercuoft 



CAMPAGNES 



DE 



JACQUES DE MERCOYROL 

DE BEAULIEU 



MAÇON, PROTAT FBKRES, IMPRIMEURS. 



HF.S, 



CAMPAGNES 

DE 

JACQUES DE MERCOYPiOL 

DE BEAULIEU 

CAPITAINE AU RÉGIMENT DE PICARDIE 

(1743-1763) 

PUBLIÉES 

d'après le manuscrit original 

POUR LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE 



LE Marquis de VOGUÉ 

ET 

Auguste LE SOURD 




l 



A PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD 

H. LAURENS, SUCCESSEUR 

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE 
RUE DE TOURNON, N» 6 • 

M DCCCC XV 
370 



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EXTRAIT DU REGLEÎNIENT. 

Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et 
choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en 
suivre la publication. 

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire 
responsable, chargé d'en surveiller lexécution. 

Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.- 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans lautorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une 
déclaration du Commissaire responsable portant que le travail 
lui a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que les Cam- 
pagnes DE Jacques de Mekcovrol de Beaulieu, préparées 
par MiM. le marquis de Vogué et Auguste Le Sourd, lui ont 
paru dignes d'être publiées par la Société de l'Histoire de 
France. 

Fait à Paris, le 20 avril 1913. 

Sif/né : LéonLECESTRE. 

Certifié : 

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, 

Noël VALOIS. 



AVANT-PROPOS 



Jacques de Mercoyrol de Beaulieu apparleiiail à ce quil 
appelle lui-même la noblesse de province. Cette noblesse était 
très nombreuse en Vivarais ; dans ses rangs se trouvaient rap- 
prochés et confondus, malgré la diversité des origines, des 
descendants authentiques des vieilles races militaires et les 
membres des familles que des causes multiples avaient, de 
siècle en siècle et jusqu'aux époques les plus récentes, suc- 
cessivement introduites dans le second ordre de l'État. 

Cette ascension sociale avait toujours été facile en Vivarais; 
elle avait peuplé le pays d'une foule de gentilshommes de con- 
dition médiocre, d'ambitions modestes, source inépuisable 
d'officiers dévoués et braves qui, trop pauvres pour acheter un 
régiment, végétaient dans les grades inférieurs, décimés par la 
guerre, s'estimant heureux si, à la fin dune longue et péril- 
leuse carrière, ils pouvaient se retirer dans leur famille, avec la 
croix de Saint-Louis et une maigre pension de retraite. 

Ils écrivaient peu, ce qui donne un certain prix aux rares 
récits qu'ils nous ont laissés. 

Celui que nous reproduisons ici est intéressant à ce titre. 
Sans vouloir généraliser outre mesure, on peut dire qu'il peint 
une époque et un milieu ; il nous renseigne sur l'état d'esprit 
d'une importante fraction de la société française à la fin du 
xviii^ siècle. 

Ce qui domine, c'est le sentiment du devoir mihtaire, la 



Il AVANT-l'IlOl'OS. 

pivoccupatioii constante du « bien du service ». lo souci de 
riHtnueur c(»llei'lir et iudi\i(luel di' tous ceux tiui |Hirlenl liini- 
fiM-nio. lacceplalion dos inépalilés sociales. Loflicier de pro- 
vince «''|)rouve peut-être une secrète tristesse, s'il compare son 
IfUl av.iuceineut aux rapides carrières de la noblesse de cour, 
mais il neu l.iisse rien soir: il ne moiilic ni anierlume. ni 
jalousie. Il n'a ([ue du respect pour « Ihonmie de qualité » ; il 
admire le désintéressement avec lequel il (initie une vie facile et 
élégante pour les rati','ues de la vie militaire ; il reconnaît les 
avantages que le service du lîoi lire de sa tbitune. de sa tradition 
ancestrale, de sonautoiité sociale. Il voudrait seulement que la 
barrière (jui sépare les deux noblesses tut plus facile à franchir, 
que le service du Roi sût profiter plus largement de l'expérience 
acquise par les officiers vieillis dans le métier ; que le bâton de 
marécbal. d(timé plus souvent à un sujet distingué de la 
noblesse de province, soit, pour toute cette classe si intéres- 
sante, un encouragement à bien faire. 

A un autre point de vue, les récits dun simple capitaine 
offrent un réel intérêt; ils racontent la guerre vue (Ju rang, 
c est-à-dire de très près, sinon de très haut. Avec eux, nous 
pénétrons dans la vie intime de la compagnie, du régiment ; 
nous assistons aux petites opérations autant, plus peut-être, 
qu'aux grandes manœuvres; nous surprenons les conversations 
de la lente et de lavant-poste, nous louchons aux réalités, soil 
sublimes, soil mesquines, soit poignantes, dont les contrastes 
pourraient fournir plus dun chapitre inédit à Ihistoire tou- 
jours ouverte de la grandeur et de la servitude militaires. 

La famille de Mercnyrol semble sortie de Saint-Pons, petit 
bourg situé dans la montagne, entre Viviers et Villeneuve- 
de-Berg, siège dun prieuré dépendant de Pébrac. abbaye 
auvergnate de chanoines réguliers Augustins. On l'y trouve 
à la lin du .w*^ siècle et plusieurs de ses membres riiabilaienl 



AVANT-PROPOS. III 

encore à la veille de la Révolution. D'origine notariale, les 
Mercoyrol donnent des prieurs au prieuré de Saint-Pons, 
des préchantres au chapitre de Viviers ; ils achètent de petites 
seigneuries, épousent des fdles nobles et s'agrègent définitive- 
ment à la noblesse, vers le milieu du xvii* siècle, en prenant le 
parti des armes. 

De ce jour, si la situation sociale grandit, le patrimoine cesse 
de s'accroître. Jacques de Mercoyrol. seigneur de Beaulieu, le 
père de notre auteur, ne possède qu'une petite maison à Viviers, 
une grange et quelques maigres terres dans la montagne voi- 
sine. Sa femme, Elisabeth de Bergier. de Tarascon. a une 
modeste dot, placée sur divers personnages du pays, entre 
autres sur un ami de la famille, le marquis de Graveson, qui 
habite la Provence : le tout réuni j)roduit à peine 60U livres 
de rente. Son frère, Jean-Baptiste, seigneur du Brau. est à 
l'armée : il est capitaine dans le régiment de Picardie, ne 
dépassera pas ce grade et mourra célibataire. 

Jacques de Beaulieu, notre auteur, né le 12 mai 1725. est fils 
unique. Sur ce fils se concentrent toute raffeclion, tout l'eflorl 
de ses parents. Lui aussi sera soldat: on se privera pour assu- 
rer son avenir. Toute son éducation tend vers ce seul but ; 
enfant, il ne songe qu'à la guerre ; il groupe les enfants de son 
âge, les organise en troupe, les commande, s'exerce avec eux 
aux mouvements militaires : ils fourniront plus tard les meil- 
leures recrues de sa compagnie. 

A dix-sept ans, âge fixé par la tradition, on l'engage comme 
volontaire dans le régiment de son oncle. Picardie, premier régi- 
ment d'infanterie de France : il rejoint à Straubing.en Bavière, 
le 29 mai 17i3. le soir même dune journée malheureuse. Son 
oncle a reçu sept balles ; les blessures sont heureusement légères. 
Il faut battre en retraite. Picardie fera Tarrière-garde, combat- 
tant jour et nuit : sérieuse épreuve pour un débutant : notre 



IV \\ \NT-ri!<)l'(>S. 

jiMiiic Noloiitairc la supporli' a son lidiiiii'iir : skii (Milliousiasim' 
s'fxalle. sim courage se révèle et ne se déineiilira pas pcinlaiil 
(juaraiile ans de vie militaire. 

LieiitiMiaiit en juillet ITi^, il est nommé capitaine en 
novemliiv 17 î»), à vin;,'t et un ans. Cette nomination est l'occa- 
sion dune crise intime, dont le récil l'ornic un des épisodes les 
plus louchants des Camimijncs. 

Après la victoire de Raucoux, le Roi avait décidé d'ajouter 
un cinquième bataillon à chacun des six jdus anciens régiments. 
Le jeune diu- dAnlin. colonel de Picai'dic il avait dix-neul" 
ans), avait proposé à Beaulieu le commandement dune com- 
pagnie. Mais la création de toute formation nouvelle entraînait 
une '« linance » à payer ta l'État : accepter, c'était obliger ses 
parents à débourser 5.000 livres, près de la moitié de leur 
modeste avoir : cruelle angoisse ! Un furieux combat se livre 
dans rame du jeune lieutenant, entre les glorieuses ambitions 
du soldat et les troublants scrupules du (ils : le soldat l'em- 
porte ; il se décide à écrire à son père et à courir le solliciter en 
"Vivarais. Il réunit a la bâte quelques louis (jui lui étaient dus, 
troque, moyennant deux louis, le mulet de son valet contre un 
second cheval et part. 

La route d'étapes est longue de Xamurà Viviers ; elle parut 
interminable au tlls iiKiuiet. Il frappe en hésitantàla porte de 
la petite maison, où l'attendent son père, âgé de soixante-trois 
ans, sa mère, qui en a cinquante-six, sa grand'mère, qui en a 
quatre-vingt-quatre, avec une vieille servante pour tout domes- 
tique. Il est reçu à bras ouverts : « Nous mangerons du pain », 
dit le vieux père ; il vendra un pré qu'il déclare trop éloigné 
du domaine ; la mère réalisera une partie de sa dot. La somme 
requise est réunie et, au bout de ileux mois, le nouveau capi- 
taine, son brevet en règle, repart pour la Belgique, à la tête 
de trente-deux hommes bien choisis, avec deux chevaux, deux 



av.v>;t-propos. V 

valets montés à mulet, son équipage et sa garde-robe refaits 
par sa mère. La pensée de la détresse qu'il laissait derrière lui 
troublait sa joie; elle ne devait dailleurs pas obséder longtemps 
sa conscience : ses vieux parents succombaient bientôt lun 
après l'autre ; en 1752, ils avaient lous disparu. C'est à peine 
s'il avait pu les revoir dans les courtes années de paix qui sui- 
virent le traité d'Aix-la-Chapelle. 

La guerre de Sept ans le ramena sur les champs de bataille. 
Il la fit tout entière comme capitaine de Picardie. Il reçut, en 
1760, le commandement de la première compagnie de chasseurs 
de son régiment et, en cette quahté, se distingua par d'heureux 
coups de main à Sachsenhausen, à Hippenshausen et à Calden 
où il eut sous ses ordres jusqu'à neuf compagnies de chasseurs. 
Il fut nommé chevalier de 8aint-Louis la même année. Une 
note d'inspection, dictée en 1763 par M. de Rochambeau, le 
représente comme un officier qui « a toute Tétofte pour faire 
un bon major, actif, travaillant à s'instruire dans toutes les 
parties, très ferme ». La lecture des Campagnes confirme ce 
jugement. Beaulieu s'y montre toujours zélé, à la fois actif et 
réfléchi, avide de louanges et nullement intrigant, profondément 
pénétré du sentiment de l'honneur militaire, de principes solides 
et de mœurs pures, constamment occupé de l'instruction, du 
moral et aussi du bien-être de ses hommes. 

Major en 1764, il eut rang de lieutenant-colonel en 1767 et 
fut pourvu de ce grade en 1774. La même année, il fit campagne 
en Corse, où il commanda la ville de Bastia et défit les insurgés 
après les avoir chassés du château d'Alfaria. Il rentra en 
France en 1777, le régiment de Picardie ayant été remplacé en 
Corse par celui de Navarre. Brigadier le 1" mars 1780, il fut 
fait maréchal de camp le 1"'' janvier 1784 et se retira dans sa 
ville natale avec une pension de 4.000 livres, transformée, le 
13 décembre 1792, en « récompense nationale » de 3.600 livres. 



YI WA.NT-I'IIOI'OS. 

Il niniiiut ;i X'iviors. dans sa (lualiT-vingl-lreiziènic annéo, 
lo ,?î) juin 1817. des suites d'un accident. 

il a\ailép(»usé. le 13 septembre 1769, Adélaïde deFonlanès, 
fille de Pienc de Fontancs, conseiller secrétaire du Roi, 
audiencier en la chancellerie de la Cour des Comptes, Aides et 
Finances de Montpellier. 11 en eut treize enfants. 

C'est en 1788. peu de temps après avoir pris sa retraite, que 
Heaulieu écrivit ses Campagnes. Les minutieux détails dans 
lesquels il se complaît témoignent de la fidélité de sa mémoire; 
né<inmoins ses souvenirs lunt parfois trompé et lui ont fait 
commettre quelques erreurs matérielles que nous avons dû 
rectifier dans les notes. Le style se ressent des eflets de l'âge : 
il est incorrect, souvent confus, parfois incohérent; les digres- 
sions et les redites abondent; elles nuisent à la clarté autant 
qu'à l'élégance du récit. Sans coiriger, à proprement parler, le 
texte et loul en lui laissant sa j)hysionomie originale, nous 
avons dû souvent faire des coupures et intercaler des mots : 
les premières sont généralement indiquées par des points ou par 
des résumés impi-imés en petits caractères ; les .seconds sont 
mis entre crochets. 

Le manuscrit original, tout entier de la main de l'auteur, 
appartient aujourd'hui à son arrière-pelit-fils, M. Roger de 
Mercoyrol de Deaulieu, notaire a Avignon, qui nous la très 
gracieusement communiqué et qui a droit à toute notre recon- 
naissance. Une copie en avait été faite par un des propres fils 
de Tauteui-, dans les piemieres années du xix* siècle : cette 
copie appartient aujourd'hui à M. Voilant qui. lui aussi, 
descend de lauteur et auquel revient le mérite d'avoir tiré son 
œuvre de l'oubli. C'est lui. en effet, qui a spontanément mis 
son manuscrit à la disposition de l'un des éditeurs du présent 
volume, alors qu'il faisait des recherches historiques sur le 
"Vivarais ; il lui a ainsi permis, non seulement de recueillir 



AVANT-PROPOS. VII 

des renseignemenls très utiles pour son travail, mais de recon- 
naître lintérèt de lœuvre elle-même et d'en proposer la publi- 
cation à la Société de l'Histoire de France. M. Voilant s'est 
acquis des titres à sa gratitude personnelle ainsi qu'à celle des 
membres de la Société : nous le prions d'en agréer la sincère 
expression. 



CAMPAGNES 

DE 

JACQUES DE MERCOYROL 
DE BEAULIEU. 

CAMPAGNE DE 1743. 



Je quittai mes parents au mois de mars 1743, 
étant âgé de dix-sept ans. Ils me virent partir avec 
les regrets que la nature donne à un fils unique. 
Leurs alarmes s'augmentoicnt de ce que j'avois à 
franchir une route de plus de deux cent cinquante 
lieues, accompagné par un seul valet. Je devois tra- 
verser, depuis Viviers en Vivarois, lieu de ma nais- 
sance, toutes les provinces qui me séparoient du 
Fort-Louis sur le Rhin, et, partant de là. arriver à 
Dingelfing sur l'Isar, en Bavière, où étoit le régiment 
de Picardie, que j'allois joindre. Un de mes oncles', 
capitaine de grenadiers dans cette phalange de 
l'empire ("rançois, m'y attendoit. Les fatigues d'une 
si longue route furent pour moi des plaisirs. 

1. Jean-Baptiste de Mercoyrol du Brau, capitaine de grena- 
diers en 1721, commandant de bataillon en 1745, chevalier de 
Saint-Louis, fils de Jacques de Mercoyrol de Beaulieu, sei- 
gneur de -Miraval, et de Marguerite de Cuchet. 

1 



2 CAMPAGNES [1743] 

.r:iiii\;ii a Sliauhiii^ le 2*.) du mois de mai ', jour 
où il s'rtoit passe une allairc assez conséquente à 
Dei^i^endorf, où le réi;iment de Champagne et celui 
de Bourbonnois avoient beaucoup souH'erl el avoient 
été obligés d'abandonner celle ville; ils avoienl fait 
des prodiges de valeur, mais avoient été forcés de 
céder à une armée entière. Une infinité de soldats 
et olFiciers blessés arrivoient à Straubing, soit en 
voilure, soit à cheval ou à pied, chacun comme lui 
permettoil la nature de ses blessures. C'est au même 
instant que je me présente, pêle-mêle avec les blessés, 
pour entrer. Comme il étoit ordonné de ne laisser 
entrer que les officiers et soldats blessés, la porte 
m'est refusée et je reviens sur mes pas, sans récla- 
mation, pour aller chercher gîte dans le plus proche 
village. Je suis alors accosté par deux officiers de 
Champagne qui me demandent pourquoi je reviens 
de la ville et si je ne suis pas blessé. L'un et l'autre 
de ces deux officiers l'étoient légèrement. Je leur 
réponds que je n'ai pas cet avantage, que j'arrive 
de France et viens prendre le régiment de Picardie. 
— « Le régiment de Picardie, me disent-ils, vous 
allez de suite y être fort avancé, car le 24 mai ce 
régiment a eu sa sauce à Straubing, comme aujour- 
d'hui nous lavons eue à Deggendorf, Il y a eu qua- 
lanle ofliciers morts ou blessés. » Sur ce, ils me 
laissent et marchent vers la porte, dont nous n'étions 
pas encore à cent pas. Plein du récit qu'ils viennent 
(\v me faire, ma première idée est de penser à mon 
oncle et de me dire combien il seroit malheureux 

1. Le manuscrit porte mars par une erreur évidente, le 
combat et l'cvacualion de Deggendorf ayant eu lieu le 27 mai. 



[1743] DE MERCOYROL DE BEWLIEU. 3 

pour moi s'il étoit du nombre des morts. Je m'a- 
chemine, mais lentement, pour aller chercher gîte. 
A peine avois-je fait trente pas que j'entends une 
voix qui me crie : « M. de Picardie ! » Je m'arrête 
et tourne bride, et vois un soldat, tout blanc d'uni- 
forme, qui se dirige vers moi. C'est un sergent du 
régiment de Picardie, qui me demande si je ne suis 
pas M. de Beaulieu. Je lui réponds que oui. Il me 
dit qu'il est sergent de la compagnie de mon oncle, 
que son capitaine et lui, comme une infinité d'autres, 
ont été blessés à Dingelfing, qu'il l'est au bras (qu'il 
portoit soutenu par une écharpe), que mon oncle 
l'est moins, que tout cela ne sera rien. jMon oncle, 
qui m'attendoit depuis quelques jours, ayant appris 
l'ordre qui avoit été donné vers midi de ne laisser 
entrer dans la ville que les soldats et officiers blessés, 
lui avoit donné mission, comme à un de ses valets, 
de venir à la porte et d'y rester jusqu'à sa ferme- 
ture pour voir si on ne me verroit pas paroître. 
« En conséquence, [dit-il], je m'étois placé sur le 
chemin couvert d'où il m'a été aisé de vous aper- 
cevoir, et tle suite je me suis porté à la barrière 
pour vous joindre ; l'uniforme de Picardie, que je 
distingue fort bien, m'assurant que vous deviez être 
M. de Beaulieu. » Ce sergent me reconduit jusqu'à 
la barrière, où on me laisse entrer ainsi que mon 
valet, sur un billet de M. de Gautier ^ lieutenant- 
colonel du régiment de Picardie et commandant de 
la ville. 

1. N. de Gautier, capitaine de grenadiers en 1710, comman- 
dant de bataillon en 1735, lieutenant-colonel en 1740, chevalier 
de Saint-Louis, lieutenant de Roi à Schlestadt. 



4 CAMPAGNES [1743] 

(.licmiii faisanl, je m'informe (iu sergent de l'es- 
pèce tie blessure de mon oncle ; son narré est de 
me dire qu'elle étoit à la clavicule droite, qu'il a 
été très heureux de n'être pas tué ; ... il me fait 
l'éloijje de sa hra\ourc et de la manière dont il 
s'étoit comporté à la tétc de la première compagnie 
de grenadiers du régiment. Ce récit remplit mon 
cœur du désir d'en ftiire un jour autant et, mar- 
chant au milieu des blessés de Champagne et Bour- 
bonnois, je voudrois l'être comme eux et ne suis 
éloiiné ni du bruil ni des alarmes qu'occasionnoient 
les forces supérieures de l'armée impériale. Né Fran- 
çois et plein des préjugés de l'éducation, ma confiance 
est extrême et je ne vois ma nation que faite pour 
vaincre les autres. .T'arrive près de mon oncle, je 
l'embrasse et lui remets les lettres dont j'étois chargé ; 
il me reçoit avec la bonté et l'honnêteté d'un bon 
parent. Au milieu de ses caresses et de ses empres- 
sements, je l'interromps pour lui demander com- 
ment va sa blessure ; il me tranquillise et me dit : 
« Elle n'aura pas de suite fâcheuse ; j'ai reçu sept 
coups de feu, un seul a porté là », dit-il en mettant 
la main à sa clavicule droite ; et, se tournant, il me 
dit : ft Mon neveu, voyez cet habit ». J'examine les 
cou|)s fjui l'ont morcelé. 11 ajoute en souriant : 
« Ce sont la les roses du métier auquel vous vous 
destinez ; comment les trouvez-vous ?» — « Hono- 
rables », lui (lis-jc, et mes yeux ne pouvoient se 
lasser d'en parcourir les eflets, qui sembloient par 
des détours avoir voulu respecter les cheveux blancs 
de ce guerrier, qui touchoilaloisà la trente-huitième 
année de ses services, avoit été blessé aux guerres 



[1743] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 5 

de 33, aux batailles de Parme et de Guastalla, d'un 
coup de feu, à la première, au bras, et, à la seconde, 
au cou-de-pied, qui s'étoit trouvé à la bataille 
d'Audenarde, à celle de Malplaquet, à celle de 
Denain et dans tous les faits d'armes où le régiment 
de Picardie avoit toujours donné de nouvelles 
preuves à conserver sa réputation, la gloire du Roi 
et celle de la nation, choses qu'il me détailla dans 
la suite et dont je cherchai à faire mon profit, 
autant que, suivant les temps, mon peu d'expérience 
et mon intelligence pouvoient m'en fournir les 
moyens. 

Mon oncle avoit combattu à la défense du pont 
de radeaux à Dinsfclfina: sur l'Isar ; il fut chargé de 
le détruire (étant important qu'il le fût pour la 
sûreté de l'armée peu nombreuse et dispersée) sous 
les yeux et aux ordres de S. A. Mgr le prince de 
Conti ^ qui lui sut im gré infini de la manière 
dont il s'étoit conduit, ce que ce prince témoigna 
en faisant distribuer quarante louis aux trois com- 
pagnies de grenadieis du régiment de Picardie et 
en accordant des éloges aux officiers et surtout à 
mon oncle, qui commandoit la première compagnie 
et qui, pour détruire le pont de radeaux, avoit fait 
couper à coups de sabre les cordages et les liens qui 
unissoient les radeaux ensemble ; il eut la satisfaction 
de n'être blessé qu'à la fin de son opération, mais 
non sans regret et vive douleur d'avoir perdu, sur 
cinquante-deux grenadiers, dix de tués ou morts 



1. Louis-François de Bourbon, prince de Conti, duc de Mer- 
cœur, comte de la Marche, né en 1717, mort en 1776. 



6 c\mi'\(;nks [1743] 

dans les viiit,'(-(|iialic liniics de Icins blessures, et 
«juiii/.c (le blesses. 

Je le j()ii,Miis doue peu dv jours ;«|)rès eet évéue- 
nieiil. Ses premières eonveisalions l'ureul tout le 
détail de eette niraire, où le régiment de Picardie 
MCI (lit (luai aille ofïieiers tués ou blessés et cinq cents 
soldats, (.les récits éeliauffoiiMit mon imaijination, et 
il me lardoit d'entrer dans les eliamps de l'honneur. 

M. le maréchal de Broglie ' ayant déterminé 
d'évaeuei non seulement la Bavière, mais toute 
l'Allemagne, et de se porter sur le Rhin, son armée 
lédnile dans le plus mauvais état par les maladies 
(jui Favoient détruite pendant Ihiver et mis les 
régiments à moitié de ce qu'ils dévoient être, tout 
ordonné pour faire une retraite d'une si longue 
haleine, Tarmée fut rassemblée d'abord aux envi- 
rons de Straidjing, dont elle partit pour se porter 
à Ingolsladt. On laissa à Straubing (mauvaise place) 
M. de Gautier, lieutenant-colonel de Picardie, avec 
700 hommes fournis par diflerents régiments et les 
malades et blessés qui ne pouvoient être trans- 
portés, au nombre de huit à neuf cents. L'armée 
séjourna quelques jours à son camp près d'In- 
golstadt. Ce fut là que je joignis le régiment de 
Picardie et que la vue de ses drapeaux commença 

1. François-Marie, duc de Broglie, né en 1671, maréchal 
de France en 1734, mort en 1745. JI avait reçu, en 1742, le com- 
mandement d'une armée destinée à soutenir en Bavière l'em- 
pereur Charles VII ; après 1 insuccès de Belle-Isie en Bohème 
et sa célèbre retraite de Prague, il avait joint à ses troupes 
celles de Maillebois, à Dingelfîng (21 novembre), mais il avait 
échoué à son tour contre Khevenhiiller et était obligé de se 
replier sur le Rhin. 



[1743] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 7 

à m'être chère. L'armée partit à trois jours de là 
pour se porter à Donauwerth, sans être inquiétée 
ni harcelée de nulle manière dans sa marche ; on y 
brûla les magasins de fourrage que Ton ne pouvoit 
consommer et l'on y jeta dans le Danube les farines 
que l'on ne pouvoit emporter. 

La garnison qu'on laissa à Ingolstadt fut de 
1.500Bavaroiset de 1.200 François ; cette place étoit 
assez bien fournie en vivres et munitions de guerre. 
Après dix jours de station à Donauwerth. l'armée 
partit pour se rapprocher du Rhin, que l'on n'eût 
pas repassé sans les fautes que l'on lit à Dettingen 
et qui, d'une journée brillante et marquée dans les 
annales pour la gloire du maréchal duc de Noailles ^, 
fut par la faute du duc de Gramont^ une bataille 
perdue. 

Dès les premières marches de l'armée, M. le 
maréchal de Broglie eut ordre de se rendre à la 
Cour et de laisser le commandement de l'armée à 
ses ordres à M. de Lutteaux^, premier lieutenant- 
général, tué deux ans après à la bataille de Fontenoy. 
Dans l'abandon de l'Allemagne, et pendant neuf 
jours de marche, le régiment de Picardie fut tou- 

1. Adrien-Maurice, duc de Noailles, né en 1678, maréchal 
de France en 1734, mort en 1766. Battu à Dettingen (Fran- 
conie) le 27 juin 1743 par l'armée anglo-allemande de Lord 
Stairs. 

2. Louis, fils d'Antoine V duc de Gramont, d'ahord connu 
sous le titre de comte de Gramont, devint duc de Gramont 
après la mort de son frère Antoine-Louis-Armand en 1741. Il fut 
fait maréchal de camp en 1734 et lieutenant-général en 1738. 

3. Etienne le Ménestrel de Hauguel,. comte de Lutteaux, 
lieutenant-général et gouverneur de Verdun en 1745, mort en 
1745. 



8 CAMPAGNES [1743] 

jouis chargé de l'ai rino-^ardo et tous les jours 
liareelé par les troupes léi^ères de rennemi, tant 
luissards, croates, que pandours, qui se montrèrent 
en (pieue et sur les flancs de la marche. Suivant le 
nomi)re de ce (jui paioissoit, le régiment étoit obligé 
de changer sa formation, soit en colonne par demi- 
bataillon ou bataillon carré long, dans lequel on 
faisoil entrer les chevaux des olïiciers et ceux des 
valets, (jui. selon l'usage, les suivent dans leur 
niaiclic cl leur j)()rlcnl des vivres. On disposoit des 
liicurs (de préférence ceux armés de carabines) en 
ariière et sur les flancs pour éloigner cette vermine 
de hussards et de troupes de pied, dont le pays, très 
couvert, nous empêchoit de connoître la force et 
les moyens. Le régiment, dans l'une ou l'autre dis- 
position, continuoit sa marche. 

.M. lie Lulteaux, avec partie des grenadiers de 
l'armée, des piquets d'infanterie, de cavalerie et 
dragons et les compagnies franches alors d'usage, 
couvroit autant que possible la marche des colonnes, 
mais celles du centre éloient les seules exemptes de 
voir chaque jour l'ennemi. Souvent, celle de la 
droite recevoit ordre de ralentir sa marche, à laquelle 
le général ÎAitteaux éloil bien aise de coudre son 
arrière-garde, où il étoit toujours présent de sa per- 
sonne; aussi, pendant les huit premiers jours de 
cette retraite, nous arrivâmes toujours au camp à 
deux heures de nuit, et le seul [jour] où nous arri- 
vâmes au soleil couchant fut celui où nous passâmes 
le Hhin, à Spire. 

Pendant cette retraite, n'étant attaché à aucune 
compagnie et n'ayant pas reçu mes lettres d'officier, 



[1743] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 9 

je désirois montrer ma [bonne] volonté et je me 
proposois toujours pour faire partie des tirailleurs 
que l'on laissoit en arrière ou que Ton poussoit sur 
les flancs pour protéger la marche du régiment, ce 
que l'on m'accordoit avec plaisir, et je voyois avec 
joie que les officiers m'en savoient gré et que les 
soldats se disoient entre eux : « Ce petit Beaulieu 
vaudra autant que son oncle. » 

L'armée passa le Neckar et prit son camp sur la 
rive gauche, négligemment, surtout pour la cava- 
lerie, vu que les faisceaux de l'une et l'autre armée 
n'étoient qu'à dix pas des bords de la rivière, très 
encaissée et point guéable à cause des pluies qu'il 
avoit fait quelques jours auparavant. Le maréchal 
général des logis qui avoit fixé ce camp et M. de 
Lutteaux, général de l armée, furent punis de cette 
négligence (ce dernier peut-être de sa seule com- 
plaisance, vu que sa réputation pour les connois- 
sajices militaires étoit bien établie). Peut-être aussi 
se joignit-il à cette complaisance le désir de ména- 
ger les campagnes de l'Électeur, dont la récolte 
étoit pendante, fortifié par le projet de ne rester 
dans ce camp que quarante-huit heures. 

Quel qu'en fût le motif, la nuit qui suivit le jour 
de notre séjour dans le camp, l'aile droite de l'armée 
et de préférence la cavalerie eurent une alarme vive. 
Les ennemis, qui étoient de l'autre côté de la 
rivière, la combinèrent pendant la journée ; .. . heu- 
reusement ils n'eurent le moyen que de porter 1.200 
hommes, à la nuit, sur le bord de la rivière, où ils 
furent distribués, et au signal convenu, qui fut l'heure 
de minuit, ils firent usage de leur feu. Au premier 



10 CAMl'ACNES [1743] 

coup de fusil, jr (us ('-n cillé par le hruit cl surtout le 
silllcmcul (les halles. .le m'Iuihillc, prends mon l'usil et 
cours aux gardes du camp clahlies prèstlu bord delà 
rivière ; je rejoins les soldais d'une de ces gardes, et, 
en aiii\anl à six pas en avant de leur feu, deux ou 
trois balles viennent frapper sur les tisons ; deux sol- 
dais de cette gartle sont blessés. Je réflécliis que cette 
«rarde, avant tlu feu derrière elle, doit être entière- 
ment aperçue parles ennemis, et, sans autre examen, 
je me porte à ce feu et en dissipe les tisons, qui 
n'éclairant plus rendent les coups des ennemis 
moins certains. A cet exemple, les deux autres gardes 
du camp des régiments en font autant. Pendant ce 
temps et sans autre indication ({ue celle de se 
défendre, tous les soldats de la brigade et avec eux 
presque tous les ofliciers se portent sur le bord de 
la rivière et s'y forment; on leur ordonne de tirer 
sur les feux des ennemis, ce qu'ils exécutent : le 
feu fut enfin si vif que les ennemis cessèrent le leur 
et se retirèrent. 

La cavalerie qui appuyoit à notre droite, les offi- 
ciers et cavaliers armés de leur mousqueton, s'étoit 
portée comme nous sur le bord de la rivière, où 
elle fit grand feu, et les ennemis, quittant absolu- 
ment la partie, se retirèrent. On ignora leur perte 
qui dut être peu considérable ; la nôtre le fut assez 
j)()ur une leçon qui eût été bien plus forte si les 
ennemis avoient été nombreux. Le régiment de 
Picardie eut sept hommes tués et douze blessés, dont 
un capitaine. La cavalerie eut un cornette tué dans 
son lit, au moment où il se levoit, un lieutenant 
blessé, trente cavaliers tués ou blessés, six chevaux 
tués et soixante blessés. 



[1743] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 11 

La camisade ^ dissipée et l'aurore ramenant le 
calme, plusieurs officiers qui avoient été témoins 
lorsque j'avois éteint le feu de la garde du camp où 
les ennemis liroient alors à force et avoient vu le 
zèle dont je leur avois paru animé pendant la nuit, 
furent au bataillon auquel mon oncle étoit attaché, 
pour lui rendre compte de la manière dont je m'étois 
conduit ; mon oncle fut très sensible à l'honnêteté 
de ses compagnons et surtout aux qualités dont ces 
messieurs me flattèrent et il m'en parla avec sa 
bonté ordinaire, en me disant : « Voyez combien 
il est heureux de se bien conduire, d'aimer son 
métier et de le faire avec zèle, honneur et cou- 
rage : vous n'êtes encore rien (je ne reçus mes 
lettres de lieutenant qu'au mois de juillet suivant) 
et l'on vous donne des louanges. » Ma réponse 
fut : « Mon oncle, je ne suis |)lus assez jeune et n'ai 
point été assez occupé pendant la nuit pour à 
mon tour n'avoir pas fait mes observations et dis- 
tingué dans cette alarme ceux qui m'ont paru don- 
ner des ordres froids et tranquilles. » — « Eh bien, 
me dit-il, il faut avoir l'ambition de les imiter. » 

Le lendemain de cette camisade, on recule de la 
rivière l'aile droite de la cavalerie et, le jour d'après, 
l'on quitte ce camp pour se porter à Spire. L'armée 
y passe le Rhin, campe sur la rive gauche et reste 
quelques jours dans ce camp. Le régiment de Picar- 
die reçoit ordre d'aller à Strasbourg, où il arrive 
vers le 10 de juillet, et ce fut peu de jours après 

1. On donne ce nom aux attaques imprévues qui se font 
pendant la nuit (La Chesivaye des Bois,. Dictionnaire mili- 
taire) . 



12 CAMPAGNES [1743] 

que je reçus mes lettres de lieutenant, datéc^s du 1 
(le juillet 174.'î. 

Sui- iesdillereiiIsniouNcinents du prince Charles \ 
qui s'éloit j)orté dans le Bris<;au a\ee son armée, 
forte de 70.000 hommes, et qui menace de passer 
le Rhin et j)énélrer en Haute-Alsace, la majeure 
j)artie de l'arm^'e du Roi y marche et le régiment de 
IMeardie quitte Strashourg, le l*"^ d'août suivant, 
et marche au Neuf-Brisach. Pendant ce temps, le 
prince Charles dispose des bélandres- sur lesquelles 
il embaïque 3.000 hommes, et elles tentent de passer 
le Rhin au-dessous fl'Huningue, près du Petit-Lan- 
dau. Les 3.000 hommes sont mis à terre pour s'y 
retrancher promptement, et le projet du prince 
Charles étoit sans doute d'établir un pont, dont ces 
3.000 hommes dévoient assuier la tète. A la première 
alarme du passage des ennemis, la brigade de 
Champagne et avec elle une autre brigade d'infan- 
terie et deux brigades de dragons, campés depuis 
trente-six heures près de là, marchent aux ennemis 
à peine débarqués, les enveloppent et les attaquent 
avec tant de furie que tout est tué ou fait prisonnier. 
De 3.000 à peine cinquante ont le temps de se jeter 
dans leurs bateaux qui gagnent l'autre bord avec 
précipitation. 

Le prince Charles, déçu de son espoir par cet 
échec, porte le principal de ses forces au Vieux- 

1. Le prince Charles de Lorraine, né en 1713, second fils de 
Léopold-Joseph-Charles, duc de Lorraine et de Bar, et d'Éli- 
sabcth-CharloUc d'Orléans, nièce de Louis XIV, commandait 
larniée autrichienne. 

2. Bélandre, bateau à fond plat. 



[1743] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 13 

Brisach, où fie suite il jette un pont sur le principal 
Rhin et gagne l'île de Rheinau, fortifie la tète de 
ce pont et établit sur la montagne dite la Butte cin- 
quante pièces de canon, qui, protégeant la tête du 
pont, balayent toute Tile et dont le feu atteint un 
pont de quatre bateaux seulement, qui traversoit le 
petit bras du Rhin et nous faisoit avoir de notre 
côté un pied dans la même île de Rheinau. La tête 
de ce pont étoit couverte d'une demi-lune en terre, 
assez mauvaise, et l'on étoit occupé à perfectionner 
un retranchement tout du long du Rhin, sur tout 
le front de la contenance de l'île et à demi-portée 
de canon, pour éviter ceux de la butte du Vieux- 
Brisach. Il fut établi un camp de dix bataillons, dont 
la brigade de Picardie faisoit partie, avec celle de 
la Vieille Marine, et, en seconde ligne, douze esca- 
drons de cavalerie ou dragons ; plusieurs petits 
camps volants de toute espèce d'armes étoient placés 
à proximité du point central, qui étoit l'île de 
Rheinau, et tous en mesure de s'y porter si le cas 
l'eût exiîïé. Dans la demi-lune en avant de notre 
petit pont, on avoit placé six pièces de canon de 
huit et, dans les retranchements qui faisoient face 
à tout le front de l'île, étoient placées vingt pièces 
de canon de seize et douze livres de balles. Pendant 
les quinze premiers jours de cette position, l'artil- 
lerie des ennemis et la nôtre faisoient jouer leur 
tonnerre, et les pandours, pour venir cueillir des 
pommes de terre, se répandoienl souvent dans 
l'île, au nombre de deux ou trois cents, et quelques- 
uns d'eux, armés, se glissoient dans les parties cou- 
vertes de l'île et venoient insulter nos retranche- 



14 CAMPAGNES [1743] 

menls ; If Icu (|iii en parloit les éloignoit bien vite; 
cela n'erapèchoil pas que trois on quatre fois par 
joui- ils lions proenrassenl cet amnsement, qui en 
doit un pour les jeunes officiers, qui, au premier 
coup de fusil, prenoient leurs armes et eouroient au 
retranehement. De la Butte partoit sur eux, 
lorsqu'ils étoient près d'y arriver, une décharge 
d'artillerie, mais, comme les coups qui en venoient 
étoient ploni:;eants, ils étoient peu dangereux ; aussi 
il n'arriva aucun accident à toute la jeunesse im- 
prudente, à laquelle on eût dû défendre ce désir 
de montrer son courage en lieu où ils n'avoient à 
faire. Les anciens olliciers portcicnt des plaintes de 
cette bravoure inutile et elle fut interdite et défen- 
due. 

Au l*"^ de novembre, les ennemis commencèrent 
à défiler pour aller prendre leurs quartiers d hiver. 

L'armée francoise fut cantonnée dans les villages 
à proximité des bords du Rhin et. à la fin de 
novembre, elle défila à son tour pour gagner ses 
quartiers. Le régiment n'eut qu'une journée de 
marche pour se rendre à Colmar, où étoit le sien. 
Au moment de son départ, il en fut tiré un déta- 
chement de 400 hommes, faisant partie d'un de 
.'LOGO hommes d'infanterie, lequel fut cnA'Oyé à 
1 1 un i nguc, pour y être aux ordres de M. de la Ravoye * , 
maréchal de camp, y commandant. Ce détachement 
ne faisoit point partie de la garnison de cette place 
et, à son arrivée, il fut établi dans les villages à 



1. Louis Neyrel, marquis de la Ravoye, licutenaiil-général 
en IT'i'i. 



[1743] DE MERCOYROL DE BEÂLLIEU. 15 

portée d'Huningue. L'objet de ce détachement étoit 
de travailler à rétablir l'ouvrage à corne qui y étoit 
longues années auparavant et qui faisoit la sûreté 
et défense d'un pont sur le Rhin, dont il couvroit 
la tète. Le projet étant d'y en construire un nouveau, 
ce qui fut exécuté, et grand nombre de travailleurs, 
tant militaires que pionniers, y furent employés.; 
on commença par découvrir toute la forme de l'an- 
cien ouvrage, qui par traité de paix avoit été rasé, 
et sur les fondements de l'ancienne fortification en 
fascines, gazon et terre, l'ouvrage à corne fut rétabli. 
Les ennemis, qui avoient des troupes en quartier 
sur la rive droite du Hhin et à proximité d'Huningue, 
firent de légères tentatives pour venir inquiéter les 
travailleurs, mais comme il étoit ordonné aux troupes 
d'y aller armées, lorsque les ennemis paroissoient, 
chacun quittoit la pioche et prenoit ses armes et 
l'inquiétant étoit bientôt chassé ; les jours de leurs 
tentatives étoient des jours d'amusement : ils ne 
pouvoient en eflet s'approcher de nous qu'en cou- 
rant risque de se perdre, vu que le canon d'Huningue 
balayoit la plaine en avant de l'ouvrage à corne. 
En quarante jours l'ouvrage fut mis à l'abri d'insulte 
et M. de la Ravoye nous fit partir pour que chaque 
détachement rejoignît son camp respectif. Nous 
joignîmes donc le régiment à C-olmar, le 29 de décem- 
bre. Ce fut peu de jours après que mon oncle me fit 
faire garçon-major, dont je remplis les fonctions 
pendant l'hiver. 



CAMPAGNE DE 1744. 



Ali commencement de la campagne, je marquai 
(le la lépiigiiance à mon oncle pour l'étal de garçon- 
major, lui alléguant pour raison que je trouvois 
désagréable de rester au camp pour y assembler des 
détachements auxquels marchoient mes camarades 
pour les mener à la guerre, que mon goût étoit tout 
contraire, que je préférois chercher les ennemis, 
apprendre la guerre et gagner par là l'estime de 
mes compagnons ; je le persuadai ; ma place fut don- 
née à un autre et je rentrai dans la colonne des 
lieutenants pour en faire le service. Je remerciai 
mon oncle qui me dit : « (iardez-vous de débiter 
le motif de votre abandon, dites au contraire que 
cet emploi vous incommodoit. » Je suivis son avis. 

Une partie de l'armée françoise, dont étoit le 
régiment de Picardie, s'assembla à Landau. Les 
mouvements des ennemis firent que le maréchal de 
Coigny', qui commandoit l'armée du Roi, ordonna 
à M. de Lutteaux, lieutenant-général à ses ordres, 
avec vingt-cinq bataillons et trente escadrons, de se 
porter à Openlicim et de les placer dans l'anse de 
Schmittau, en face d'une île; à notre arrivée, M. de 
Lutteaux fut instruit que les ennemis étoient dans 

1. François de Franquelol, marquis puis duc de Coigny, 
maréchal de France, né en 1670, mon en 1759. 



[1744] CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. 17 

cette île, au nombre de 4.000, et qu'ils se disposoieiit 
à jeter un pont de bateaux pour y communiquer. 
Leur projet devoit être de passer là le Rliin ; en con- 
séquence M. de Lutteaux ne perdit pas un instant 
pour faire marcher des troupes et des travailleurs 
sur le bord du petit bras du Rhin qui nous séparoit 
des ennemis, dont nous n'étions pas à plus de cin- 
quante pieds. Il fut ordonné de s'y retrancher, ce 
qui fut exécuté. Les ennemis, de leur côté, en fai- 
soient autant. La nuit, de part et d'autre, fut em- 
ployée à se mettre à couvert réciproquement. Notre 
retranchement, qui faisoit face à tout le front de 
l'île, fut dès le matin à l'abri de toute mousquetade. 
La nuit s'étoit passée sans qu'il eût été tiré un coup 
de fusil; heureusement, car si les troupes, tant de 
leur part que de la nôtre, eussent fait feu, on étoit 
si près que notre retranchement et le leur n'au- 
roient pu être faits et que des deux côtés il y auroit 
eU' beaucoup de monde tué. 

A peine les travailleurs se furent-ils retirés et les 
troupes disposées à les soutenir pendant la nuit 
eurent-elles pris poste dans les retranchements que 
le feu commença ; il y eut d'abord quelques soldats 
tués de part et d'autre, ce qui donna précaution 
aux uns et aux autres de se tenir tapis dans les 
retranchements et fit ordonner aux seules sentinelles 
d'avoir l'œil à ce qui se passoit vers les ennemis, et 
comme entre elles et les Autrichiens il s'établit le 
même acharnement de se tirer tant d'un côté que 
d'autre, plusieurs en furent les victimes, ce qui 
donna occasion tant à eux qu'à nous de se pourvoir 
de sacs à terre dont chacun entoura son retranche- 

2 



18 CAMPAGNES [1744] 

ment, comme il (>st d'usage de faire dans les sièges, 
en ne laissant ([u'un créneau pour j)assei' l'arme. 
Les meilleurs liieuis éloienl des deux eôlés à l'af- 
fût de tout ee qui osoit paroître. Ce fut là que 
MenlzeP, général eommandant toutes les tionj)es 
légères de l'Impératrice-Reine, fut tué : il voulut 
imprudemment monter sur le revers des retranche- 
ments des siens, pour examiner les nôtres ; à peine 
y parut-il qu'un coup de feu mortel le renversa. 
Les ennemis en marquèrent leur sensibilité par plu- 
sieurs décharges répétées de toutes leurs troupes. 
Ce feu peu dangereux s'éteignit promptement ; il 
servit seulement à prouver l'amour et l'estime que 
l'on portoit au général. 

M. de Lutteaux, instruit que les ennemis travail- 
loient à la construction d'un pont de bateaux qui, 
traversant sur le grand Rhin, aboutissoit dans l'île, 
et craignant un débarquement au-dessus de l'anse 
de Schmittau, ayant aussi observé d'autres simu- 
lacres sur différents points, qui, divisant ses forces, 
pouvoient donner aux ennemis le moven de tenter 
avec plus de vigueur de passer le petit bras du 
Rhin, d'y établir un pont et de nous forcer d'aban- 
donner l'anse de Schmittau, envoya tous les équi- 
pages de sa petite armée, gros et menus, à Worms, 
ce qui nous procura de veiller et dormir pendant 
trois semaines dans nos bottes. 

Une nuit, et seulement pour nous inquiéter, les 
ennemis firent arriver à proximité de notre l)ord 



1. Jean-Daniel Menlzel, né à Leipzig en 1698, avait d'abord 
servi en Russie. 



[1744] DE MEIÎCOYROL DE DEAULIEU. 19 

six bélandres qui se présentoient avec la manœuvre 
de vouloir prendre terre et de débarquer. Trois 
compagnies de grenadiers de Picardie et trois piquets 
établis à demeure dans deux anses nommées les 
Baraques, avertis par nos sentinelles, se formèrent 
en bataille sur le bord du fleuve et, lorsque les 
bélandres furent à la portée du pistolet, ces six 
troupes firent une décbarge pleine sur ces bélandres, 
ce qui leur apporta un grand désordre et leur fit 
prendre le parti le plus sage qui fut de s'éloigner, 
ce qu'elles exécutèrent très diligemment. 

Deux jours après, M. de Lutteaux fut instruit 
qu'une partie de leur camp avoit délogé pendant la 
dernière nuit pour remonter le Rhin ; le surlende- 
main, on s'aperçut que leur camp s'étoit infiniment 
raccourci. M. de Lutteaux en fit instruire M. le 
maréchal de Coigny et lui fit part que le pont des 
ennemis éloit toujours dans son entier, ce qui nous 
fit rester dans notre position. 

Le lendemain, M. de Lutteaux reçut un courrier de 
M. le maréchal avec ordre de partir à la nuit suivante 
avec sa division et le prévenant qu à chacune de ses 
marches il lui donnera de ses nouvelles. La retraite 
sert de générale et, une heure après, notre petite 
armée se met en marche ; on laisse quelques 
troupes dans nos retranchements qui, à deux heures 
du matin, doivent les abandonner et joindre l'ar- 
rière-garde. On marche la nuit et le jour suivant 
jusqu'à six heures du soir ; l'on prévient alors de 
faire la soupe et que l'on ne restera que trois heures, 
après lesquelles l'on se remettra en. marche. A onze 
heures de la nuit, tout est en pleine marche. La jour- 



20 C\M1>\GNES [1744J 

née suiv;inl(', ce fui vers les deux heures après midi 
(|ue nous aperçûmes envi ion 500 liommes des 
ennemis, de leurs troupes à cheval, qui n'osèrent 
nous approcher et se contentèrent de nous suivre ; 
ce petit nomhre de troupe ne pouvoit en rien nous 
inquiéter. Sur les huit heures du soir, nous arri- 
vâmes sous les glacis de Landau, où l'armée fut 
encore prévenue qu'elle reste roit seulement trois 
heures et (|u'elle eût à faire la soupe, devant mar- 
cher de suite. Le malin, à une heure, elle fut toute 
en marche ; les chevaux surtout de l'artillerie, des 
caissons de vivres et des équipages étoient fatigués, 
de même que les troupes, d une marche si vive et 
presque sans dormir. Ce qui avoit occasionné cette 
marche si accélérée étoit les différents courriers que 
AI. de Lutteaux recevoit du maréchal de Coi^^nv, 
qui, le jour de notre arrivée à Landau, y avoit fait 
entrer huit hataillons et quatre escadrons de dragons 
pour en former la garnison. 

M. de Lutteaux, arrivé avec sa division à deux 
lieues de Weissembourg, s'arrêta, tant pour qu'elle 
pût se délasser que pour donner le temps aux équi- 
pages de filer. A peine chacun avoit-il eu le temps 
de manger un morceau que le bruit du canon se fit 
entendre vers Weissembourg. Notre général ordonna 
que l'on se remît en marche ; au même instant il 
eut nouvelle de M. le maréchal de Coigny, qui lui 
faisoit part qu'un corps de 17.000 hommes avoit 
passé le Rhin à Germersheim, où il avoit établi un 
pont sur le Rhin ; que le premier corps avoit sommé 
et pris T^aulerbourg, fait la garnison prisonnière de 
guerre et s'étoit emparé et logé dans les lignes de 



[1744] DE MERCOYROL DE BE.VULIEU. 21 

Weissembourg ; que le prince Charles, général de 
l'armée impériale, devoil être occupé à faire passer 
le Rhin à toute son armée, que lui alloit avec les 
troupes à ses ordres attaquer les Impériaux qui 
s'étoient emparés de nos lignes de Weissembourg et 
du village des Picards et que le canon que nous 
pourrions entendre seroit le commencement de ses 
attaques. M. de Lutteaux, sur la demande que lui 
en firent les chefs du régiment de Picardie, qui fai- 
soit l'arrière-garde, ordonna que cette brigade eût à 
gagner la tête des troupes à ses ordres et que, sans 
arrêt pour les autres, cela s'exécutât pendant la 
marche, sans que les vingt-deux bataillons qui mar- 
choient devant lui suspendissent la leur. La colonne 
marchoit sur la grande route de Landau à Weissem- 
bourg ; le régiment de Picardie et le régiment de 
Saxe de sa brigade prirent à droite de la chaussée ; 
cette brigade avoit tant de volonté et de rapidité 
qu'en une heure de temps elle eut gagné la tête de 
la colonne et pris rang en avant d'elle. 

Sur les quatre heures de l'après-midi, la division 
de M. de Lutteaux parut sur les hauteurs entre Weis- 
sembourg et le village des Picards ; elle se forma en 
bataille sur une seule ligne et, avant que toute l'in- 
fanterie fût arrivée, la brigade de Picardie rompit en 
avant, par demi-bataillon, et, la ligne se formant dans 
cet ordre, marcha au point fixé, près d'un moulin, 
de l'autre côté de la petite rivière qui couloit sur le 
front de la ligne. Notre colonne passa à côté d'une 
demi-lune qu'à cet instant attaquoit un régiment 
bavarois ; notre marche se fit à portée du pistolet 
et nous la dépassâmes, ce qui décida les ennemis à 



22 CAMPAGNES [1744] 

l'abandon lier, j)ar la crainte qu'ils eurent de ne pou- 
voir se retirer après. 

Le village des Picards finit à ce moment d'être 
emporté; le moulin où nous marchions fut aban- 
donné après une seule décharge que nous firent les 
ennemis. Le carnage fut grand au village des Picards : 
les ennemis y laissèrent 800 morts; on y fit 300 
prisonniers, presque tous blessés. 

A Weissembourg, où les ennemis avoient mis 
2.000 hommes, tout fut tué, blessé ou pris. Ces deux 
postes, qui se défendirent avec courage et opiniâ- 
treté, donnèrent le temps au reste des 17.000 
hommes de se retirer à Lauterbourg et d'y joindre 
leur armée qui finissoit de passer le Rhin. La perte 
des François fut, en tués ou blessés, de 1 .200 hommes 
pour les différentes armes. 

Le soir, à huit heures, toute l'armée se trouva 
réunie. M. le maréchal de Coigny se porta à la 
division de M. de Lutteaux et nous dit : « A demain, 
Messieurs, nous verrons ces gens-là de plus près 
encore. » Mais, instruit que toute leur armée avoit 
passé le Rhin, il manœuvra dificremment [7 juillet]. 

Nous passâmes cette nuit, comme toute l'armée, 
au bivac, où nous essuyâmes un orage de pluie de 
quatre heures. Dans la matinée, nos troupes légères 
ramassèrent environ 200 prisonniers qui, la veille, 
s'étoient jetés dans les blés et que les paysans leur 
indiquoient. Le lendemain, nous fîmes une marche 
en avant et campâmes sur les hauteurs qui tiennent 
aux montagnes de Lorraine. Ce jour-là, 3.000 hus- 
sards ennemis eurent un combat contre 2.000 des 
nôtres à la tête de notre camp, plus amusant que dan- 



[1744] DE MERCOYROL DE BE\ULIEU. 23 

gereux et il ne s'y passa rien de décisif ; il dura deux 
heures ; nous eûmes dans les différentes charges 
quarante hussards tués ou hlessés ; la perte des 
ennemis fut égale, mais il y eut très peu de tués de 
part et d'autre. Ce qui sépara les combattants furent 
quelques pièces de canon qui firent quelques salves 
sur les ennemis; eux, n'en ayant point et étant éloi- 
gnés de leur camp, se retirèrent. 

Le lendemain, l'armée marcha et arriva à Hague- 
nau, où elle s'établit dans une très bonne position. 
A la droite étoit Drusenheim, où fut établi le camp 
de la brigade de Picardie, avec celle de Brancas et 
une brigade allemande; en cavalerie il y avoit un 
seul régiment de hussards. Nous restâmes quinze 
jours dans cette position. On avoit précédemment 
fortifié Drusenheim, l'on y fit quelque augmentation ; 
sa situation, au milieu des marais appuyant au Rhin, 
en fait un très bon poste. Notre camp étoit en 
arrière de cette petite ville. 

Comme les ennemis pouvoient entreprendre sur 
le Fort-Louis, dont la garnison n'étoit que du régi- 
ment d'Enghien, il fut fait un détachement de quatre 
compagnies de grenadiers et huit piquets aux ordres 
de M. de Maupeou, colonel de [Bigorre'J. Ils furent 
embarqués sur les neuf heures du soir et le lende- 
main matin, de très bonne heure, arrivèrent heu- 
reusement au Fort-Louis, après avoir essuyé en 

1. Le manuscrit porte Forez par une erreur évidente de 
l'auteur, car, à cette époque, ce régiment se trouvait en Flandre 
sous les ordres du comte de Matignon, tandis que Bigorre 
était à l'armée de Coigny et était commandé par Louis- 
Charles-Alexandre, chevalier de Maupeou: 



24 CAMPAGNES [1744] 

chemin quelques eou|)s de canon et fusillade des 
(linV'i-ents postes (jue les ennemis avoient sur le bord 
(lu Kliin (jui i^iossissoil eonsidéiablemenl et aeeélé- 
roil la vitesse de leur marche. Cette nuit le Rhin aug- 
menta si fort (ju'inondées dans notre camp, les trois 
hiii^ades fuient obligées de se porter sur la chaussée 
de Drusenlieim à Ofï'endorf. Le Hhin continuant à 
augmenter, on cantonna ces trois Inngades, deux à 
Offendorf et la troisième avec les hussards dans 
un village voisin. 

Le prince Charles, dont l'armée étoit forte de 
70.000 hommes (la nôtre en ayant quarante seule- 
ment à cause des garnisons de Landau, Fort-Louis 
et Strasbourg), ne voulut pourtant pas nous attaquer ; 
il manœuvra et, nous tournant par notre gauche, il se 
porta au camp dit des Choux, que le maréchal de 
Turenne avoit rendu si recommandable, ce qui força 
le maréchal de Coigny à venir camper à Strasbourg. 

Le prince Charles marcha sur Saverne, s'en 
empara et y campa. L'armée du Roi fut obligée de 
passer le canal qui vient de Saverne à Strasbourg, 
sa droite à proximité de cette ville et sa gauche à 
Molsheim. Notre communication avec Strasbourg fut 
toujours libre et dans ce camp nous attendions le 
secours qui nous venoit de Flandre. Le roi Louis XV 
en étoit le conducteur; mais une maladie [8-15 août] 
dont il faillit mourir l'arrêta à Metz, où il fut plu- 
sieurs jours sur le bord du toml^eau ; à cette époque 
Louis le Bien-Aimé étoit pleuré de tous ses sujets ; 
le Ciel, touché de leur douleur, le leur rendit par une 
heureuse convalescence ^ 

1. On sait que Louis XV faillit mourir à Metz d'une violente 



[1744] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 25 

Le maréchal de Noailles avait été chargé de la 
conduite des troupes tirées de l'armée de Flandre 
pour venir au secours de celle d'Alsace. A peine 
étoit-il à portée de nous joindre, que nous fûmes 
instruits que, sur les progrès apparents du prince 
Charles, le roi de Prusse, Frédéric II, qui en crai- 
gnoit les suites, avoit marché à Pras^ue et s'en 
étoit emparé, et signifioit à l'Impératrice-Reine 
qu'il suivroit ses conquêtes si elle ne rappeloit l'ar- 
mée aux ordres du prince Charles qui avoit pénétré 
en Alsace. Cette reine fit passer ses ordres au prince 
Charles et celui-ci ne fut plus occupé que d'évacuer 
l'Alsace et de repasser le Rhin riO août] ; il se pressa 
avant que le secours ({ui nous venoit put nous 
joindre. 

Le maréchal de Noailles arrive à Molsheim avec 
une partie de ce secours, le reste devant y arriver 
les deux jours suivants. Étant l'ancien du maréchal 
de .Coigny, il prend le commandement de l'armée, 
ordonne que le lendemain elle passera le canal 
[de Molsheim] pour marcher, suivre les ennemis et 
tâcher de les joindre et de les attaquer, s'il est pos- 
sihle, avec avantage. En deux marches l'armée se 
rend près de Haguenau, où elle séjourne un jour, 
pour que toutes les troupes venant de Flandre 
puissent s'y réunir. Le maréchal donne ses ordres 
pour la marche du lendemain ; elle s'exécute sur 
six colonnes, l'artillerie disposée comme pour le 
combat, les gros équipages sont restés sous le canon 

aUaque de fièvre et que ceUe maladie fut roccasion d'une 
extraordinaire manifestation de l'amour que la France entière 
portait à son souverain, ainsi que de la disgrâce momentanée de 
la duchesse de Châteauroux. 



26 c.\MP\r.NES [1744] 

de Slrasbouig et les menus suivent les colonnes 
dont ils sont dépendanls. L'armée, dans eet ordre, 
traverse la foièl de lla^uenau. Les têtes des pre- 
mières colonnes arrivées attendent que les autres le 
soient, pour toutes ensemble déboucher dans la 
plaine qui est au nord de cette forêt. Les ordres 
sont si bien donnés et exécutés que toutes les 
colonnes débouchent vers les huit heures du matin. 
Au même instant les têtes desdites colonnes, arri- 
vées à un certain point de cette plaine, y font halte 
et de suite l'armée se forme en bataille sur deux 
lignes, ce qui s'exécute dans l'ordre le plus exact. 
Ce déploiement fut un des plus beaux qu'on eût vus 
jusqu'alors; l'armée étoit de 60.000 hommes bien 
effectifs, où lout désiroit de combattre et punir l'Au- 
trichien de son audace d'avoir porté la guerre dans 
une province françoise. Tous les cœurs formoient 
ce désir et jamais armée ne donna à son général 
par son vœu unanime plus d'espoir d'une victoire 
assurée. 

A l'extrémité de la plaine et à proximité de plu- 
sieurs bouquets de bois et pays couvert, nous décou- 
vrions plusieurs troupes tant de pied que de cheval, 
toutes dans une parfaite inaction, et l'incertitude 
étoit grande pour nolie général de savoir si toute 
l'armée ennemie n'étoit pas derrière ; ce qui nous 
fit rester en panne jusqu'à onze heures, où l'armée 
rompit à droite et marcha vers le Fort-Louis. Laissant 
cette place, on marcha sur Richevaux. Les ennemis 
en étoient maîtres, ainsi que de deux autres villages ; 
ils mirent le feu à ces trois villages et les nouvelles 
que reçut le maréchal confirmèrent absolument que 



[1744] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 27 

l'armée du prince Charles repassoit le Rhin. Il ne 
fut donc plus question que de tâcher de joindre leur 
arrière-garde ; le soleil étoit à la fin de sa course 
et, la nuit arrivée en peu d'instants, nous mar- 
châmes à la clarté de l'embrasement de ces malheu- 
reux villages. 

Vers les dix heures du soir, nous arrivâmes à la 
proximité d'un ruisseau très marécageux sur lequel 
étoit un pont que les ennemis avoient détruit ; faute 
de temps ils en avoient laissé les poutres qui soute- 
noient les poutrelles et les planches, et s'étoient 
embusqués de l'autre côté, dans des taillis et brous- 
sailles. Vers la nuit, il avoit été placé à la tête de 
notre colonne six compagnies de grenadiers et six 
piquets pour en faire lavant-garde, de manière que, 
lorsque cette première troupe approcha du ruisseau 
et du pont, où naturellement le chemin conduisoit, 
les ennemis firent grand feu sur elle ; la nuit con- 
tribua d'abord à y mettre de l'étonnement, ce qui 
ne les empêcha pas de se porter en avant, de se 
mettre en bataille et de faire feu à leur tour. M. de 
Tourant^, capitaine de grenadiers de Picardie, qui 
faisoit la tête de ces douze troupes, se porte au pont 
avec sa compagnie ; il le voit détruit et qu'il n'en 
existe que les grosses poutres ; il se hasarde avec sa 
compagnie à défiler dessus ; il avertit les autres com- 
pagnies pour qu'elles aient à le suivre, ce que cha- 
cune d'elles se met en devoir d'exécuter. Du moment 
qu'il se voit une centaine de grenadiers avec lui, il 

1. N. de Tourant, capitaine au régiment de Picardie en 1728, 
major en 1747, chevalier de Saint-Louis. 



28 C\M PAGNES [1744] 

charge les ennemis pour les joindre à la baïonnette 
et, avec des cris de» Tuez, tuez », il en baïonnette 
quelques-uns et les autres fuient. Là se termina 
toute ro[)ération. La nuit étoit très obscure, les ter- 
rains à parcourir très couverts et marécageux et les 
troupes fatiguées : ces raisons déterminèrent à s'ar- 
rêter et à attendre le jour. A cette fusillade notre 
perte en tués et blessés fut décent hommes; les 
ennemis laissèrent quarante morts et vingt prison- 
niers, tous blessés de coups de baïonnette. 

Dans cette aventure nocturne, il arriva deux 
événements singuliers : MM. les maréchaux de 
Noailles et de Coigny et toute la troupe dorée des 
officiers généraux et de ceux de l'Etat major, les 
valets et chevaux de suite marchoient sur la chaus- 
sée à gauche de la première colonne d'infanterie et 
à droite de la seconde. Au moment où les ennemis 
commencèrent à tirer, les balles venant frapper 
vers la troupe dorée, nombre de valets qui se 
Irouvoient en avant de leurs maîtres prirent l'épou- 
vante et, tournant bride, vinrent dans les ténèbres se 
choquer sur leurs maîtres, dont quelques-uns furent 
culbutés à droite et à gauche dans les fossés de la 
chaussée ; la plupart des valets abandonnèrent les 
chevaux de suite qu'ils tenoient en main ; il y eut 
grand nombre de porte-manteaux volés et de per- 
ruques perdues dans la chute de plusieurs officiers 
généraux ; aussi donna-t-on trois noms à cet évé- 
nement : affaire des perruques, affaire des porte- 
manteaux et affaire de Richevaux, son véritable 
nom. 

Le second événement, tout aussi singulier, mais 



[1744] DE :\IERCOYROL DE BEAULIEU. 29 

plus heureux et qui n'eut pas de suite fâcheuse, fut 
celui arrivé à la brigade des Gardes Françoises, qui 
étoit disposée comme les autres colonnes, par 
bataillon de front, le premier bataillon de ce régi- 
ment faisant le premier échelon, le second le sui- 
vant dans le même ordre à une distance de quatre- 
vingts pas. Les soldats de ce second bataillon, au 
sifflement des balles qui leur passoient sur la tète 
lorsque les ennemis, de leurs broussailles, commen- 
cèrent à tirer, oubliant, ou tout comme, que leur 
premier bataillon marchoit devant eux, firent une 
salve de tout leur feu sur le premier bataillon, qui 
eut la fortune de n'avoir de cette bêtise qu'un seul 
soldat blessé dans le dos. Les ofTiciers et bas-ofïi- 
ciers heureusement arrêtèrent le feu et cette 
colonne comme les autres eut ordre de faire halte. 
Toute l'armée passa le reste de la nuit au bivac dans 
la position où elle se trouvoit. Le lendemain, on fut 
informé que ce qui avoit occasionné le brouart ^ de 
la nuit étoit un corps de 3.000 grenadiers, chargé 
de l 'arrière-garde, lequel, par une marche vive, 
gagna son pont et le passa. 

Les détachements de cavalerie qui arrivèrent les 
premiers virent replier leur pont. Cette retraite sans 
événement fâcheux fit autant d'honneur au prince 
Charles que lui en avoit fait le passage du Rhin. Son 
armée en sûreté, il la fit défiler dès le lendemain 
pour la porter en Bohême. 

Le maréchal de Noailles mit à sa suite toutes les 
compagnies de grenadiers de l'armée, un corps de 

1. Peut-être brouillas, branle-bas, confusion, ou brouhaha. 



■}<> CAMPAGNES [1744] 

cavalerie de dragons et de hussards. Celle suile, 
Irop faible, ne put rien entreprendre ; après quelques 
jours, ce corps, qui avoit passé le Rhin au Fort- 
Louis, dirigea sa marche vers Constance et de là se 
rendit en Brisgau, où toute l'armée, qui passa le 
Hhin au Fort-Louis, se porta aussi. 

Fri bourg, ville importante par ses fortifications 
et surtout par celles de ses châteaux, fut investi 
[18 septembre]. L'on s'occupa pendant quinze jours 
à tirer de Strasbourg artillerie, munitions de guerre 
et tous autres agrès nécessaires pour un siège de 
cette importance. Fribourg avoit pour sa défense 
10.000 hommes que le prince Charles y avoit jetés 
en se retirant, tout en bonnes et vieilles troupes. 

Le Roi, convalescent, quitta Metz et arriva à Fri- 
bourg. L'on travailla à en commencer le siège ; on 
fil la première parallèle et le Roi arriva à l'armée 
avant sa perfection. Cette première parallèle faite, il 
fut construit un canal, en avant d'elle, dans lequel 
on fit passer la rivière dont le lit naturel étoit au pied 
du glacis ; la rivière détournée, on fit de l'autre côté 
une seconde parallèle ; un pont seulement fut dis- 
posé sur le canal pour la communication. Celte 
seconde parallèle faite, on travailla aux ouvrages qui 
dévoient nous porter au bord de la rivière. A la 
seconde parallèle on avoit établi des batteries pour 
cent pièces de canon et trente mortiers, dont le feu 
continuel incommodoit beaucoup les ennemis, et, 
au jour marqué, les eaux de la rivière furent mises 
dans le canal ; il fut fait une digue très forte pour 
fermer le lit naturel de la rivière et contenir le cours 
de ses eaux dans le canal. 



[1744] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 31 

Les fatigues de ce siège furent pénibles, tant pour 
le service du camp que pour celui de la tranchée, 
vu le nombre des officiers malades qui n'en pou- 
voient faire. Il en résulta pour les officiers du régi- 
ment de Picardie que, pour les détachements de tra- 
vailleurs, ils y marchèrent chacun vingt-une fois, 
mais les lieutenants seulement, vu qu'il en étoit 
fourni deux pour un capitaine. Le régiment y fut de 
tour, comme tous ceux de l'armée, neuf fois. L'on 
y étoit si habitué au mal-être, à la peine et aux dan- 
gers d'un siège si conséquent (qui coûta à l'armée 
7.000 hommes tués ou morts de maladie), si ennuyé 
du mauvais temps, que la vie n'étoit plus comptée 
pour rien et que tout le feu qui partoit de la place 
étoit méprisé par tous les régiments. Pas un d'eux, 
pour aller prendre poste dans la tranchée pleine 
d'eau et de boue, ne vouloit se couvrir des paral- 
lèles et boyaux tortueux pour arriver au lieu où ils 
dévoient relever les régiments qui la quittoient. Les 
uns et les autres passoient à travers les campagnes ; 
il en coûtoit toujours quelques hommes que la 
prudence et l'ordre eussent dû faire ménager. 

Tel est le fruit des sièges ; les troupes s'y habituent 
si fort à l'effet et au bruit d'une artillerie immense, 
qu'elle ne fait plus d'impression, qu'on la méprise 
et que le courage s'en augmente. En effet, comment 
ne pas habituer ses oreilles et son cœur au tinta- 
marre de trois cents pièces d'artillerie de part ou 
d'autre, au sifflement des boulets, au fracas des 
bombes, au miaulement des balles, dont l'effet est 
multiplié à l'infini, à celui des pierriers qui lancent 
sur les assaillants une pluie de pierres, de grenades 



32 CAMPAGNES [1744] 

et J(> pots à l'eu (jui la nuit foiil une continuité de 
jour et procurent aux assiégés de porter des coups 
plus dangereux et plus sûrs. 

(le siège Cul mémorable pai" tous les actes d intré- 
pidité (|ui y furent prodigués. T^a ville eût été prise 
d'assaut, — sans la prudence de Louis XV, dont la 
généreuse bonté voulut sauver celte ville de toutes les 
horreui's que le soldat se croit permises, — dans la 
tentative que l'on en fit en attaquant le bastion et 
la demi-lune avec brèche praticable ; l'un et l'autre 
furent enlevés et les ennemis chassés. J^e Roi a voit 
donné l'ordre précis que l'on s'établît seulement 
sur la brèche; quinze compagnies de grenadiers 
seules attaquèrent le bastion et sept la demi-lune ; 
on ne mit que ce nombre pour éviter l'inconvénient 
de trop bien réussir. Les ennemis avoient fait une 
coupure à la gorge du bastion, d'une fortification 
très respectable, mais, au moment de l'attaque, les 
troupes qui dévoient défendre la brèche furent prises 
d'une grande épouvante qu'elles communiquèrent 
en fuyant à celles de la fortification faite avec tant 
de soin ; tout fut abandonné et les ennemis se reti- 
rèrent au château. 

Le général Daimiitz, commandant delà place, qui 
s'aperçut au jour du peu de troupes qui étoient sur 
la brèche, la fit de suite attaquer et nos grenadiers 
en furent chassés, puis ce général fit couler sur la 
brèche une infinité de poutres pour en rendre l'ac- 
cès difficile. Toute la journée suivante, notre artille- 
rie tira dessus pour les briser. 

Daumitz, craignant un second assaut qui eût été le 
bon. fit battre la chamade et le drapeau blanc fut 



[1744] DE MERCOYROL DE 15EALLIEU. 33 

placé sur la brèche. La capitulation dressée, les 
ennemis évacuèrent la place et se retirèrent dans 
les trois châteaux. Le courrier qu'ils avoient envoyé 
à Vienne étant de retour, ils sortirent avec les hon- 
neurs de la guerre et se retirèrent en Allemagne... 

L'auteur discute la conduite du général Daumitz et exprime 
l'avis qu il aurait pu faire une plus belle défense. 

Le siège fut de quarante-sept jours de tranchée 
ouverte. Après l'évacuation des châteaux, l'armée 
prit ses quartiers d'hiver, dont elle avoit grand 
besoin. Le régiment de Picardie fut en Souabe, où 
il fut parfaitement établi, et pendant l'hiver on fit 
sauter toutes les fortifications de Fribourg et des 
châteaux... 

L'auteur consigne en deux pages les enseignements qu'il 
tira de ce siège. 

Les pertes du régiment de Picardie pendant ce 
siège furent : le lieutenant-colonel tué, deux capi- 
taines tués et sept blessés, trois lieutenants ou sous- 
lieutenants tués, neuf blessés; et, en soldats, cinq 
cents morts ou blessés. Il y eut beaucoup de malades, 
dont cinquante périrent. Le régiment étoit composé 
à cette époque de 1.900 hommes '. 

1. Le siège de Fribourg fut une faute : les forces qu'il immo- 
bilisa eussent été bien mieux employées à poursuivre le prince 
Charles par une opération combinée avec le roi de Prusse. 



CAMPAGNE DE 1745. 



Le régiment reçut l'ordre, dans les premiers jours 
d'avril, de quitter la Souabe et de se porter sur 
Francfort sur le Main, qu'il passa; avec quelques 
autres régiments de difTérentes armes, il fut employé 
à faire réduire deux mauvais petits châteaux ^ , dont 
chacun avoit pour garnison trente ou quarante cava- 
liers qui se rendirent prisonniers de guerre sans la 
moindre résistance. Il cantonna quelque temps et le 
camp ne fut formé que vers le 20 de mai. Cette 
armée de 40.000 hommes étoit aux ordres de Mgr le 
prince de ('onli. Tout y resta dans l'inaction jusqu'au 
moment où nous fûmes instruits du gain de la bataille 
de Fontenoy par la manœuvre de l'armée des alliés, 
cette fameuse victoire remportée sous les yeux 
de Louis XV qui y donna des preuves de son cou- 
rage, ayant eu ce jour-là plusieurs personnes tuées 
près de lui et n'ayant pas voulu céder aux représen- 
tations de quelques-uns de ses courtisans, qui ^ ou- 
loient l'engager à repasser l'Escaut. Mgr le Dau- 
phin ne montra pas moins la valeur héréditaire 
de la maison de Bourbon, voulant absolument char- 
ger la colonne angloise à la tête des Gardes du Roi . 
Il céda, pour n'en rien faire, à la défense que lui 
en fît le Roi son père, ayant résisté jusque-là à toutes 
les représentations des seigneurs de la Cour. 

1. Probablement Weilmunsler et Gravent isbach. 



[1745] CAMPAGNES DE AI. DE BEALLIEU. 35 

L'Europe retentit alors de la gloire du maréchal 
de Saxe ^ Les ennemis, consternés, retirés au camp 
de Gramond, donnèrent des ordres très pressants 
pour que 25.000 hommes de l'armée qu'ils avoient 
en Westphalie ne perdissent pas un instant pour 
venir fortifier leur armée. 

Le Roi, instruit de cet ordre et voulant conserver 
sa supériorité, tira de l'armée du prince de Conti 
20.000 hommes. Les ordres donnés de part et d'autre 
s'exécutent. Tournai est pris [23 mai], on fait le siège 
de la citadelle, on le pousse avec la plus grande cé- 
lérité ; tout cède aux armes victorieuses de Louis 
et cette citadelle, faite avec tant de soin par M. de 
Vauban, capitule à son tour [20 juin]. Quelques 
jours après, arrivent les 20.000 hommes tirés de l'ar- 
mée de Westphalie. Les secours qui en venoient 
pour l'armée des alliés les avoient également joints. 
Le maréchal de Saxe fait mouvoir l'armée ; par des 
manœuvres habiles, il force les ennemis à aban- 
donner les différentes positions qu'ils prenoient, 
quelque bonnes qu'elles soient ; il fait quelquefois 
mine de les y attaquer, mais, la nuit qui suivoit les 
approches de l'armée du Roi, les ennemis se reti- 
roient. Nous qui arrivions à cette armée, nous avions 
vu un siège mémorable et nous souhaitions de nous 
trouver à une bataille, mais les ennemis, découragés 
par la perte de celle de Fonteno} , l'évitèrent tou- 
jours. Une campagne défensive étoit tout ce qu'ils 
vouloient. 

1. Heriïiann-Maurice, comte de Saxe, fils naturel du roi de 
Pologne Auguste II, né en 1696, entré au service de France en 
1720, maréchal de France en 1744, maréchal général en 1747, 
mort en 1750. 



36 CAMPAGNES [1745] 

M. le maréchal fil piciKlic à larmée du Hoi une 
position en aNanl d'Audenarde et en ordonna le 
siège. Le régiment de Picardie fut de la division qui 
en l'ut chargée. Cette place, petite et mauvaise, ne 
tint (jue huit jours ; la garnison n'étoit que de deux 
bataillons, un autrichien et l'autre anglois, quelques 
détachements de 400 hommes hollandois et 200 
chevaux. Le tout fut prisonnier de guei're. Cette 
place fut mal défendue ; lorsqu'elle arbora le pavil- 
lon blanc et demanda à capituler [22 juillet], il n'y 
avoil au bastion du point d'attaque et à la demi- 
lune qui le flanquoit nulle espèce de brèche, pas 
même les défenses détruites, et dans le fossé que 
quelques claies que l'on y avoit jetées. On attribua 
leur reddition à l'espoir de n'être pas prisonniers de 
guerre, mais il fallut en passer par là. 

Après la piise d'Audenarde, le régiment de Picar- 
die fut destiné à celle de Dendermonde, où il 
m'arriva, ainsi qu'à deux autres jeunes officiers de 
mes camarades, un événement très particulier et très 
singulier qui, selon les apparences, fut une des 
causes que les ennemis rendirent la place au bout 
de trente-six heures. 

Les deux premiers bataillons du régiment de Pi- 
cardie, huit compagnies de grenadiers auxiliaires, 
1.200 travailleurs ouvrirent la tranchée. Dans cette 
première opération il ne se passa rien de remar- 
quable. Le jour suivant, ces deux bataillons fuient 
relevés par deux autres, avec même nombre de 
compagnies de grenadiers ; la journée se passa par 
un grand feu de l'artillerie des ennemis. 

Vers les sept heures du soir, j'étois avec les sieurs 



[1745] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 37 

Gelb ^ et de Bataille de Mandelot 2, lieutenants 
comme moi, à considérer la position de la place, qui 
nous présentoit beaucoup d'inondation dans son 
pourtour, le seul endroit où nous étions en étant 
exempt. En avant de la place et vis-à-vis la portion 
de tranchée que nous occupions, étoit un gros 
ouvrage carré que nous apercevions, bien fraisé de 
palissades, et un chemin couvert à ce que nous ju- 
gions par les pointes également des palissades que 
nous voyions. Dans cet ouvrage carré étoit une tour 
fort basse, que nous jugions devoir être le réduit 
qui servoit de corps de garde ; la position de cet 
ouvrage nous paroissoit devoir être à deux cents 
pieds du chemin couvert de la place. Comme nous 
étions à le fixer, nous fûmes étonnés tous trois de 
voir un homme dans un des angles de l'ouvrage, qui 
avec son chapeau nous faisoit signe de venir à lui ; 
ne trouvant pas de convenance à y aller, nous fîmes 
à notre tour les mêmes signes, avec nos chapeaux, à 
cet homme de venir à nous ; nous le vimes disparoître 
de la place qu'il occupoit et l'instant d'après nous 
l'aperçûmes à l'angle de ce qui nous avoit paru devoir 
être le chemin couvert, où il continua les mêmes 
signes. Il n'y avoit eu pendant la journée nulle 
mousqueterie entre les ennemis et nous, à cause de 
l'éloignement ; leur artillerie seule avoit fait bruit, 

1 . Jean-Joseph de Gelb, né à Strasbourg en 1729, lieute- 
nant en 1743, aide-major en 1747. 

2. Nicolas de Bataille de Mandelot, né à Mandelot près de 
Beaune en Bourgogne, en 1721, page de la Petite Ecurie 
en 1739, lieutenant en 1743, capitaine en second à la réforme, 
replacé à une compagnie en 1755, mort en 1761. 



38 CAMPAGNES [1745] 

de notre part n'y ayant pas encore une seule pièce 
de eanon en batterie. Les signes de notre homme en 
question se continuant, je proposai à Geli^ d'y venir 
avec moi, Mandelot restant à la tranchée pour nous 
suivre des yeux et empêcher qu'à notre retour on 
ne nous prit pour ennemis, ou enfin pour voir à 
quoi tout cela aboutiroil. Nous balancions encore, 
lorsque j'aperçus à deux cents toises de nous une 
inégalité de terrain de deux pieds à deux pieds et 
demi de haut, ([ui nous donnoit facilité d'arriver 
bien près de l'ouvrage ; nous prenons lui fusil cha- 
cun et avertissons les soldats des compagnies voi- 
sines que nous allons faire une découverte. Les sol- 
dats, qu'elles intéressent et amusent toujours, nous 
disent qu'ils veilleront pour qu'on ne tire pas 
jusqu'à ce que nous soyons rentrés ; nous partons 
et, nous couvrant de l'inégalité du terrain pour nous 
mettre à couvert le plus possible, nous arrivons bien 
près de l'ouvrage. L'homme qui nous avoit tant fait 
de signes sort par l'angle du chemin couvert, s'avance 
de vingt pas et sans arme, ce qui nous donne toute 
confiance d'arriver près de lui. Alors il nous prévient 
qu'il est le capitaine commandant delà redoute d'où 
il sort. (Il étoit Hollandois et parloit bien francois.) 
Il commence par nous demander s'il devoit être 
attaqué la nuit suivante; me doutant, à cette ques- 
tion, de quelque projet de sa part, je l'assure que oui, 
que douze compagnies de grenadiers auront cet 
honneur et qu'elles en étoient déjà prévenues. Cet 
officier en pâlit, ce dont s'apercevant mon compa- 
gnon Gelb, par son langage allemand, augmenta son 
inquiétude. Voici ce qu'il nous dit : « J'ai été com- 



[1745] DE MERCOYROL DE BEATJLIEU. 39 

mandé ce matin au point du jour avec quatre-vingts 
hommes et un lieutenant pour venir relever un autre 
capitaine qui avec pareil détachement avoit passé ici 
vingt-quatre heures ; ce n'étoit pas à moi à y venir, 
c'étoit au neveu du commandant de la place et, 
injustement, on m'a donné la préférence. J'en suis 
si piqué, ajouta-t-il, que je suis porté à faire fort 
peu de résistance. » — « Et ferez bien, lui dîmes- 
nous, puisque l'on a voulu vous sacrifier ; au reste 
nous vous prévenons que, si vous voulez avoir bon 
quartier, surtout ne tuez ni ne blessez aucun grena- 
dier, car, une fois en fureur, on ne pourroit les con- 
tenir, » Il réfléchit un moment et nous dit : « Si 
vous voulez les prévenir, vous pouvez leur dire que 
je ferai tirer en l'air ; qu'ils pourront entrer dans 
l'ouvrage et s'en emparer. » Nous lui conseillâmes 
d'être ferme dans cette résolution, vu que, s'il y 
manquoit, lui et sa troupe seroient égorgés et mis en 
pièces jusqu'au dernier ; que, s'il la tenoit, nous lui 
répondions de tout. Après quoi, nous nous sépa- 
râmes et regagnâmes la tranchée. 

Tous nos camarades vouloient savoir le colloque 
que nous avions eu avec des officiers de l'ouvrage 
dont nous venions ; nous leur débitâmes des futilités 
et leur cachâmes ce dont il éloit question. Débarras- 
sés d'eux, nous fîmes notre confidence à mon oncle, 
qui se trouvoit commander un de nos bataillons de 
tranchée, l'assurant que notre intention étoit d'en 
faire part à l'officier général de tranchée : c'étoit 
M. d'Estrées \ mort maréchal de France. Mon oncle 

1. Louis-Charles-César Le Tellier, marquis de Courtenvau\, 
comte puis duc d'Estrées, né en 1697, maréchal de France en 
1757, mort en 1771. 



40 CAMPAGNES [1745] 

nous dit : « Je vais lui c\\ lendre compte et, lorsque 
je l'aurai prévenu, il ne manquera pas de vous faire 
appeler. » Pour que mon oncle piil parler au général 
avec une preuve non équivoque, nous lui dîmes de 
passer en se promenant aux compagnies auxquelles 
nous étions attachés et de demander aux soldats s'il 
est vrai que nous ayons fait la course d'aller parler 
à quelqu'un de l'ouvrage en avant de nous occupé 
par les ennemis : ce qu'il fit et après fut tout conter 
à M. d'Estrées. Cet ofïicier général nous fit appeler. 
Nous lui répétâmes tout ce qui est dit ci-devant, lui 
ajoutant (jue cet officier seroit relevé le lendemain, 
qu'il falloit profiler de sa peur, que nous nousoff*rions 
de conduire les grenadiers qui marcheroient pour 
aller prendre l'ouvrage, qu'il étoit impoitant de pro- 
fiter de la terreur panique où étoit cet officiel' pour 
avoir l'ouvrage où il commandoit sans perdre un 
homme. Comme il balançoit encore, nous lui pro- 
posâmes, M. Gelb et moi, de nous confier cent 
hommes et que nous nous emparerions de l'ouvrage. 
11 fit ses réflexions : elles portèrent qu'à onze 
heures de la nuit il décida que six compagnies de 
grenadiers, disposées en trois troupes difierentes, 
marcheroient à cet ouvrage ; que M. de Gelb et moi 
les instruirions de tout ce que nous avions dit au 
général et que nous marcherions avec elles. Le gé- 
néral craignoit quelque piège et avoit ordonné aux 
trois capitaines, dont chacun commandoit deux 
compagnies, si la direction des coups de fusil étoit 
autre que celle que nous assurions, de se i-eplier de 
suite sur la tranchée ; mais il en arriva tout autre- 
ment. 



[1745] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 41 

A onze heures, les trois troupes débouchèrent. 
Tous les officiers étoient prévenus de ce qui devoit 
être exécuté ; les grenadiers l'étoient aussi ; défense 
à qui que ce fût de tirer un coup de fusil, afin de ne 
blesser personne dans l'ouvrage ; les ennemis, s'at- 
tendant que l'on marcheroit sur eux, du moment 
qu'ils entendirent le bruit de notre marche ou qu'ils 
nous aperçurent, commencèrent leur feu ; la direc- 
tion en étoit si élevée qu'à peine entendions-nous 
le sifflement des balles. En arrivant sur le bord du 
glacis, nous criâmes : « Quartier ! » Leur feu discon- 
tinua et il nous fut répondu par le commandant du 
poste qu'à cette condition il se rendoit. On s'empara 
de sa redoute ; ils mirent bas les armes ; on les 
fit sortir; trois compagnies de grenadiers y prirent 
poste et les trois autres conduisirent à la tranchée 
les deux officiers et les quatre-vingts hommes dont 
étoit composé ce détachement, le tout prisonnier de 
guerre . . . 

L'ouvrage étoit un carré parfait, avec un fossé 
profond et plein d'eau revêtu de pierre ; les défenses 
en terre avec une fraise de palissade, le corps de 
garde dans l'intérieur de l'ouvrage avec un mur 
autour crénelé... Il fut livré sans perte d'un homme. 
Les suites en furent que l'officier qui y commandoit 
se déshonora, qu'il fut chassé du corps où il servoit 
et que, si on lui avoit bien rendu justice, il lui en 
eût coûté la tète. 

La prise de cet ouvrage, et pas un homme qui en 
fût revenu, donna l'épouvante à la garnison, qui 
n'étoit que de 1.500 hommes ; et cette place, dont 
nous étions à cinq cents toises de son rempart et où 



42 CAMPAGNES [1745] 

il n'avoit pas été lire un ('()ii|) de canon, capitula 
[13 août]. A l'appai'ilion du drapeau blanc et de la 
chamade que le commandant fit battre, on avoit de 
la peine à y croire. Sa délensc fut donc de trente- 
six heures. Le général nous fit beaucoup de compli- 
ments sur notre zèle et notre intelligence d'avoir si 
bien amené la reddition de cette redoute, qui avoit, 
bien plus tôt qu'on ne devoit l'attendre, amené 
celle de la place. Les officiers du régiment nous 
firent aussi des compliments et nous nous crûmes 
bien payés. 

Après la prise d'Audenarde, le maréchal de Saxe 
fit exécuter à l'armée différents mouvements, tou- 
jours avec l'intention de combattre, ce que les 
ennemis évitèrent toujours. Ledit maréchal, voulant 
tirer parti de ses premières victoires de Fontenoy, 
détermina de faire le siège d'Ath, assez bonne place, 
et prit une position conséquente, qui lui permît de 
détacher de l'armée du Roi 25.000 hommes pour aller 
prendre cette ville, dont la garnison étoit seulement 
de trois bataillons, un autrichien, un anglois, un 
hollandois, quelques troupes de cavalerie, hussards 
et dragons, et un détachement d'artillerie. Le régi- 
ment de Picardie fit partie du corps destiné à cette 
opération, qui fut confiée à M. de Clcrmont d'Am- 
boise ^ lieutenant-général. 

La marche pour s'y rendre fut difficile et pénible, 
par une pluie continuelle. En y arrivant, chaque 
brigade des difterentes armes prit son poste, cam- 



1. Jean-Baptistc-Louis, marquis de Rcnel puis de Clermont 
d'Amboise, lieutenant-général en 1744, mort en 1761. 



[1745] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 43 

pant dans la boue ; les troupes reçurent l'ordre de 
faire des fascines et, le surlendemain au soir, la 
tranchée fut ouverte on ne peut pas plus près de 
la place. La nuit d'après et le jour suivant, on plaça 
plusieurs batteries ; le troisième jour, elles commen- 
cèrent à tirer. Le feu fut vif et continuel sur les 
défenses de la place ; au point de l'attaque, les tran- 
chées furent poussées avec une activité extrême, 
même imprudente, puisqu'elles n'avoient pas trois 
pieds de large et les boyaux de communication 
également très mal faits ; à peine y étoit-on à l'abri 
des coups de fusil. En cinq jours, les zigzags 
furent poussés jusqu'à la crête du chemin couvert, 
sur laquelle on s'établit, les ennemis ayant été for- 
cés de l'abandonner. Arrivé à ce point, on ouvrit le 
chemin couvert et, s'approchant du fossé, on y jeta 
une immensité de fascines, claies et sacs de terre 
povu' les entraîner au fond de l'eau. Le rempart 
étoit dans son entier. Ce qui nous obligea à presser 
la place si inconsidérément, c'est que l'armée enne- 
mie étoit en plein mouvement et faisoit des démons- 
trations de vouloir hasarder une bataille et éviter par 
quelque grand succès la prise de cette ville. Notre 
général à ce siège est prévenu par le maréchal de 
Saxe, qui lui indique le lieu par où les ennemis 
peuvent venir l'attaquer, pour qu'il ait à y choisir 
un champ de bataille, et lui annonce que 20.000 
hommes sont en marche pour se joindre à lui et 
que, si les ennemis sont absolument décidés à vou- 
loir tenter le hasard d'une bataille, il combinera ses 
mouvements sur les leurs, de manière à le joindre 
avec toutes ses forces et donner aux ennemis le 



44 CAMPAGNES [1745] 

regret d'avoir quitté leur tanière. Le champ de ba- 
taille fvit reconnu sur les flancs ; il y fut fait beau- 
coup (l'abatis; tout annonçoit bataille et la place 
ctoit pressée avec la plus grande vivacité. 

Le prince Charles et son conseil, voyant l'impos- 
sibilité de faire quitter prise à l'armée du Roi, déci- 
dée à la bataille, ne voulant donc pas la liasarder, 
ramenèrent leurs trouj)es au point d'où elles étoient 
parties. 

La garnison d'Ath, instruite de la retraite de son 
armée et n'espérant plus aucun secours, battit la 
chamade et demanda à capituler. La veille, elle avoit 
essuyé une espèce de bombardement, qui avoit fait 
sauter un magasin à poudre, ce qui avoit fait beau- 
coup de mal et étonné singulièrement la garnison 
et les habitants. T^a retraite de l'armée du prince 
Charles et ces petits événements portèrent le com- 
mandant à venir à composition. Elle lui fut accor- 
dée avec les honneurs de la guerre jusqu'en dehors 
et, rendue sur les glacis, la garnison déposa ses dra- 
peaux, enseignes et armes et fut prisonnière de 
guerre [8 octobre]. La place d'Ath n'eut pas besoin 
de grands travaux pour être mise en état de défense : 
les remparts et défenses de tous les ouvrages de cette 
ville étoient presque dans leur entier. 

La prise de cette place fut un moyen très impor- 
tant pour assurer à l'armée la perspective de sûreté 
et tranquillité pour les quartiers où elle devoit passer 
l'hiver, ce dont on s'occupa peu de jours après, 
et toutes les troupes se mirent en marche et chaque 
régiment gagna le quartier qui lui étoit destiné. Le 
régiment de Picardie fut prendre le sien à Verdun. 



[1745] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 45 

Pour la fin de cette campagne, les armées tant fran- 
çoise que des alliés eurent continuité de pluies, qui 
les incommodèrent grandement, mais enfin, comme 
l'on dit, après le mauvais temps vint le bon et nous 
profitâmes du plaisir de nous retrouver en France, 
avec tout l'espoir qu'au printemps et joignant l'armée 
à son rassemblement, nous nous retrouverions sur 
le point où nous nous séparions. Ce qui fut en effet, 
et même avec bien plus grand avantage, occasionné 
parla conduite du grand Maurice, maréchal de Saxe, 
comme nous aurons occasion de le dire ci-après. 

Pendant l'hiver de 1745 à 1746, s'opéra la belle 
manœuvre, savante, hardie et si bien combinée, que 
fit le maréchal de Saxe, couronnée par la prise de 
la superbe et immense ville de Bruxelles, où il y 
avoit une garnison dont le fond étoit de 20.000 
hommes, avec dix-sept officiers généraux, qui y 
furent faits prisonniers de guerre, des provisions 
de bouche et de guerre immenses et cent pièces de 
canon. 

Le régiment de Picardie n 'étoit pas de cette im- 
portante expédition. D'autres l'ayant décrite dans 
tous ses détails, je me contente d'observer qu'elle 
couvrit le maréchal de Saxe, qui avoit tout dirigé, 
combiné et conduit, d'une gloire immortelle et que 
ce grand capitaine donna à tous les officiers géné- 
raux et toutes les troupes à ses ordres tous les 
éloges justement mérités pour les uns et les autres. 



CAMPAGISE DE 1746. 



En mai, l'armée françoise forma son premier 
camp en avant de Bruxelles. T.e réoimenl de Picar- 
die tenoit la droite. Quelques jours apiès, l'armée 
en part et vient camper en avant de Louvain, où le 
Roi, arrivé à Bruxelles depuis quelques jours, la 
suit. Elleétoit armée d'observation, couvrant le siège 
de Mous et successivement celui de Charleroi, où 
s'occupe Mgr le prince de Conti, ayant à ses ordres 
30.000 hommes. Mons pris, il commence le siège 
de Charleroi. Les ennemis forment le projet de 
secourir cette place et de donner bataille avant de 
la voir prendre, ce qui rapproche les deux armées 
et les met dans le cas de s'observer très exactement. 
Des officiers pour aller à la petite guerre et aux nou- 
velles deviennent néce'ssaires à M. le maréchal ; il 
ordonne donc qu'il soit dit à l'ordre que ceux qui 
ont ce désir viennent se faire inscrire chez le major 
général ; je suis du nombre 

Ici se place une digression de deux pages relative aux ser- 
vices de M. de Mercoyrol du Brau, oncle de l'auteur, qui obtint 
« une retraite très favorable » à la iin de la campagne de 1747. 

Dès le lendemain, il fut commandé plusieurs déta- 
chements. Je fus nommé pour être de celui de Roc- 



[1746] CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. 47 

quevaP, capitaine de Picardie, composé de 300 
hommes ; nous fûmes quatre lieutenants qui y 
fûmes attachés : deux de Picardie et deux de Piémont. 
Nous partîmes à l'entrée de la nuit. Quinze jours se 
passèrent à chercher les ennemis et à les éviter 
lorsqu'ils nous étoient supérieurs, ce qui étoit presque 
toujours. Le commandant donnoit des nouvelles au 
général de tout ce qu'il pouvoit savoir des ennemis. 
Les provisions dont nous étions pourvus au départ 
du camp, tant pour les officiers que pour les soldats, 
furent consommées à la fin du second jour, vu 
que nous étions sans chevaux, depuis le comman- 
dant jusqu'au dernier fusilier ; nous fûmes obligés 
de vivre pendant toute la route avec le pain, la bière 
du paysan et quelques viandes que l'on se faisoit 
également fournir ; je trouvois cette vie bonne, 
quoiqu'elle fût bien mauvaise, et je me portois bien. 
Vers la fin de la quinzaine, nous avions quelques 
soldats malades, ce qui tentoit fort M. de Rocque- 
val de retourner au camp pour les échanger contre 
des bien portants. 

Ce fut à ce moment que nous fûmes instruits 
qu'il étoit entré cinq ou six cents hommes à 
Aerschot, dont nous n'étions qu'à une heue, tou- 
jours habitant des bois. Nous tînmes un petit 
conseil de guerre, pour trouver les moyens de les 

1. Joseph-Salomon Fabre de Rocqueval, né en 1726, volon- 
taire au régiment de Picardie en 1741, lieutenant en 1742, capi- 
taine en 1745, lieutenant-colonel des grenadiers royaux de la 
Guyenne en 1771. Réformé en 1775, obtint pour retraite le 
grade de maréchal de camp en 1791; mort en 1806, chevalier 
de Saint-Louis. ' 



A8 CAMPAGNES [174G] 

y surprendre el leur faiie \c mal que nous pour- 
rions ; nos deux espions fuient envoyés el le lieu 
ou ils dévoient nous rejoindre leur l'ut désigné. A 
la nuit, nous nous mîmes en marche pour nous y 
rendre ; à deux heures de la nuit, un de nos deux 
espions vint nous joindre et nous dit qu'il y avoit 
dans Aersehot 800 hommes et, derrière la ville, à 
deux portées de fusil, un camp de 4.000 hommes. 
Nous restâmes dans notre position une heure et 
demie, dans l'espoir du retour de notre second espion, 
dont le rapport devoil déteiminer le parti que nous 
devions prendre. M. de Rocqueval m'avoit poussé, 
a\ec lavant-garde de trente hommes que j'avois tou- 
jours, sur la lisière du hois et nous étions tapis 
dans un fossé très couvert qui étoit tout autour, 
lorsqu'au crépuscule du jour je vois déboucher d'un 
autre bois vis-à-vis de moi environ trente hussards 
ennemis, à la distance de quatre à cinq cents toises. 
Clette première troupe étoit conduite par un paysan, 
qui, au signe du bras qu'il faisoit, désignoit parfaite- 
ment où nous étions. Alors celte troupe avance de cent 
toises et fait halte. Je fais instruire M. de Rocqueval 
de ce qui se passe et, au même instant, paroît la 
tête d'une nouvelle troupe qui se prolonge et me 
montre environ 300 hussards, qui se mettent en 
bataille. Dans cet instant, les premiers arrivés se 
portent à vingt pas de la lisière du bois. M. de Roc- 
queval, qui étoit venu me joindre, avoit ordonné 
que l'on ne tirât pas un coup de fusil, ce qui fut fait. 
Les hussards nous aperçurent dextrement et se 
retirèrent, mais ils ne furent pas à trois cents pas, 
qu'ils nous adressèrent quelques coups de carabine 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 49 

et les 300 hussards en bataille derrière ces premiers 
se portèrent en avant, avec des cris à leur usage. 
Nous faisons feu sur eux ; quoiqu'il fût bien mince 
avec mes trente hommes, nous fûmes assez adroits 
pour blesser deux chevaux et un hussard . 

M. de Rocqueval, qui a voit été joindre le gros de 
sa troupe, fut averti par le poste d'un sergent et de 
quelques hommes à la sommité du bois et de la mon- 
tagne qu'il paroissoit une colonne d'infanterie qui 
longeoit du côté du midi le bois où nous étions. Ce 
commandant me fait dire qu'il va gagner le haut du 
bois et que j'aie à l'y joindre ; j'en préviens mes 
soldats et forme mon peloton, vu que le bois deve- 
noit clair avant de pouvoir arriver sur la hauteur. 
Gomme je commence mon mouvement de retraite, 
tous les hussards, qui s'en aperçoivent, poussent des 
cris et tous ensemble viennent en fourrageurs pour 
me charger. Ma troupe marche lestement; j'en avois 
désigné dix pour tirer lorsque je le dirois ; je leur 
commande halte, demi-tour à droite et les fais 
tirer sur les hussards des dIus avancés ; il en tombe 
deux, ce qui arrête les autres, et, loin de me suivre, 
ils se retirent, et je joins M. de Rocqueval sans la 
moindre perte. J'aperçois la colonne ennemie qui 
cherchoit à nous couper chemin ; comme nous sui- 
vions la crête de la montagne et qu'ils nous voyoient 
parce que le bois étoit clair dans la partie où nous 
étions, nous prenons le parti d'avoir l'air de mar- 
cher à eux et faisons comme si nous descendions 
la montagne pour les alleraltaquer, ce qui les déter- 
mine à s'arrêter et se disposer à nous bien recevoir. 
Le bois devenant plus fourré, nous tournons à droite 

4 



50 CAM1\\GNES [1746] 

et nous gagnons infiniment d'avance sur eux. Par 
cette petite ruse, nous nous trouvons hors de por- 
tée d'en être incommodés. Nous savions, pour y 
avoir passé la veille, qu'au bout de ce bois nous 
avions une petite langue de plaine à traverser, qui 
nous faisoit arriver à un autre bois d'où notre 
retraite étoit sûre ; nous le gagnâmes donc sans in- 
quiétude et fûmes en sûreté. A peine iumes-nous 
quelques minutes sur la lisière pour nous reposer, 
que nous vîmes arriver dans la même petite plaine 
les hussards qui avoient cherché à nous couper, ce 
qui nous détermina à nous cacher dans le bois. Un 
quart d'heure après, y arriva, par l'autre côté et au 
midi, l'infanterie, au nombre de 800 hommes. Alors, 
pour leur faire belle parade, nous sortîmes du bois 
sur un seul rang et présentâmes 300 hommes de 
front; ils en jugèrent ce qu'ils voulurent, mais, peu 
d'instants après, ils se mirent en mai^che pour rega- 
gner le lieu d'où ils étoient venus, les hussards se 
joignant à l'infanterie. 

Dans ce même bois, tirant nos subsistances des 
villages voisins, nous restâmes trente-six heures. 
Nous fûmes instruits par nos espions que toute l'ar- 
mée ennemie étoit en mouvementel qu'elle marchoit 
vers Charleroi, ce dont nous donnâmes nouvelles. 
Notre ordonnance nous rapporta l'ordre de mar- 
cher vers Gembloux, ce que nous exécutâmes en 
deux marches ; nous y joignîmes la division de M. 
de LowendaP, que toute l'armée du Roi suivoit de 



1. Ulric-Frédéric-Woldemar, comte de Lowendal, ne à Ham- 
bourg en 1700, maréchal de France en 1747, mort à Paris en 1755. 



[1746] DE MEUCOYROL DE BEAULIEU. 51 

près et qui, en effet, y arriva le soir même. Le 
corps de toutes les troupes légères de l'Impératrice- 
Reine, aux ordres du général Trips, avoitpovn^ objet 
de venir s'emparer du débouché des Cinq-Étoiles ; 
il fut arrêté dans sa marche au village de Perhuis 
[Perwez], par un capitaine de la Couronne, M. de 
Cursol \ qui commandoit 300 hommes. Les ennemis 
commirent la faute de vouloir le prendre en passant 
et arrêtèrent leur marche ; ils attaquèrent le cime- 
tière et y perdirent du monde. Cursol, voyant qu'on 
se disposoit à lui faire une charge qu'il n'auroit pu 
soutenir, se retira dans l'église et jeta dans le clo- 
cher portion de sa troupe. Les ennemis brisèrent 
les portes de l'église, tuèrent jusqu'au pied de l'autel 
une centaine d'hommes et en blessèrent autant. On 
proposa à ceux qui étoient dans le clocher de se 
rendre prisonniers de guerre, ce qu'ils acceptèrent, 
mais les ennemis perdirent là deux heures de temps, 
d'autant plus précieuses qu'elles procurèrent à M. 
de Lowendal et aux vingt-cinq bataillons à ses ordres 
de prendre poste dans la trouée des Cinq-Etoiles, 
où, en avant d'elle, il y eut une escarmouche vive, 
où la compagnie franche de Lestang fut presque 
détruite et lui tué, que je regrettai fort. Il étoit mon 
compatriote, d'Aubenas en Vivarois^. 



1. II y eut au régiment de la Couronne trois officiers du nom 
de Cursol : deux qui paraissent avoir été frères, François-Joseph 
et François-Emeric, qui se retirèrent tous les deux en 1758 
avec le grade de capitaine, le premier avec la croix de Saint- 
Louis; et M. Tallant de Cursol, lieutenant en 1745. 

2. L'auteur se trompe : Joseph Payan de Lestang était né à 
Saint-Paul-ïrois-Châteaux eh Dauphiné le 5 juillet 1711, 



52 CAMPAGNES [1746] 

Tout lespiroit une bataille, nous pour soutenir le 
siège de Charleroi, que faisoil le prince de Conti, 
eux pour le faire lever; mais un de ces événements 
auxquels on ne s'attend pas fit évanouir tous les 
apprêts. 

L'on fit à Charleroi l'attaque d'un ouvrage avancé ; 
les travailleurs destinés à s'y établir marchoient à 
la queue des troupes qui faisoient l'attaque. L'ou- 
vrage est emporté, ces troupes suivent les ennemis 
épouvantés, la baïonnette dans les reins ; elles entrent 
par la même poterne, pêle-mêle avec eux ; les tra- 
vailleurs les suivent et la nuit favorise ces événe- 
ments. Le commandant, instruit que les François 
sont dans la place, pour en éviter le sac fait battre 
la chamade et demande à capituler. Ainsi fut prise 
cette place et toute apparence de bataille dissipée. 

Les troupes occupées à ce siège se joignirent alors 
à l'armée du Roi, qui devint supérieure à celle des 
ennemis. Ceux-ci se mirent dès cet instant sur la 
défensive et le maréchal de Saxe les déposta par ses 
manœuvres de toutes les positions qu'ils prirent, 
même de celle inexpugnable de la Mehaigne, avec un 
ruisseau inguéable par son encaissement devant eux. 
Il fallut prendre d'abord le poste de Dinant, sur la 
Meuse, d'où ils tiroient tous leurs vivres ; ce fut fait 
par M. de Lowendal et, la disette pressant les enne- 
mis, ils furent obligés de quitter le camp et d'aban- 



d'Hector Payan, avocat, et do Lucrèce Richard. Lieutenant-colo- 
nel réformé à la suite du régiment allemand de Lowendal, puis 
capitaine en 174G d'une compagnie de Croates. Son Irère, Louis 
Payan du Moulin, se maria et s'établit à x\ubenas vers 1750. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 53 

donner Namur à des forces qu'ils pourvurent abon- 
damment, y laissant une garnison de dix bataillons, 
ainsi que quelques escadrons de troupes à cheval, 
dont ils se défirent, lorsqu'ils furent instruits que nous 
y marchions pour les assiéger, en leur faisant passer 
la Meuse sur le pont qui communique à Vie [Huy]. 
L'armée du Roi, après être restée quelques jours au 
camp des Tombes d'Octomont (intéressantes par la 
bataille de Ramillies, puisque là appuyoit la droite 
de l'armée françoise), prit ensuite une première posi- 
tion et par une seconde se trouva couvrir le siège 
de Namur. 

Le Roi chargea Mgr le prince de Clermont • de ce 
siège et avec lui M. le comte de Lowendal, avec un 
nombre de troupes de 30.000 hommes, dont le régi- 
ment de Picardie faisoit partie. A cette époque j'étois 
aux volontaires; instruits de la destinée du régiment, 
nous demandâmes de le joindre, ce qui nous fut 
accordé, et tous ceux attachés à ce régiment comme 
les autres attachés à ceux de l'armée du prince arri- 
vâmes à Namur le lendemain que la circonvallation 
de cette place avoit été faite [8 septembre]. Les troupes 
eurent ordre de pourvoir un lieu destiné à cet effet 
d'une immensité de fascines et claies. L'artillerie et 
les munitions de toute espèce arrivées, la tranchée 

1. Louis de Bourbon-Condé, frère du duc de Bourbon et 
comme lui arrière-petit-fils du grand Condé, né en 1709 ; des- 
tiné à l'Eglise, mais n'ayant jamais été que tonsuré. Autorisé 
par le Pape à porter les armes, il fit les campagnes de 1743 à 
1747. Il était abbéde Saint-Germain-des-Prés, quand il reçut le 
commandement de l'armée de Hanovre en 1758. Membre de 
l'Académie française, il mourut en 1771. 



54 CAMPAGNES [1746] 

fut ouverte et les travaux poussés avec la plus grande 
célérité ; les batteries établies firent un feu très \if 
qui dès le second jour ralentit infiniment celui que 
nous éprouvions de la part des ennemis. 11 fut con- 
tinué avec une vivacité extrême. M. de Lowendal, 
après avoir conduit ses tranchées jusque sur la palis- 
sade du fort Coquelet par des terres l'apportées (car 
l'on alloit sur le roc vif), fit attaquer ce fort et l'em- 
porta. Il fut conservé et ce sans beaucoup de perte, 
événement bien différent en comparaison lorsque 
M. de Boufflers défendit cette placée Le fort Balard 
fut également emporté par surprise -, en égorgeant 
la sentinelle qui étoit à la porte et en montant par 
l'escalier où un seul homme pouvoit passer de front. 
On trouva tout endormi ; on en égorgea quatre ou 
cinq qui couroient à leurs armes et tout fut prison- 
nier de guerre. 

La prise de ces deux forts, ne laissant plus rien 
sur notre droite qui pût nous incommoder, on 
ruina autant que possible toutes les défenses des 
ouvrages en face de nos tranchées ; l'attaque du 
chemin couvert fut faite et l'on s'établit sur sa 
crête. Pendant tout le temps de ce qui se passoit sur 
la rive gauche de la Meuse, une tranchée avoit été 
ouverte du côté de la rive droite, en face de Vie 
[Huy] et ses ouvrages. On avoit poussé deux batteries 
sur le bord de la rivière, qui l^attoient le demi-bas- 

1. Allusion à la célèbre défense de IVaniur par le maréchal 
de Boufflers en 1695. 

2. D'après le C'« Pajol {Guerres de Louis XV, III, 6(i'i-9i, le 
fort Coquelet fut pris le 19 septembre et le fort Balard le 16 
septembre. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU, 55 

tion* de l'ouvrage à corne en face de l'attaque de 
gauche de la Meuse. M. de Lowendal fit reconnoître 
la brèche pendant la nuit, ainsi que la rivière pour 
y arriver ; il lui fut rendu compte que suivant la 
rivière on arrivoit à l'angle de l'ouvrage et que 
huit hommes de front, en le rasant, pouvoient gagner 
la brèche, que le plus en avant du côté de la rivière 
n'auroit de l'eau que jusqu'aux genoux. 

La journée suivante on redoubla d'activité pour 
rendre la brèche plus praticable. Les préparatifs 
faits pour cette attaque, douze compagnies de grena- 
diers, douze piquets auxiliaires et huit troupes de 
grenadiers ou piquets des troupes de la garde des 
tranchées furent ordonnés pour, à minuit, dans le 
plus grand silence, se porter à la brèche. Arrivés à 
une certaine distance, ils dévoient faire halte et, au 
signal de quatre bombes tirées ensemble, ils dévoient 
marcher et monter à l'assaut. 

Ce fut exécuté avec tant de rapidité que, lorsque 
les premiers grenadiers arrivèrent au haut de la 
brèche, les ennemis qui dévoient la défendre étoient 
encore ventre à terre pour laisser passer l'effet 
des quatre bombes tombées à portée d'eux et qui 
n'étoienl pleines que de sable. La présence d'esprit 
du baron de Reich ^ Alsacien, capitaine de grena- 
diers du régiment de Picardie, rendit cet assaut le 

1. N. de Reich de Platz, « gentilhomme d'Alsace, dont le 
père est attaché à M. le cardinal deRohan », lieutenant réformé 
au régiment de Picardie en 1722, lieutenant en pied en 1724, 
puis capitaine. Un de ses parents, le chevalier de Reich-Platz, 
de Bainfeld en Alsace, fut lieutenant dans Picardie en 1728 et 
se retira en 1734. 



56 CAMPAGNES [1746] 

plus humain |)OSsil)Ie ; ani\ «■ un des premiers sui' le 
liant (le la l)rèche et sa compagnie étant la pre- 
mière (le Tallaque, il cria d'une voix forte en alle- 
mand : « Grenadiers, bon quartier à qui sera sans 
armes, la baïonnette et le coup de fusil dans le 
ventre à qui sera armé ! » Cette courte harangue, 
dite d'une voix terrible (l'ayant dans son physique 
extrêmement forte), fit que les ennemis, se relevant 
de ventre à terre où ils étoient, plusieurs d'eux le 
firent sans armes et leur premier mouvement fut de 
courir à la poterne qui correspondoit du rempart de 
la ville à l'ouvrage, pour y trouver sûreté et asile. On 
les suivit vivement ; on fit quelques prisonniers et 
il y eut quelques tués ; des coups de fusil tirés des 
remparts tuèrent et blessèrent quelques grenadiers, 
ce qui les fit retirer vers la brèche. Les travailleurs 
ordonnés arrivèrent et firent un logement, et, au 
jour, les grenadiers y prirent poste. J'ai été bien 
aise de rendre compte de la conduite du sieur baron 
de Reich, pour qu'on puisse en faire son profit. 

Cet ouvrage pris, il ne restoit plus en fortification 
pour la défense de la place qu'un cordon avec des 
petites tours rondes de distance en distance. La nuit 
qui suivit celle-là, on dressa une batterie; dès qu'elle 
fut construite et qu'on eut fait trois salves, on battit 
la chamade et le drapeau blanc fut élevé [19 sep- 
tembre]. D'accord sur la capitulation qui conservoit 
la ville, la garnison fut obligée de monter dans les 
châteaux qui, quoique vastes, ne l'étoient pas assez 
pour que dix bataillons dont elle étoit composée 
pussent y être commodément. Ils eussent rendu les 
châteaux en même temps que la ville, si on avoit 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 57 

voulu leur accorder les honneurs de la guerre, mais 
on les vouloil prisonniers de guerre. 

Les châteaux bien reconnus, on s'occupa de suite 
d'établir grand nombre de batteries et surtout plu- 
sieurs de mortiers [24 septembre]. L'on ouvrit une 
tranchée au midi des châteaux, vers la pointe d'une 
montagne. Le quatrième jour, toutes les batteries 
furent démasquées et le feu en fut terrible, ce qui 
dura trois jours, sans beaucoup d'effet, vu que toutes 
nos batteries éloient du bas en haut, n'y ayant pas 
possibilité qu'elles pussent être différemment, à 
l'exception d'une de douze pièces de canon de vingt- 
quatre, placées sur une pointe de montagne dont la 
hauteur étoit parallèle aux châteaux, mais trop éloi- 
gnée pour porter dommage aux défenses desdits 
châteaux, mais dont les effets incommodoient beau- 
coup dans lesdits châteaux les allants et venants. 
Sur la pointe de la montagne, au midi, étoit un gros 
ouvrage carré, bien revêtu en maçonnerie, avec un 
fossé taillé dans le roc. M. de Lowendal ordonna 
que, vers les cinq heures du soir, tout l'effet des mor- 
tiers y fût dirigé, ce qui fut exécuté jusqu'à dix heures 
de la nuit. Il avoit disposé des troupes qui avoient 
des échelles et dévoient tenter l'escalade. Les enne- 
mis de garde à cet ouvrage, fatigués, depuis cinq 
heures, de la quantité de bombes qui leur étoient 
jetées, n'avoient laissé que des sentinelles pour être 
avertis et s'étoient mis dans une casemate qui ser- 
voit de corps de garde. Huit compagnies de grena- 
diers, huit piquets et cent dragons chargés de l'assail- 
lir se glissèrent bien près de l'ouvrage et, au signal 
de trois bombes de la batterie (qui leur avoit été 



58 CAMPAGNES [1746] 

indiqué), se portèrent vers l'ouvrage avec un tel 
silence et une telle rapidité que les premiers arrivés 
étoient déjà descendus dans le fossé et avoient 
dressé leurs échelles contre le mur pour le gravir, 
lorsque les sentinelles donnèrent l'alarme pour la 
défense. Les grenadiers furent en force sur le para- 
pet au moment où les ennemis y arrivoient pour le 
défendre, de manière qu'en quatre minutes cet 
ouvrage fut pris- Les ennemis y eurent douze 
hommes de tués, notre perte fut de deux tués; tout 
ce qui étoit dans l'ouvrage fut fait prisonnier. On 
travailla promplement à s'étahlir dans l'ouvrage et, 
dès le jour, on commença à y établir une nouvelle 
batterie de canons et de mortiers. 

La même nuit, M. de Lowendal avoit eu projet 
de tenter une escalade du côté de la ville, qui eût 
porté dans le cœur du château principal, dont les 
remparts étoient fort élevés ; mais, à la première 
reconnoissance que Ton en fit, il trouva tout si bien 
en ordre, qu'il renonça à toute surprise pareille. 

La batterie de canons et mortiers continuoit ses 
feux sans relâche depuis dix jours et nous étions ins- 
truits que les ennemis avoient beaucoup de malades, 
mais les châteaux étoient encore dans le meilleur 
état, ce qui nous fit prévoir encore bien des longueurs. 
Nous ne fûmes donc pas peu étonnés de voir paroître 
deux drapeaux blancs, l'un du côté de la ville et 
l'autre du côté de l'ouvrage pris depuis quatre jours, 
et d'entendre battre la chamade. Tout fut sur-le- 
champ, de part et d'autre, cessé. Les pourparlers de 
la capitulation lurent entamés. Ils éprouvèrent beau- 
coup de difficultés par le bon état où étoient les 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 59 

châteaux et la détermination où étoit le prince de 
vouloir la garnison prisonnière de guerre, ce qui 
occasionna plusieurs allées et venues. I.e prince, se 
doutant qu'ils dévoient manquer de bien des choses, 
fit dire pour dernier mot au commandant qu'il lui 
accordoit trois heures encore pour se décider, au 
bout desquelles le feu recommenceroit, et que tout 
ce à quoi il pourroit se réduire étoit de les 
laisser sortir des châteaux avec les honneurs de la 
guerre jusque sur les glacis ; que là ils poseroient 
leurs armes, drapeaux, deux pièces de canon, qui 
sortiroient à leur tête, et chevaux pour les troupes 
à cheval, excepté un par officier, et qu'ils seroient 
prisonniers de guerre et conduits en France, ce qui 
fut de leur part accepté et exécuté [l^"" octobre]. Il 
n'y avoit que deux cents chevaux. L'heure pour 
l'exécution en fut fixée au lendemain huit heures du 
matin, qu'ils en sortirent et des détachements fran- 
çois prirent poste. 

On fut instruit de suite que nos bombes avoient 
mis le feu à un magasin de blé qui étoit dans une 
église qu'elles avoient réduite en cendres, que le feu 
consumoit encore les blés et que ce qui donnoit des 
alarmes étoit que le principal magasin à poudre 
étoit dessous, qu'il pourroit en résulter une explo- 
sion qui, jetant une portion des châteaux sur la 
ville, en feroit la ruine. Tout bien pesé et examiné, 
ne pouvant attaquer ce magasin par la porte ordi- 
naire, encombrée de la chute des murs de l'église, 
il fut décidé qu'on l'attaqueroit en le minant, ce 
qui se fit fort heureusement, et on en tira tous les 
tonneaux de poudre saris qu'il arrivât le moindre 



00 CAMPAGNES [1746] 

aceidenl. Le commandant des châteaux donna pour 
raison que e'étoit cela qui l'avoit déterminé à rendre 
à si bon compte la place. Quoi qu'il en pût dire, tout 
ce que j'y observai avec l'armée est qu'il lit une 
bien molle défense et les fortifications furent les 
seuls obstacles que nous rencontrâmes, tant à l'at- 
taque de la ville qu'à celle des châteaux et, avec dix 
bataillons de garnison, une artillerie nombreuse et 
des provisions de toute espèce dans la plus grande 
abondance, il ne lui manquoit sous les yeux que 
d'avoir la relation du siège des mêmes ville et châ- 
teaux défendus par M. de Boufflers, qui manqua de 
bien des choses dont lui étoit pourvu abondamment. 
Les troupes qui avoient été occupées à ce siège res- 
tèrent quelques jours à prendre du repos. 

Les ennemis étoient dans la même position qu'ils 
avoient tenue pendant la durée du siège de Namur 
et ses châteaux, dont la prise des deux ensemble ne 
coûta à l'armée du prince de Clèrmont que cinq 
cents hommes tués ou blessés, dont quinze officiers. 
Le chevalier de Glandevès', capitaine de Picardie, 
fut du nombre des morts, et trois officiers blessés. 

La constance des ennemis à rester leur droite à 
Raucoux, se rapprochant du camp de Saint-Pierre 
et Maëstriclît, leur gauche au village d'Ans, faubourg 
de la ville de Liège, la Meuse derrière eux, sembloit 
annoncer qu'ils vouloient prendre des quartiers 
d'hiver pour partie de leurs troupes dans le plat 
pays, depuis la Meuse jusque sur la ligne de Tirle- 

1. N. de \ioselles de Glandevés, lieutenant au réginjent de 
Picardie en 1730, capitaine en 1735. 



[1746] DE MERCOYROL DE BE.VLLIEU. 61 

mont, distante d'une marche de Louvain. Ce désir 
apparent déplaisoit au maréchal de Saxe. Le Roi 
venoit de quitter l'armée et de partir pour Versailles. 
Le maréchal prit le parti de réunir toutes ses forces : 
la division du prince de Clermont le joignit, à 
l'exception delà brigade de Noailles infanterie, qu'on 
laissa à Namur pour sa garde. Cette division, com- 
posée de trente-deux bataillons et vingt-quatre 
escadrons que conduisoient le comte d'Estrées, le 
prince de Clermont et le comte de Lowendal, avoit 
joint le maréchal de Saxe qui pensoit que, par cette 
seule réunion de toutes ses troupes, il décideroit 
les alliés à repasser la Meuse, ou qu'au moins sa 
première marche vers eux amèneroit cet effet. 

Toutes les troupes réunies formoient plus de 
100000 hommes, et la première marche mit les 
troupes légères à une lieue de celles des ennemis. 

Le jour suivant, il octobre, l'armée quitta 
son camp, qu'elle laissa tendu avec tous les équi- 
pages et leur garde, et marcha sur huit colonnes 
pour se rapprocher des ennemis. La colonne de 
troupes aux ordres du prince de Clermont tenoit la 
droite, suivant la chaussée qui conduit à Liège, et 
l'artillerie attachée à cette division, qui étoit de huit 
pièces de douze et douze de huit, marchoit sur la 
chaussée. Cette première colonne avoit, pour cou- 
vrir son flanc droit, la brigade de Ségur infanterie et 
le régiment de troupes légères de Grassin. L'opinion 
générale étoit que les ennemis étoient en pleine 
marche pour passer la Meuse, voulant éviter la 
bataille, et la première lieue se lit sans rencontre 
d'àme qui vive, ce qui : confirmoit cette première 
opinion. 



()2 C\.MI'AG-NES [1746] 

Deux autres jeunes offieiers et moi montâmes 
sur la chaussée que la colonne côtoyoit et, clans 
une ligne de près d'un quart de lieue, nous aper- 
çûmes dans le lointain trois êtres pédestres qui ve- 
noient à nous. Je proposai à mes deux compagnons 
d'aller au galop à ce que nous apercevions, dans 
l'espoir qu ils nous donneroient des nouvelles des 
ennemis, dont nous n'étions plus alors qu'à une lieue 
de leurs positions, en supposant qu'ils les eussent 
gardées, et nous pouvions être les premiers à donner 
des nouvelles aux généraux. Nous poussâmes donc 
bride abattue, joignîmes ces trois êtres, qui éloient 
trois l'emmes venant de Liège ; nous les question- 
nâmes sur les ennemis. Leur réponse littérale fut 
(car elles parloient François) : « Us sont à trois (juarls 
de lieue d'ici, qui vous attendent avec honneur. » 
Nous retournons et avec la même vitesse nous arri- 
vons à la généralité, qui marchoit à la tête de la 
colonne ; nous annonçons notre nouvelle, à laquelle 
personne ne veut croire. Nous avons beau assurer 
que trois femmes nous l'ont dit ainsi, on ne veut 
pas nous croire. M. le comte d'Estrées, depuis ma- 
réchal de France, me dit : « Où sont les femmes ? — 
Général, lui dis-je, je vais vous les chercher. » Je 
tourne bride, monte sur la chaussée, que tranquille- 
ment elles suivoient en venant à nous ; je les aper- 
çois et les joins. Je les fais descendre de la chaussée 
et marcher en la côtoyant, les assurant de n'avoir 
pas de crainte, que le général est dans la troupe 
qui vient à nous et qu'il veut leur parler. Je ne tar- 
dai pas d'être aperçu par la troupe dorée, condui- 
sant ces trois compagnes. M. le comte d'Estrées et 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 63 

quelques autres officiers généraux donnent un coup 
de galop et me joignent. « Général, dis-je à ce 
premier, voilà ces femmes qui vous confirmeront le 
rapport que nous vous avons fait. » On s'arrête et 
on les questionne ; leur réponse est la même : « Ils 
sont à trois quarts de lieue d'ici, qui vous attendent 
avec honneur. » Le général leur ajoute : « Mais 
sont-ils beaucoup de monde ? — On nous a dit 
qu'ils y étoient tous et de Liège il est sorti beaucoup 
de monde pourvoir la bataille. » Le général, conti- 
nuant : « Quel terrain occupent-ils ? — Toute la 
plaine autant qu'on peut y voir. » Le général : 
« Vous dites qu'il est sorti beaucoup de monde de 
Liège pour voir la bataille, où se sont-ils placés ? — 
Aux Charbonnières. » On dit à ces femmes qu'elles 
pouvoient continuer leur chemin, ce qu'elles exécu- 
tèrent et virent défiler cette première colonne dont 
elles reçurent mille questions et leurs réponses furent 
toujours: « Ils vous attendent avec honneur », ce 
qui mit beaucoup de gaîté dans ce qui la compo- 
soit. 

Après une demi-heure de marche, nous vîmes 
devant nous une hauteur et, sur cette hauteur, plu- 
sieurs petits pelotons dont l'ensemble pouvoit com- 
poser cent cinquante personnes. C'étoient les Char- 
bonnières et les curieux de Liège dont les trois 
femmes nous avoient parlé. A mesure que nous 
avancions comme le faisoient la brigade de Ségur et le 
régiment de Grassin, ces petits pelotons s'éclipsoient 
peu à peu et, lorsque nous y arrivâmes, il n'y eut 
plus que quatre ou cinq manants. Nous étions alors 
à mille toises du village d'Ans, dont nous n'aperce- 



(34 CAAIPAGNES [1746] 

vions que les vergers, vu qu'il est situé entre deux 
petites collines. Nous aperfûmes toute la ligne des 
ennemis, autant qu'un terrain inégal pouvoit nous 
le permettre et, par notre position, nous étions 
absolument sur son flâne gauche. Nous restâmes là 
en panne près d'une heure, au bout de laquelle 
nous aperçûmes, dans un terrain immense qui 
se présente à l'œil, l'armée du Roi et beaucoup de 
colonnes serpentant dans cette plaine. Nous aper- 
cevions beaucoup des allants et venants d'une 
colonne à l'autre. Elles nous paroissoient s'observer 
pour que leur télé fût d'égalité de l'une à l'autre, 
tant celles d'infanterie que celles de cavalerie. 
Nous voyions souvent arrêter les colonnes que nous 
apercevions, car il n'étoit possible de les voir toutes ; 
nous trouvions beaucoup de lenteur dans tout ce 
que nous apercevions. Le maréchal de Saxe étoit 
sans doute occupé à reconnoître bien parfaitement 
la position des ennemis et à disposer son armée, 
pour après les attaquer avec avantage et dans l'en- 
semble d'unité. Il étoit alors près de deux heures 
après midi. Il arrive un aide de camp à M. le comte 
d'Estrées, qui commandoit la division de Mgr le prince 
de Clermont, d'après laquelle communication, on mit 
en mouvement les vingt pièces de canon qui y 
étoient attachées. 

Au même instant, nous voyons un coup d'œil qui 
nous frappe davantage : une colonne d'infanterie qui 
montre sa tête sur la colline au nord du village d'Ans, 
qui se prolonge et garnit tous les vergers dudit village 
jusqu'à celui dont nous n'étions pas àcinq cents toises. 
La majeure partie de notre division étoit derrière la 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 65 

colline, au midi d'Ans et vis-à-vis. Cette colonne, que 
nous vîmes ainsi s'emparer des vergers, fut jugée être 
de dix bataillons. Le village n'étoit du tout gardé ; 
l'église seule et le cimetière étoient occupés par 600 
hommes de troupes d'infanterie légère autrichienne, 
et les ennemis, qui avoient dû nous apercevoir au mo- 
ment de notre arrivée, ou être instruits par leurs 
espions de notre force, se doutant avec raison qu'ils 
seroient attaqués par là, y jetèrent ces dix bataillons et, 
en même temps, nous vîmes de l'artillerie s'établir sur 
le haut de la colline où appuyoit la gauche de la 
cavalerie hoUandoise. 

L'emplacement de notre artillerie se fit lestement 
et avec intelligence. Le comte d'Estrées, poursuivre 
les ordres qu'il venoit de recevoir du maréchal de 
Saxe, ordonna des dispositions pour l'attaque de cette 
gauche, par où, suivant l'ordre qu'il avoit reçu, la 
bataille devoit commencer : elles furent que la bri- 
gade de Ségur, le régiment de Grassin attaqueroient 
le village par son midi, embrassant même sa partie 
au levant. La brigade de Picardie, celle de Monaco 
et celle de Bourbon attaqueroient les vergers, du midi 
au couchant d'hiver. Les autre brigades de la division, 
qui étoient à la gauche de celles-ci, dévoient attaquer 
ledit village du couchant d'hiver et prenant un peu 
sur le nord. Comme cette partie étoit en plaine, les 
vingt escadrons de cavalerie y furent placés. 

L'artillerie, pendant cet arrangement, avoit com- 
mencé un feu très vif sur les vergers occupés parles 
ennemis ; celle des ennemis tiroit aussi avec vivacité 
sur la nôtre et sur les troupes qui, se formant, se por- 
toient en avant. Comme on s'aperçut que tirer contre 

5 



66 CAMPAGNES [1746] 

cette colline ne faisoit pas grand effet, il fut ordonné 
de pointer sur l'arlillerie des ennemis; par sa posi- 
tion, tout l'égout de nos boulets prenoit de flanc la 
cavalerie hollandoise, ce qui l'incommoda beaucoup 
par la quantité de chevaux et d'hommes qu'elle perdit. 

La brigade de Picardie sur une ligne, celle de 
Monaco sur une seconde, celle de Bourbon à la 
gauche de celle de Picardie, mais séparée par des 
haies, marchèrent pour l'attaque des vergers. Les 
grenadiers de la brigade de Picardie et quatre 
piquets de ce régiment formoient une avant-garde. 

M. de Tanus \ lieutenant-colonel du régiment de 
Champagne, brigadier, vieux et bon militaire, repré- 
senta sans doute à M. le comte d'Estrées que cet 
ordre de bataille pour attaquer des haies exposoit à 
une perte de beaucoup de monde. Il nous joint au 
galop, ordonne que les brigades rompent par quart 
de rang de bataillon en avant, met pied à terre, se 
met à la tète de la colonne et, par une marche vive, 
attaque avec succès, c'est-à-dire que la brigade [de 
Picardie] pénètre dans tous ces vergers sans perte de 
beaucoup de monde. Les quatre compagnies de grena- 
diers et les quatre piquets de ce régiment qui en 
faisoient l'avant-garde se trouvent avoir coupé un 
bataillon écossois au service de Hollande, qui fut 
mis en pièces, et pendant ce temps cette brigade 
renversoit tout ce qui lui éloit opposé et qui, après 
avoir fait leurs décharges, ne songeoient qu'à cher- 



1. Jean-Pierre d'Alary de Tanus, capitaine en 1706, major 
en'1737, lieutenant-colonel enl740, maréchal de camp en 1748, 
mort en 1752. 



[1746] DE MERCOYROL DE I5EÂUL1EU. 67 

cher leur salut. On doit observer que ce qui occa- 
sionnoit leur terreur étoit qu'à leur arrivée pour 
s'emparer de ces différents vergers, ils avoient été 
obligés de défiler un à un par différentes issues et 
que, n'ayant point de communication faite, ils se 
disoient intérieurement : « Sans doute, si nous 
sommes coupés, nous serons tous égorgés ici, ou au 
moins pris » ; et, après avoir tiré un ou deux coups 
de fusil, chacun pensoit à soi et s'en alloit. 

Il faut ici rendre justice au brave et vieux militaire 
M. deTanus, lieutenant-colonel de Champagne, bri- 
gadier commandant celle de Picardie. Le contraire 
du parti qu'il prit y touche, il faut le rendre : la 
brigade de Monaco, en seconde ligne derrière celle de 
Picardie, conserva son ordre primitif d'être en bataille 
et, quoiqu'elle s'aperçût de l'ordonnance différente 
que prenoit la brigade de Picardie, elle pensa que 
cette ordonnance lui étoit particulière et continua sa 
marche en bataille. Lorsqu'elle se trouva à portée 
des ennemis, elle essuya une décharge qui, tuant et 
blessant beaucoup de monde, y mit du désordre. 
Celui qui la guidoit ordonna le mouvement que la 
brigade de Picardie avoit fait ; il s'exécuta, mais les 
ennemis, sous le feu desquels elle se trouvoit, eurent 
tout le loisir de le répéter et, voyant qu'on alloit 
les joindre, inquiétés d'ailleurs par la colonne de 
Picardie qui gagnoit leurs derrières, ils se retirèrent 
en gagnant vers le couchant d'été desdits vergers. La 
brigade de Bourbon marchant vivement pour leur 
couper ce dessein de retraite et les joindre, un offi- 
cier général attaché à la cavalerie hollandoise fit 
marcher au galop quatre escadrons, qui, rasant les 



68 CAMPAGNES [1746] 

haies desdils vergers, vinrent charger le régiment de 
Bourbon, qui, les voyant venir, lit halte et se disposa 
à les bien recevoir, ce qu'il exécuta par une dé- 
charge de tout son feu, laquelle culbuta cette cava- 
lerie, mais donna tout le loisir à l'intanterie de 
gagner le haut de la hauteur, où la brigade de Ségur, 
le régiment deGrassin, la brigade de Picardie, celles 
de Monaco et de Bourbon arrivèrent à peu près en 
même temps, et y furent prises sept pièces de ca- 
non. On y joignit les douze pièces de notre artillerie, 
de huit livres de balles, qui furent de suite poin- 
tées sur l'aile gauche de la cavalerie hollandoise ; 
elles y portèrent un tel désordre, prenant toute cette 
cavalerie en flanc, qu'elle perdit tout son ordre de 
bataille et ne forma plus qu'une masse informe et 
faisant retraite à qui mieux mieux. 

Le soleil venoit de se coucher et le pays étoit très 
coupé et trèsdiflicile pour la cavalerie, ce qui empêcha 
que la nôtre pût agir. Elle l'espéroit, car M. d'Estrées 
l'avoit fait arriver sur la même colline où nous étions, 
où elle se formoit en bataille sur plusieurs lignes, 
faute de terrain. Les brioadcs d'infanterie étoient en 
colonnes et celles de la division qui n'avoitpas com- 
battu étoient en bataille dans la plaine. On avoit 
poussé la cavalerie et l'infanterie de Grassin en avant, 
qui joignirent, dans le fond de la colline où nous 
étions à une autre qui se présentoit, neuf pièces de 
canon gros calibre et tous les fourgons destinés à 
porter poudre et boulets dont ils s'emparèrent. 

La nuit comraençoit à tomber. M. d'Estrées donna 
ses ordres pour passer la nuit sur le champ de 
bataille. On établit des gardes de sûreté en avant et 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 60 

on permit aux soldats d-e faire des feux pour se garantir 
du froid (c'étoit le H octobre), plutôt que pour faire 
la soupe, car les troupes n'avoient pas de mar- 
mites et fort peu de viande. Cependant le soldat qui 
avoit du pain se tira d'affaire et faisoit cuire sur les 
charbons de belles rouelles prises sur les croupes 
des chevaux hollandois tués. Les officiers qui avoient 
quelques vivres les partageoient avec ceux qui en 
manquoient. Le lendemain, au petit point du jour, 
il nous vint du pain de la ville de Liège, des sau- 
cissons, du vin et de la viande qu'on eut à peine 
le temps de faire cuire, puisque notre division partit 
à neuf heures du matin pour rejoindre son camp, 
qu'elle avoit laissé tendu, où elle arriva vers deux 
heures de l'après-midi. 

Ainsi se termina cette bataille, vers la partie de la 
droite de l'armée du Roi, dont la perte en tués et 
blessés fut peu considérable. La brigade de Picardie 
y eut treize officiers blessés, mais aucun en danger de 
la vie. La brigade de Monaco fut la plus maltraitée de 

cette droite ^ Cette brigade perdit dix capitaines 

qui restèrent sur le champ de bataille, vingt de blessés 
et des lieutenants à peu près pareil nombre ; à elle 
seule elle perdit infiniment plus que les trente-six 
bataillons restants de la division. 

D'autres ont décrit ce qui se passa à Raueoux, 
village où l'action fut plus opiniâtre et où le sang 
fut répandu plus abondamment }*ir la quantité de 
troupes qui y furent employées et l'opiniâtreté de 
la défense que les ennemis y firent, dont la perte 

1. L'auteur consacre dix lignes à là formation défectueuse 
de cette brigade, déjà décrite plus haut. 



70 CAMPAGNES [1746] 

fut évaluée en totalité à '"i.OOO morts ou blessés et 
1.500 prisonniers. Celle de l'armée du Roi fut 2.500 
tués ou blessés. 

Le ^ain de cette bataille, donnée le 11 octobre, 
n'eut d'autre fruit que de joindre de nouveaux lau- 
riers à ceux cueillis déjà par le maréchal de Saxe, 
et détermina les ennemis à aller chercher des quar- 
tiers d'hiver de l'autre côté de la Meuse. La force de 
leur armée, le jour de la bataille, étoit du fond de 
80. 000 hommes, plus complète que la nôtre dont le 
fond étoit de 100000 hommes, mais qui avoil tant 
de détachements pour la sûreté de nos communica- 
tions éloignées que, le jour de la bataille, les armées 
étoient d'égale force en combattants effectifs. Mais 
le Dieu qui y préside inspira notre général et la 
victoire fut pour lui et les armes françoises. 

Nous arrivâmes le 12 à notre camp et, le lende- 
main 13, toute l'armée en partit. Toutes les brigades 
de différentes armes reçurent des ordres pour que, 
du 14, chacune d'elles prît le chemin des quartiers 
qui leur étoient destinés à y passer l'hiver et s'y 
reposer de la campagne brillante que l'armée du Roi 
venoit de terminer. 

La brigade de Picardie fut destinée, avec le régi- 
ment de Noailles, partie de celui de Grassin et le 
régiment de la Reine cavalerie, pour former la gar- 
nison de Namur, dont la garde fut confiée au comte 
de Lowendal 

L'auteur rapporte en dix pages un incident qu'il suffira de 
résumer. Le jeune duc d'Antin \ colonel du régiment de Pi- 

1. Louis dePardaillan de Gondrin, troisième et dernier duc 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 71 

cardie, âgé de dix-neuf ans, favorisait spécialement un lieu- 
tenant nommé Dalihert, qu'il avait tiré du régiment de Gondrin 
et auquel il avait fait donner à la fois les fonctions d'aide-major 
de tranchée et de garçon-major : le cumul des deux services 
étant impossible, le colonel proposa à l'auteur celui de garçon- 
major. Celui-ci mit à son acceptation une condition très hono- 
rable, c'est qu'il continuerait à faire à son tour « le service des 
travailleurs de la tranchée et de la sape. . . dont il avoit jusque- 
là partagé les dangers avec ses camarades lieutenants : « Je le 
leur dois et à moi aussi », dit-il au duc, qui comprit les causes 
de son refus. L'auteur d'ailleurs rend justice aux qualités de 
son jeune colonel et continue ainsi : 

Je veux exprimer ici mes sentiments de vénération, 
d'estime et je veux dire de respect pour la haute 
noblesse de l'empire François. 

Que des milliers de gentilshommes, qui n'ont que 
la cape et l'épée, cherchent l'honneur et le danger, 
aux dépens de leurs membres et de leur vie ; que les 
différentes saisons, aujourd'hui par le chaud, demain 
par le froid, couchant indifféremment par la boue 
ou par la neige, soient des sacrifices qu'ils font au 
Roi et à l'Etat, ils y ont sans doute du mérite. Mais 
qu'on passe au jeune guerrier qui nous vient de la 
Cour, ou qui dans ses terres jouit des bienfaits 
de l'opulence, que ces sacrifices de tout genre sont 
accrus par l'état et les douceurs dont il se prive et 
qu'il quitte. On dit qu'ils sont récompensés par les 
grandes places du royaume : il est vrai que 
quelques-uns le sont ; mais il en est un plus grand 
nombre qui n'obtiennent que le grade de maréchal 

d'Antin, né en 1727, maréchal de camp en 1749, mort à Brème 
enl757;succédaauchevalierdeVassécommecoIoneldePicardie 
en 1745. 



72 CAMPAGNES [1746] 

de camp. Le Roi et la nation doivent de la reeonnois- 
sanceaux uns et aux autres... Il faut que toute jalou- 
sie soit amortie pour tout guerrier, dans quelle classe 
que la fortune, appuyée de ses services, puisse le 
conduire ; c'est le seul des états où il faut un talent réel 
pour en mériter la primauté et pour que la postérité 
lui donne le nom de grand capitaine... 

Le régiment de Picardie arriva à Namur, pour 
passer l'hiver, le 18 octobre 1746. 

Dans les premiers jours du mois de novembre 
suivant, M. le duc d'Antin, par une lettre circulaire, 
fit part aux vingt-cinq premiers lieutenants, tant 
de ceux qui étoient au corps que de ceux absents 
par semestre, que Sa Majesté s'étant déterminée 
d'augmenter d'un cinquième bataillon les six pre- 
miers régiments de son infanterie (déjà du nombre 
de quatre), il avoit reçu des ordres pour présenter 
au ministre ses nominations, qui dévoient consister, 
pour la formation de ce cinquième bataillon, en 
dix-sept lieutenants qui passeroient au grade de capi- 
taine, qu'il nous adresseroit sous peu de jours à cha- 
cun des intéressés l'ordonnance du Roi qui prescri- 
voit les conditions de la levée de ce nouveau 
bataillon, qu'il nous prévenoit seulement que les 
bataillons feroient la campagne prochaine avec les 
autres, ce qui fut en effet exécuté ; que nous eussions 
donc à lui mander sur-le-champ particulièrement si la 
fortune de nos parents et notre volonté le mcttoient 
dans le cas de nous proposer à une de ces nouvelles 
compagnies et que, sur la réponse que nous rece- 
vrions de lui, il nous manderoit sur-le-champ dépar- 
tir pour aller nous occuper de notre nouvelle charge 
et de cette augmentation. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 73 

Par les pertes du siège de Namur, j'étois, à celte 
époque, le quatrième lieutenant du régiment de Pi- 
cardie ; mon embarras n'étoit pas petit pour répondre 
à cette invitation. Quelle pourroit en être la dépense 
et quelle seroit la teneur de l'ordonnance du Roi 
qui en fixoit les conditions ? Mon oncle étoit à 
Arras, où il avoit été passer l'hiver et s'y reposer 
près d'un de ses anciens compagnons d'armes ; il 
étoit parti un peu malade. M. le duc demandoit 
réponse sur-le-champ, j'en apercevois toute la néces- 
sité. Je réfléchissois sur la position de mon père, de 
ma mère et de ma grand'mère, dont toutes les pos- 
sessions réunies ne leur rendoient pas six cents 
livres de rente. Les dépenses de mes trois précé- 
dentes campagnes leur avoient coûté mille écus. Je 
voyois presque une impossibilité qu'ils pussent venir 
à mon secours, quelque seul d'enfant que je fusse et 
quelque tendresse que je savois qu'ils avoient pour 
moi. Chiens de Hollandois, d'Écossois et de Hessois 
(les trois différentes troupes qui défendoient le 
village des vergers d'Ans), pourquoi ne vous étes- 
vous pas mieux défendus. J'aurois été certainement 
tué, mes parents m'auroient donné des larmes et, 
pour échange d'elles, vous me mettez dans la cruelle 
nécessité d'aller leur arracher la moitié de leur subs- 
tance et abréger peut-être leur vie ! 

Ne pas répondre à M. le duc d'Antin fut le parti 
que je me proposai d'abord ; cependant tous mes 
camarades étoient instruits que j'avois reçu sa lettre. 
Lui faire part de ma détresse, c'étoit reculer singu- 
lièrement la ligne de mon avancement; le temps 
étoit pressant et je n'avois celui de consulter mes 



74 CAMPAGNES [1746] 

parents. Lorsque mon oncle éloit parti, il avoit laissé 
sept à buil louis à un de ses compagnons, com- 
mandant de bataillon, M. ïourant, pour qu'il 
voulût bien avoir l'œil sur moi ; la vanité de ma 
dix-neuvième année ne pouvoit me permettre de 
cbercber des conseils près d'autres que de mes 
parents... Tl falloit pourtant se résoudre : je projetai, 
après avoir dîné, une promenade seul;... je sortis 
par la porte où l'attaque de Namur avoit été faite ; 
je promène mes idées sur tous les vestiges qvie me 
présentoit encore le terrain ; insensiblement je me 
trouve près du fort Balard, je reconnois la place où, 
deux mois auparavant, j'avois vu moissonner un 
jeune grenadier à côté de moi, le chevalier de Glan- 
devès, je m'arrête et je me dis : « Puisque je me trouve 
sur le champ de Mars et de l'honneur, consultons 
les mânes du chevalier. » 

Il faut dire ici que ce chevalier, quoique homme 
de qualité, n'étoit pas riche, tant s'en faut; il passoit 
pour constant au régiment qu'il économisoit sur ses 
appointements ce qu'il faisoit passer à deux sœurs, 
qui étoienl au couvent à Paris, et qu'il disoit souvent : 
« Lorsque je serai commandant, je leur ferai plus 
de bien. » Il étoit capitaine depuis quelques années 
et fut tué à l'âge de vingl-six ans. Il éloit courageux, 
mais imprudent; son giand plaisir étoit de ramasser 
les jeunes officiers et de les conduire à la sape, ou 
dans les endroits les plus dangereux et là de con- 
noître de leur courage... Il fut frappé d'une balle 
au-dessus de l'oreille. .. 

Je m'assis donc sur le lieu de ce triste souve- 
nir et m'occupai des motifs qui m'avoient amené. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 75 

Mon parti pris, je me lève. Rentré chez moi, je 
réponds à M. le duc d'Antin que j'attends ses ordres 
de départ avec grande impatience, par celle que je 
suis de répondre à la confiance qu'il se propose de 
me marquer, que d'avance j'ai l'honneur de lui en 
faire tous mes remerciements et de l'assurer que, si 
la guerre peut me fournir des occasions à justifier 
l'opinion dont il m'honore, il doit y compter, ainsi 
que sur le respect avec lequel, etc.. 

La lettre à mes parents me fut hien plus coûteuse. 
Il fallut entrer dans tout le détail de ma position, 
leur bien marquer que par plus d'une bataille ou 
d'un siège j'eusse désiré passer à une compagnie 
gagnée par des dangers, sans embarras pour eux et 
surtout sans finance, que leur situation ne m'étoit 
que trop connue, que je les voyois apprendre mon 
avancement au détriment et à la suppression du peu 
qu'ils avoient, que, quelque porté que je fusse atout 
reconnoître, rien ne m'en assuroit l'exécution. Enfin 
ma lettre fut de tout ce que je sentois, et je sentois 
beaucoup. Je l'adressois à ma mère, pensant bien 
que la commission ne seroit pas petite, et je la finis- 
sois en la priant de faire comme j'avois fait, qui 
étoit de se livrer à la Providence, sans nulle réflexion ; 
que ce parti étoit celui que j'avois pris, après qua- 
rante-huit heures d'incertitude, mais que depuis lors 
je me trouvois tranquille et bien soulagé ; qu'elle 
se privât de me répondre, attendu que je serois en 
route au moment où elle recevroit ma lettre ; [j'ajou- 
tois] des respects pour ma grand'mère, mon père et 
un baiser tremblant pour eux tous. 

Mes dépêches faites, je fus les mettre à la poste ; elles 



76 CAMPAGNES [1746] 

n'eurent pas plutôt glissé dans la boîte, qu'il me parut 
que je respirois un tout autre air; la nature scmbloit 
renaître poui' moi ; Tappétit et le sommeil, tout me 

revint et me fut délicieux Huit jours s'écoulèrent 

sans que nous eussions nouvelles de M. le duc d'Antin. 
Je passai ce temps à des préparatifs de départ. Le 
neuvième jour, neuf des lieutenants qui étions restés 
au régiment pour y passer l'hiver reçûmes chacun 
une lettre de M. le duc d'Antin par laquelle il nous 
faisoit part de la nomination qu'il avoit faite de nous 
à une compagnie de nouvelle levée et (jue sur cette 
lettre nous eussions à prendre les ordres de M. de 
Bruslard ^ lieutenant-colonel du régiment, à qui il 
écrivoit par le même courrier, et que M. le comte 
de Ijowendal, lieutenant-général, commandant à 
Namur, avoit été prévenu par le ministre pour nous 
laisser partir. Le reste de sa lettre étoit exhortation 
pour accélérer la formation de nos compagnies en 
hommes fort robustes et aguerris soldats, vu que 
ce bataillon feroit la campagne prochaine avec les 
autres. 

Nous nous rendîmes chez M. de Bruslard, qui 
nous conduisit chez M. de Lowendal. Ce géné- 
ral avoit reçu l'ordonnance de la formation de ces 
six bataillons, où étoient toutes les conditions et 
traitement accordé par le Roi. La lecture nous en 
fut faite et nous sortîmes avec notre lieutenant- 

1. N. de Bruslard, de Dunkerque, enseigne en 1711, lieute- 
nant en 1712, capitaine en 1716, commandant de bataillon en 
1747, se relira en 1751 avec la croix de chevalier de Saint-Louis 
H fit les fonctions d'aide-maréchal général des logis de l'armée 
de Bavière. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 77 

colonel, qui nous ajouta que pour notre route nous 
pouvions passer chez l'oflicier chargé du détail du 
régiment, qui nous remettroit à chacun cent écus, ce 
qui s'exécuta de suite. En cette somme de trois 
cents livres consista toute l'avance qui nous fut faite. 

Je passai, dans la même matinée, chez M. Tou- 
rant, qui me remit les huit louis que mon oncle lui 
avoit donnés en garde. Comme mon équipage con- 
sistoit en un très bon petit cheval et en un bon 
mulet, avant la réception de la lettre qui me faisoit 
capitaine en attendant ma commission, vu que mon 
état de capitaine et surtout une si longue route 
l'exigeoient, je traitai de mon mulet pour avoir un 
valet monté plus décemment. J'avois déjà fait marché 
avec un capitaine du régiment pour un cheval qu'il 
me céda, deux louis avec, et je lui remis en échange 
mon mulet. Il m'étoit dû par de mes camarades 
cinq louis qu'ils me payèrent. Comme je compre- 
nois parfaitement toutes mes nécessités, je ne pris 
avec moi qu'un seul soldat de la compagnie de mon 
oncle, qui par son talent étoit noté pour être bas- 
officier, et je dis à ce M. La Liberté (son nom de 
famille étoit La Grave, natif de Languedoc) que, si 
son zèle répondoit au choix que je faisois de lui, 
il seroit le premier sergent de ma compagnie, qu'il 
me falloit un homme économe qui ménageât ma 
bourse, en outre des talents militaires dont je savois 
qu'il étoit pourvu. Il me répondit qu'il feroit de son 
mieux. Je lui dois la justice de dire que sous tous les 
rapports j'eus lieu d'en être content. 

Tous mes arrangements pris pour ma route, je par- 
tis de Namur pour me rendre en Vivarois, le 15 de 



78 C.VMP.VGNES [1746] 

novembre. ATapproche de la petite ville de Viviers, 
que mes parents liahitoient, je sentois des mouve- 
ments d'inquiétude, quelque désir ardent que j'eusse 
de les emhrasseï'. Ma dernière eouehée fut à Clia- 
teaubourg, dans une mauvaise auberge, où, agité de 
mes réflexions, je ne dormis pas de la nuit. J'en partis 
avec le commencement du jour. Sur les quatre 
lieures de l'après-midi, élant à une lieue de Viviers, 
je lis rencontre d'un bomme qui en étoit ; mon 
empressement fut de lui demander des nouvelles 
de tout ce qui m'y intéressoit ; ce brave bomme me 
dit que mon père et ma mère m'y attendoient avec 
grande impatience, que leur santé étoit bonne, que 
toute la ville avoit appris avec joie quej'étois capi- 
taine et que mon père, depuis que je l'en avois 
instruit, avoit fait trois jolies recrues, toutes trois 
de la ville, et qu'il me nomma. Je les connoissois et 
il me vint alors un bien tendre souvenir : à l'âge 
de neuf, dix et onze ans, avant de quitter mes 
parents pour aller au collège, mon état fut marqué 
pour la carrière militaire ; j 'avois ramassé une tren- 
taine d'enfants de mon âge, je m'en étois fait le capi- 
taine ; je leur avois donné lui drapeau, les avois 
armés de cannes en place de fusils et je leur faisois 
faire des mouvements en représentation de ceux 
que j'avois vu exécuter à Antibes, où, de l'âge de 
six ans et demi jusqu'à celui de sept et demi, j'étois 
resté chez mon oncle, M. de Caire *, qui étoit major 



1. N., comte de Caire, lieutenant dans Picardie en 1746, était 
en 1788 chevalier de Saint-Louis et colonel sous-hrigadier du 
génie àlS'eul-Brisach. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 79 

de cette place. Les trois hommes de recrue qui 
venoient de m'être annoncés étoient donc trois de 
ces enfants qui, du moment qu'ils surent que j'étois 
capitaine, s'empressèrent de devenir soldats et de 
réaliser sous moi, dans une carrière bien réelle, les 
jeux de notre enfance. Ce souvenir m'attendrit 
d'une manière bien particulière. Je remerciai c et 
homme qui continua sa route et moi la mienne. 

Près de la ville, je rencontre et joins plusieurs de 
ses habitants ; tous me témoignent le plaisir qu'ils 
ont de me revoir et je partage bien sûrement cette 
satisfaction avec eux. J'arrive à la porte de la maison, 
je mets pied à terre, monte et me trouve dans les 
bras de ma mère ; je ne les quitte que pour ceux 
de mon père et de ma grand'mère ; tour à tour ils 
reçoivent mes respects et mes empressements. Que 
ce souvenir m'est précieux ! C'est un des plus doux 
de ma vie. Mais que ce souvenir est cruel de me 
dh'c que moins de six ans après, c'est-à-dire en 
avril 1752, ces trois êtres qui m'aimoient avoient 
disparu ! . . . 

Notre première soirée se passa en plaisir réci- 
proque de se voir. On me présenta les trois recrues 
déjà faites, je leur donnai pour boire et ils m'as- 
surèrent qu'ils ne tarderoient pas à avoir des cama- 
rades. 

Notre souper fut frugal et court, comme c'étoit 

l'usage Le lendemain, je fus agréablement réveillé 

par mon valet, qui, entrant dans ma chambre, me 
dit : « On vous a fait hier encore deux jolies recrues », 
qu'il me nomma par leur nom ; encore deux de ces 
enfants qui avoient composé ma première phalange ! 



80 CAMPAGNES [1746] 

On me Its lit monter et je les parai d'une belle 
cocarde blanche el rose, et leur donnai quelques 
écus sur leur engagement... Ma mère rentra, m'ap- 
porlant une assiette de raisins ; sa servante (car 
c'étoit tous ses gens) la suivoit, portant sur une 
assiette une pièce de pain bis, un verre et une 
bouteille de vin. Ce déjeuner, que l'appétit assai- 
sonnoit, parce que le souper avoit été léger, qu'il 
m'étoit olFert par la meilleure des mères, fut trouvé 
excellent. 

Mon déjeuner pris, je demandai à ma mère l'effet 
que lui avoit fait la lettre que je lui avois adressée 
de Namur. Elle me dit qu'elle lui avoit arraché 
beaucoup de larmes, que mon père, qui l'avoit lue 
après, en avoit eu les yeux tout rouges et que le 
résultat de leurs réflexions avoit été que, dans une 
circonstance aussi inévitable, aussi pressante et 
aussi intéressante pour ma carrière, ils s'étoient 
dit : « Nous mangerons du pain », et que de suite 
ils avoient déterminé de céder au séminaire de 
Viviers un capital de deux mille francs que leur 
devoit M. Digoine \ ce qui avoit été fait, et cette 
tendre mère les tira de sa poche en me disant : « Les 
voilà, mon cher Jacquet! ». Elle ajouta : « Il t'en 
faudra davantage » — elle vit quej'étois attendri de 
toutes leurs marques de bonté, — « et nous tâche- 
rons de t'en donner davantage; sois tranquille. » — 

1. D'une famille notariale établie à Montdragon en Provence 
dès la première moitié du xv*^ siècle et passée, par mariage, au 
Bourg-Saint-Andéol en Vivarais, en 1.571. Des généalogistes 
ont raUaché à tort ces Digoine à la famille considérable du 
mémo nom qui était fixée en Bourgogne. 



[1746] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 81 

« OÙ est mon père ? » lui dis-je. — « lime charge de 
le parler de tout ceci ; il a été à la messe ; il m'a 
dit d'ajouter qu'il iroit demain à sa grange près Saint- 
Pons (e'ëtoitla seule qu'ils possédassent), qu'il y met- 
troit en vente un pré un peu éloigné du domaine, 
qu'il espéroit vendre quinze cents livres. » 

A ce récit, je me sentis un frémissement ; je me 
parus un enfant dénaturé qui, pour soutenir une 
vanité déplacée, veut arracher à ces vieillards (mon 
père avoit alors soixante-trois ans, ma mère cin- 
quante-cinq et ma grand 'mère quatre-vingt-quatre), 
leur arracher à tous trois le peu de substance qui 
de voit les aider à arriver au tombeau. J'étois si 
pénétré que je ne répondis à ma mère que par des 
soupirs. 

Mon père rentrant sur les dix heures, je fus l'em- 
brasser, lui dis de ne pas se presser pour son voyage 
de Saint-Pons, que ma mère m'avoit tout dit, qu'il 
valoit mieux écrire à M. le marquis de Graveson \ 
lui demander cent pistoles sur six mille francs qui 
faisoient partie de la dot de ma mère et qu'il lui 
devoit. Ma mère fut chargée de lui écrire; ce brave 
homme exécuta ce qu'elle lui demandoit. 

Je fus très heureux dans mon travail de recrues ; 
je fis, en deux mois, trente-deux hommes de recrue, 
bons et assez beaux. Je formai mon équipage de 
capitaine en joignant à mes deux chevaux deux 

1. André de Clémens, dont la seigneurie de Graveson en 
Provence avait été érigée en marquisat en 1718. Il était beau- 
frère de la célèbre marquise du Deffand. Son fils Jean-Baptiste 
épousa, en 1751, Marie-Anne-Magdeleine de Vogué, sœur du 
marquis de Vogué. 

6 



82 CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. [1746] 

mulets, bien liistoriés de leurs agrès ; je pris à mon 
service un valet de [)lus ; ma mère radoul^a et renou- 
vela pendant mon séjour mon petit équipage en 
linge, et je partis avec une « route de la Cour », 
tant pour moi sous le grade de capitaine que pour 
le nombre des nouveaux soldats que je conduisois. 

Le moment de ce départ affligea beaucoup mes 
pauvres parents, quelque à charge que je dusse leur 
être à cause de ces hommes ayant fait dans une 
maison déjà petite un corps de caserne. J'étois si 
content de les en débarrasser que je partois avec un 
plaisir secret, n'étant peiné que parce que je les 
voyois tristes. 

Voyageant pai^ étapes, ma route fut longue et je 
n'arrivai à Namur que le 29 de mars ; tant je m'étois 
dépêché et quoiqu'un des plus éloignés, je fus rendu 
un des premiers. A quelques jours de là, je pré- 
sentai mes hommes à M. de Bruslard, notre lieute- 
nant-colonel. Il fut content de leurs taille, force et 
tournure. Je lui fis observer les sept (car j'en avois 
joint deux aux cinq premiers engagés) qui lors de 
mon enfance faisoient partie de ma compagnie 
vivarienne, ce qui fit rire ce vieux militaire, et il fit 
plusieurs questions à ces jeunes gens. 

En avril, tout se disposoit pour commencer la cam- 
pagne de 1747 et, dans les premiers jours de mai, 
nous reeûmes des ordres pour quitter Namur. 



CAMPAGNE DE 1747. 



L'armée du Roi s'assemble à la chartreuse de 
liOuvain, où nous avions campé la campagne précé- 
dente, et y établit sa droite ; le centre de l'armée est à 
Malines, la gauche appuie à Anvers : cette position 
étendue menace à la fois Berg-op-Zoom et Maës- 
tricht... Les ennemis croient que Maëstricht est la 
place que le maréchal de Saxe se propose d'attaquer 
de préférence à toute autre. 

Le Roi arrive à l'armée [22 juin] et, comme il la 
joint à la droite, les ennemis se confirment que la 
première marche qu'elle fera sera par sa droite. Ils 
se mettent donc en mouvement et se disposent à 
arriver à Maëstricht avant l'armée françoise, se pro- 
posant d'y prendre une position qui rende nos 
mouvements inutiles sur cette ville. 

La division de M. le prince de Clermont, compo- 
sée de vingt-quatre bataillons, trente escadrons et 
du régiment de Grassin, a ordre de se porter à Tirle- 
mont, ce qu'elle exécute sur-le-champ. 

A huit heures du soir du même jour, les quatre 
brigades d'infanterie campées à la droite de Louvain 
reçoivent ordre d'en partir pour Tirlemont, où elles 
arrivent à la pointe du jour. La division de M. le 
prince de Clermont partoit pour Tongres comme 
notre division arrivoit, le régiment de Picardie en 
faisant la tète. 



84 CAMPAGNES [1747] 

Depuis Anv(M^s jusqu'à la rôservc de Mgr le piinee 
de CllermoMl([iii en loimoil lavant-garde, toute l'ar- 
mée, par éclielons, étoit en mouvement pour se por- 
ter à Tongres el, plus en avant d'un quart de lieue, à 
Tongelberg, de manière (jue pour eette maielic la 
division qui précédoit celle qui la suivoit en partoit 
lorsqu'elle voyoit arriver l'autre et à Tongelberg 
l'armée devoit toute se joindre. 

La division du prince de Clcrmont y arn\ant 
campa, laissant Tongelberg à sa gauche ; la seconde 
division campa à Tongelberg; la troisième division, 
qui arriva pendant la nuit, resta sans camper en 
avant de Tongres et derrière Tongelberg. 

A la pointe du jour, les gardes des troupes légères 
qui étoient en avant de nous furent attaqués par 
une fourmilière de hussards et obligés de se replier 
sur le camp. On fit marcher les piquets de la cava- 
lerie, dragons et quelques-uns d'infanterie pour 
les protéger et tous ces hussards furent chassés. 
Le maréchal de Saxe étoit arrivé à Tongres au 
commencement de la nuit précédente. Instruit de 
l'apparition de tous ces hussards, il donna ordre que 
les trois divisions arrivées eussent à se mettre en 
bataille dans l'ordre où elles étoient campées, à la 
première alarme du point du jour. Les chefs des 
régiments avoient exécuté cet ordre avant qu'il par- 
vînt et ce qui y avoit contribué étoit que vis-à-vis 
les hauteurs de Tongelberg, à distance dune demi- 
lieue, étoient d'autres hauteurs qui nous cachoiént 
tout ce qui pouvoit se passer de l'autre côté ; ainsi, 
lorsque l'aide de camp du maréchal arriva, il trouva 
l'ordre qu'il portoit exécuté. Trois divisions restèrent 
dans cette position encore une demi-heure. 



[1747] DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 85 

L'ordre nous arrive de laisser seulement le camp 
des soldats tendu et que les équipages aient sur-le- 
champ à se mettre en marche pour se porter sur les 
derrières de Tongres. 

M. le Maréchal envoie différents courriers aux 
officiers généraux commandant les divisions qui 
nous suivoient pour accélérer leur marche et arriver 
le plus promptement possible. 

Les trois divisions arrivées se mettent en mouve- 
ment pour se porter en avant : celle du prince de 
Clermont sur deux colonnes tenant la droite, la 
seconde division et la troisième chacune d'elles 
également sur deux colonnes, les hussards et troupes 
légères en avant d'elles, très rapprochés des colonnes. 
Chaque colonne avoit à sa droite l'artillerie qui lui 
étoit attachée. Les gardes et piquets qui étoient 
en avant et qui depuis le point du jour étoient à 
escarmouclier avec les hussards ennemis s'ébranlent 
et se portent en avant. 

Dans cet ordre, on traverse la plaine entre les 
deux hauteurs. Toutes les troupes légères ennemies 
répandues dans cette plaine se replient sur la hau- 
teur [qui étoit] derrière eux et s'y forment par esca- 
drons en bataille, et font ferme vis-à-vis toutes les 
petites troupes en avant. Mais, notre marche se 
continuant, tous ces escadrons font leur retraite et, 
sur-le-champ, nos troupes légères au galop s'em- 
parent des hauteurs qu'ils quittent. La mousquetade 
devient plus vive de la part de nos troupes légères 
qui les suivent jusque sur les hauteurs d'Herderen, 
auxquelles les ennemis ne s'arrêtent même pas, et 
sont poussées sur les hauteurs vis-à-vis, où les 



86 CAMPAGNES [1747] 

ennemis à cette heure étoient en force bien plus 
noml)reuse que nous ne l'élions par nos trois divi- 
sions, la majeure |)arlie de leur armée y étant déjà 
arrivée et le reste y arrivant. 

Le maréchal de Saxe se porte en avant sur les 
hauteurs d'Herderen pour reconnoître ; en passant, 
il ordonne à toutes les colonnes de faire halte et 
que toutes les têtes desdites colonnes restent à hau- 
teur. Demi-heure après, il vient ordre à toutes 
ces colonnes de se porter en avant... Elles avoient 
ordre, savoir : celles du centre, qui marchoient 
aux hauteurs d'Herderen, de pousser leur tète à 
vue seulement sur la plaine située de l'autre 
côté de ces hauteurs; les colonnes de la division 
de Mgr le prince de Clermont, qui étoient sur 
la droite, de faire halte au moment que les tètes 
desdites colonnes seroient à hauteur de celles pla- 
cées sur les hauteurs d'Herderen ; et les colonnes 
de la troisième division sur la gauche des mêmes 
hauteurs, d'observer le même ordre. 

Au moment où ces diflerentes colonnes firent 
halte, il éloit midi. Trente pièces de canon de douze 
et huit livres de balles furent placées sur lesdites 
hauteurs. 

L'armée ennemie, que nous découvrions parfai- 
tement sur tout son front, étoit arrivée et en 
ordre de bataille, savoir: les \utrichiens, leur droite 
à la Commanderie, tenant toutes les hauteurs jus- 
qu'à un gros village qu'ils occupoient aussi et qu'ils 
avoient rendu formidable (l'étant par sa position), 
ce dont il fut aisé de juger après la bataille par les 
abatis d'arbres qu'il y avoit, les retranchements 



[1747] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 87 

qu'ils y avoient faits, les communications qu'ils 
avoient pratiquées pour que les bataillons destinés à 
sa défense pussent aisément s'entr'aider, et une large 
communication qui arrivoit sur le derrière de ce 
village, par où des troupes fraîches pouvoient nour- 
rir les différentes parties par où ce village seroit 
attaqué. La droite des troupes hollandoises appuyoit 
à ce village. Vers le centre de leur troupe et de leur 
ligne, il y avoit un autre petit village qui ne présen- 
toit pas un objet effrayant de défense comme celui 
de leur droite. Leur ligne se poussoit à la gauche 
de ce village, où appuyoit la droite des troupes 
angloises se prolongeant jusqu'au village deLawfeld, 
où appuyoit la gauche de leur infanterie. De l'autre 
côté de ce village et continuant la ligne, étoient la 
cavalerie angloise et partie de celle de Hollande 
qui s'étendoit jusqu'à un autre village très près de 
la rivière de Sambre. Ce village étoit gardé par de 
l'infanterie de leurs troupes légères et, suivant la 
ligne, étoient quelques escadrons de hussards qui 
alloient jusqu'à la Sambre. 

Le maréchal de Saxe, qui voyoit le danger de 
pouvoir être attaqué dans ce moment critique, 
n'ayant pas à cette heure la moitié de son armée 
arrivée, usa de ses talents pour en imposer aux 
ennemis et fit mine de marcher à eux. 

Au bas des hauteurs qu'occupoient la gauche des 
Autrichiens et la droite des Hollandois, étoit un 
hameau d'environ vingt maisons, éparses dans des 
vergers comme le sont tous les villages de ce pavs. 
Le maréchal tira un gros détachement de ses 
colonnes du centre pour marcher à ce village où il 



88 CAMPAGNES [1747] 

ne paroissoit nul ennemi ; il y fit tirer quelques 
coups (le eanon des pièces de douze, ordonnant 
(lu'on en tirât (juelques couj)S à toute volée, dont 
les boulets poiloient et déj^assoient la ligne enne- 
mie. JjV détachement formé marche au hameau, n'y 
trouve personne et s'en empare. M. le Maréchal se 
porte à ce hameau, y observe et revient. 

Pendant cet intervalle, nous voyons que les enne- 
mis autriciiiens forment en avant de lem- ligne un 
détachement d'environ 2.000 hommes, dont ils 
font deux petites colonnes, celle de leur droite 
ayant quatre pièces de petite artillerie. 

A ce moment (il étoit trois heures après midi), 
arrivent quelques officiers généraux qui viennent 
rendre compte à M. le maréchal de Saxe que la qua- 
trième division de l'armée est à une demi-lieue et 
que le Roi, qui la précède, arrive. Il fut ordonné 
aux troupes de ne faire aucun cri sur l'arrivée du 
Roi, comme il est d'usage, et, quelques minutes 
après. Sa Majesté arrive et joint M. le Maréchal sur 
lesdites hauteurs d'Herderen. 

Lesenncmismarchoientà cet instant pour l'attaque 
du hameau placé entre les deux armées, ce qu'ils 
exécutèrent après l'avoir canonné l'espace d'une 
petite demi-heure, et quelques boulets perdus, qui 
n'étoient que de trois livres de balles, vinrent frap- 
per sur la hauteur d'Herderen et y tuèrent un che- 
val fort près de la personne du Roi. Quelques-uns 
des officiers généraux arrivés avec Sa Majesté vou- 
loient qu'on ripostât à ce canon, mais le maréchal 
de Saxe ne le jugea pas nécessaire et, sous prétexte 
de faire observer au Roi la position qu'occupoit 



[1747] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 89 

M. le prince de Clermont, il conduisit Sa Majesté 
sur le revers des hauteurs. 

Du moment que l'infanterie des ennemis se mit en 
marche pour arriver à ce hameau, rofficier supérieur 
qui ycommandoit fait sa retraite, laissant seulement 
quelques tirailleurs, auxquels il ordonne que, lors- 
qu'ils verront les ennemis décidés à arriver aux pre- 
mières haies, ils aient à les quitter et venir le 
rejoindre, qu'il sera hors du village sur la direction 
par laquelle ils étoient venus. L'attaque se fait, tout 
s'exécute comme il avoit été ordonné et ce détache- 
ment, sans perte d'un homme, se replie au bas des 
hauteurs d'Herderen. Le maréchal de Saxe l'avoit 
ainsi ordonné, pour éviter tout engagement. Il étoit 
alors cinq heures de l'après-midi et, à cet instant, 
la tête des colonnes de la quatrième division arri- 
voit. Elles eurent ordre de se placer à la droite 
des colonnes arrivées avant elles, ce qu'elles exé- 
cutèrent et dans cet ordre le temps s'écoula jusqu'à 
huit heures du soir et, le soleil prêt à quitter l'hori- 
zon, le maréchal de Saxe parut respirer plus à son 
aise, ce qu'il affecta de dire. 

Sur les hauteurs d'Herderen et au point de vue 
d'où l'on voyoit toute l'armée des ennemis, l'on avoit 
fait porter des bancs pris dans les maisons des 
paysans, où il n'y avoit pas d'autres sièges, et le Roi 
et les seigneurs de la Cour les occupoient, et là rou- 
loit la conversation sur l'avantage qu'auroient eu les 
ennemis d'attaquer le maréchal dès midi, comme 
ils le pouvoient, étant en force très supérieure à 
lui. Le maréchal de Saxe convenoit d'autant de ce 
fait, qu'en outre de la quatrième division qui l'avoit 



90 CAMPAGNES [1747] 

joint vers les cinq heures, les deux divisions à arri- 
ver faisoient encore un vide de trente hataillons et 
soixante escadrons, lesquelles anivèrent l'une à dix 
heures de la nuit et l'autre à minuit. 

Le Roi soupa et coucha dans une petite maison 
de pavsan. Il fut défendu aux troupes de faire des 
feux pendant la nuit, qui fut employée à faire l'ordre 
de halaille sur lequel le maréchal de Saxe se propo- 
soit de combattre. Toutes les dispositions se firent 
avec le plus grand silence et avec l'ordre le plus 
exact, savoir : 

Dans la plaine, appuyant leur droite près des hau- 
teurs d'Herderen, trente escadrons de cavalerie 
furent mis en bataille sur une seule ligne; à leur 
gauche, un réeiment de draoons et des volontaires 
d'infanterie, qui appuyoient à un ruisseau très 
encaissé ; cette ligne resserroit sa gauche et formoit 
la figure d'une potence en arrière. Comme il étoit 
impossible de se porter en avant de front par les 
difficultés du terrain, les ennemis ne pouvoient arri- 
ver à eux dans cet ordre et cette gauche étoit inat- 
taquable. 

Sur la hauteur d'Herderen, huit brigades d'in- 
fanterie, chacune d'elles formant sa colonne. A la 
droite des hauteurs et dans le bas, la brigade des 
Gardes françoises et suisses en bataille, ce qui faisoit 
quarante-trois bataillons que le maréchal de Saxe 
regardoit comme son corps de réserve et destinoit 
à la sûreté de la personne du Roi. A la droite de la 
brigade des Gardes, étoient cinq brigades d'infante- 
rie (vingt bataillons) ; en seconde ligne, autres cinq 
brigades (vingt bataillons). A la droite de la deuxième 



[1747] DE MERCOYROL DE BEÀULIEU. 91 

ligne d'infanterie, une brigade d'infanterie en 
colonne à chacune d'elles. A la droite de ces 
colonnes, quarante escadrons de cavalerie sur deux 
lignes, qui appuyoient à la division de Mgr le prince 
de Clermont, qui, pendant la nuit, avoit été portée 
à quarante bataillons. A la droite de cette division, 
trente escadrons ; quatre régiments de dragons à la 
droite de cette cavalerie ; les uns et les autres sur 
deux lignes. Les dragons avoient à leur droite deux 
bataillons de grenadiers royaux, et l'infanterie des 
troupes légères, leur cavalerie en bataille à leur 
droite. La cavalerie de la maison du Roi et la gen- 
darmerie étoient comme en réserve partie derrière 
les hauteurs d'Herderen et la brigade des Gardes 
françoiseset suisses. 

M. le comte de Saint-Germain ^ avoit été chargé 
de la garde de Tongres ; il avoit à ses ordres douze 
bataillons et cinquante pièces de canon, le tout dis- 
posé comme si nous eussions dû perdre la bataille. 

Toutes les précautions justement et habilement 
prises par le général qui commandoit les troupes du 
Roi, il nerestoit plus que d'en venir au dénouement. 

Du moment que cet habile capitaine vit que l'or- 
ganisation de ses lignes étoit au point où il la dési- 
roit et qu'il eut donné ses ordres aux officiers géné- 
raux, il vint joindre le Roi, à hauteur d'Herderen. 
« Monsieur le Maréchal, lui dit le Roi, tout est ici à 



1. Claude-Louis, comte de Saint-Germain, né en 1707. On 
connaît sa carrière aventureuse au service de l'Electeur 
Palatin, de l'empereur Charles VII, du roi de Finance et du roi 
de Danemark, et son rôle comme ministre de la guerre de 1775 
à 1778. 



92 CA.MPA.GNES [1747] 

VOS ordres, ordonnez. » Ce bon Roi, d'un caractère 
paciricaleur, vouloit par celle léponse honorer ce 
l)ra\{' maréclial, en lui marquant toute sa confiance, 
et il (Ml coùtoit sans doute à son cœur d'ordonner 
(jiic laclion commençât, par le sang qu'il prévoyoit 
(lu'elle alloit faire répandre soit de ses sujets, soit 
de ceux des princes avec lesquels il étoit en diffé- 
rend. 

l.e maréchal quitte le Roi, se porte à la droite de 
ses lignes, d'où il envoie ordre à Mgr le prince de 
T-lei-mont de se mettre en mouvement et d'exécuUM- 
ce qu'il lui avoit prescrit précédemment. Il éloit 
alors environ huit heures. Toute l'artillerie de la 
division du prince commence un feu des plus vifs 
sur le village de T.awfeld. Les ennemis y répondent 
surtout d'une batterie de vingt pièces qu'ils avoient 
à la droite de ce village et en dehors des vergers, 
où les Anglois qui le défendoient en avoient placé une 
nombreuse quantité. 

Après une heure environ de canonnade, les 
troupes marchent pour aller à l'attaque ; elles s'y 
portent avec un courage héroïque, mais le feu et la 
mort qui sortent des haies de ce village les obligent 
à reculer pour se rallier et se mettre à l'abri des 
effets de la mousqueterie. Puis elles se reportent 
à l'attaque, trouvent même réception et se replient 
encore. Deux brigades fraîches y sont jointes et 
elles attaquent pour la troisième fois. A cette 
attaque, elles pénètrent dans les vergers, chassent 
les ennemis qui les défendoient et s'emparent de 
douze ou quinze pièces de canon. Ces haies res- 
sembloientà des retranchements ; les terres amonce- 



[1747] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 93 

lées au pied des arbrisseaux atteignoient presque 
partout la hauteur de cinq et six pieds et étoient 
difficiles à franchir ; les troupes qui les avoient pas- 
sées étoient toutes rompues. Une colonne angloise 
et des troupes fraîches marchent à elles, obligent 
tous ces pelotons à se replier et les jettent en 
désordre sur le gros de leurs troupes qui se forme 
après avoir passé la première haie. Les uns et les 
autres sont obligés de la repasser, mais sans quitter 
ce retranchement que la nature avoit formé. Il s'é- 
tablit un feu de mousqueterie terrible, où notre 
infanterie, couverte par ce retranchement, faisoit 
beaucoup de mal aux ennemis. 

Il y avoit plus de trois heures que les attaques de 
mousqueterie se continuoient. Notre infanterie s'aper- 
çut que la mousqueterie des ennemis diminuoit 
beaucoup ; elle pense que le moment de repasser 
la haie étoit venu ; en conséquence les officiers et 
soldats la grimpent et marchent comme à l'attaque 
précédente, par pelotons unis et sans attendre d'être 
en force, sur les ennemis qui fuient. Mais des 
troupes angloises, et fraîches, se présentent et 
repoussent les nôtres. Presque tous les bataillons 
qui formoient cette attaque avoient passé cette 
haie et, pour éviter ce qui leur étoit arrivé précé- 
demment, ils prennent des postes suivant que le 
terrain les leur présente. Les différents pelotons 
qui s'étoient postés en avant sont repoussés, mais ils 
viennent se rallier à leurs bataillons et il se rétablit 
une mousqueterie très vive. 

M. le Maréchal, qui avoit examiné d'où pou- 
voit provenir l'opiniâtreté de cette défense, faitpor- 



9'i CAMPAGNES [1747] 

ter ordre à la cavalerie qui étoit à la droite du 
prince de Clermout, d'attacjuer celle dont la droite 
étoit près du village de Lawfeld ; celle charge se fait 
avec succès et la cavalerie ennemie esl culbutée. 
Tout le reste de la droite se porte en avant. Le 
village qui éloit vis-à-vis les grenadiers royaux et 
rinfanlerie des troupes légères fut attaqué et emporté ; 
les dragons et hussards à leur droite allaquèrent les 
troupes qui éloienl devant eux et les culbutèrent. 
Des cris de « Vive le Roi ! » encourageoient les 
troupes françoises qui combattoient dans Lawfeld, 
où les ennemis se soutenoienl toujours. En même 
temps, le maréchal prend deux brigades d'infanterie 
de la droite de ses lignes, formées en colonne, et 
les conduit lui-même, laissant Lawfeld à sa droite 
et le tournant pour venir attaquer derrière ledit vil- 
lage les troupes angloises qui sei'voient à sa défense. 
Au moment où ces deux brigades alloient joindre 
l'infanterie angloise, la prendre en flanc et la détruire, 
le général Ligonier ^ à la tête de quatre escadrons, 
fait une décharge à cette colonne, qui par son feu 
culbute ces quatre escadrons, mais la colonne s'ar- 
rête. Les carabiniers qui marchoient en bataille, 
ainsi que le reste de la ligne de la cavalerie et 
quelques-uns des escadrons, chargent les quatre 
escadrons aux ordres du général Ligonier, les 
mettent en pièces et font prisonnier ce général. L'ar- 



1. Jean-Louis T-,igonier, né en 1G88, mort on 1770, field- 
inarshall, appartenait à une famille huguenote originaire de 
Castres, cl était fils de Louis de Ligonier, sieur de Monteuquet, 
et de Louise duPoncet. 



[1747] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 95 

i^êt de la colonne et ces deux charges de cavalerie 
donnèrent le temps à l'infanterie angloise de se 
retirer et la cavalerie ennemie, qui avoit été repous- 
sée par la nôtre, s'étant ralliée et formée dans la 
plaine, protégea la retraite de l'infanterie angloise, 
qui au pas de course fut se rallier derrière celte 
cavalerie. 

Dès ce moment la bataille fut gagnée. Les Hol- 
landois firent leur retraite vers Maëstricht, les Anglois 
ayant pris même chemin, dont ils étoient à une 
demi-lieue. Les x^utrichiens également commen- 
cèrent la leur et, lorsque les troupes qui étoient 
restées sur les hauteurs d'Herderen se portèrent en 
avant et qu'elles arrivèrent sur les hauteurs où les 
Autrichiens étoient pendant la bataille, il n'y restoit 
plus qu'une douzaine d'escadrons de cavalerie, qui, 
à notre approche, commencèrent leur retraite et il 
ne fut possible de les accompagner que par quelques 
volées des canons, tirées de fort loin et presque 
sans effet. Il fut fait un détachement pour les pour- 
suivre, trop foible pour les incommoder dans leur 
retraite, mais qui put les observer. Ce détachement 
de grenadiers et carabiniers ramassa dans les fermes 
éparses dans la campagne et dans un village 300 
hommes qui s'y étoient cachés ; plusieurs d'eux 
se disoient déserteurs [2 juillet]. 

L'armée passa [la nuit] au bivac sur le champ de 
bataille. Le lendemain matin, elle porta sa droite en 
arrière et campa, ayant sa gauche à la Commanderie 
[des Vieux Joncs], où le Roi logea. Il fut porté deux 
brigades d'infanterie et. quelques troupes légères sur 
les bords delà Meuse, au-dessous de Maëstricht, où 



96 C\M1'AGNKS [1747] 

elles eampèreni ; cl après quelques jours de séjour 
elles rentrèrent sur leurs positions, qui étoienl fort 
critiques, ètanl à une petite demi-lieue de Maëstiiclit 
et à une lieue de notre camp. 

L'on établit un eamp volant de trois l)rigades 
d'infanterie et de deux de cavalerie sur les hauteurs 
vis-à-vis le eamp Saint-Pierre, que les ennemis 
oeeupoient. 

Les ennemis, le jour de la bataille, firent ainsi 
leur retraite : lesTIollandoiset Anglois par Maëstricht, 
n'en étant qu'à une demi-lieue. Ces deux nations 
traversèrent cette ville et campèrent, appuyant leur 
gauche à la ville, devant eux la rivière de Meuse, et 
dix bataillons et quelques escadrons hollandois occu- 
pèrent le camp Saint-Pierre. Les Autrichiens firent 
leur retraite par un pont de bateaux qu'ils avoient 
fait établir à trois lieues au-dessous et, sans événe- 
ments fâcheux, ils passèrent la Meuse et furent cam- 
per en appuyant leur gauche à la droite des Hollan- 
dois. 

Les pertes des ennemis le jour de la bataille 
furent de 8.000 tués ou blessés : les Anglois en 
firent les frais ; fort peu de Hollandois et encore 
moins d'Autrichiens. Il fut pris trente pièces de 
canon, six drapeaux, huit étendards. Les prison- 
niers furent au nombre de 1.500. 

La perte des troupes du Roi fut de 4.000 hommes, 
tués ou blessés, et les Anglois firent 200 prisonniers 
dans le village de Lawfeld, officiers on soldats bles- 
sés, qui faisoient nombre dans les 4.000 de perte. 

Les pertes des ennemis eussent été bien plus fortes 
si la cavalerie françoise, après la charge heureuse 



>;1747j DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 97 

qu'elle avoit faite sur la cavalerie angloise et hollan- 
doise, se fût rabattue sur leur gauche et eût pris en 
queue et sur le flanc l'infanterie angloise destinée à 
soutenir les attaques du village de Lawfeld ; le 
maréchal de Saxe l'avoit ainsi commandé. Ayant 
manqué cette circonstance, la cavalerie manqua 
encore de charger les Anglois dans leur retraite, 
après avoir cherché à battre la cavalerie qui les pro- 
tégeoit, car, cette cavalerie battue une seconde fois, 
il étoit à croire que toute l'infanterie angloise eût 
été mise en pièces ; et l'attaque que conduisoit le 
raiaréchal de Saxe à la droite du village de Lawfeld 
auroit eu un effet bien sinistre pour les Anglois et 
Hollandois ; la déroute de cette armée eût été com- 
plète et ses pertes immenses, mais le Dieu des 
batailles, qui préside à tout, leur évita tant de 
fâcheux événements et chacun de ces alliés fit sa 
retraite heureusement. 

Le maréchal, pour tirer fruit de sa victoire, fit 
filer par différentes directions vingt-cinq bataillons 
à M. de Lowendal, l'objet de cette manœuvre étant 
que ce général feroit le siège de Berg-op-Zoom, ce qui 
fut exécuté. M. de Lowendal étoit resté avec quinze 
bataillons à Anvers ; avec ces quarante bataillons et 
trente escadrons, il commença ce fameux siège, 
dont je ne sais point le détail, le régiment de Picar- 
die n'en ayant pas été. 

Pendant tout le temps de ce siège, l'armée du Roi, 
devenue armée d'observation, resta dans le camp 
qu'elle avoit pris après la bataille de Lawfeld envi- 
ron six semaines et, pour se procurer des vivres, 
elle fit une marche rétrograde, vint camper à Ton- 

7 



98 CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. [1747] 

gelherg, où lui dabli le quartier général du Koi, et 
y finit la eam[)agne. 

Beri>-op-Zoom pris, le Roi et les prinees partirent 
pour Versailles et, peu de temps après, les lrou|)es 
des maréchaux gagnèrent leur destination pour 
l'hiver. Le régiment de Picardie fut désigné avec 
sept autres bataillons pour la garnison de Louvain, 
avec une brigade de cavalerie, dilFérents détache- 
ments de troupes légères, hussards et un bataillon 
d'artillerie, le tout aux ordres du comte de Saint- 
Germain. 

Pendant cet hiver, il ne se passa rien de bien inté- 
ressant, si ce n'est entre nos troupes légères et celles 
de l'ennemi, qui se disputoient pour aller boire 
la bière des habitants de la campagne située entre 
Louvain et Tirlemont (qui en est à trois lieues de dis- 
tance), où les ennemis avoient leurs premiers postes, 
composés de 2.000 hommes de troupes légères. I^e 
général Saint-Germain, ne voulant pas fatiguer 
inutilement les troupes à ses ordres, n'entreprit rien 
sur eux et l'hiver fut des plus tranquilles. 



CAMPAGNE DE 1748. 



M. le maréchal de Saxe avoit établi son quartier 
dans la superbe ville de Bruxelles, où son esprit, 
toujours occupé des opérations militaires brillantes, 
éclatantes et étonnantes, formoit toutes les combi- 
naisons pour celle qu'il méditoit, qui devoit étonner 
tous les guerriers de l'Europe et confirmer à la 
postérité les talents dont abondoit ce grand capi- 
taine. Il avoit tout calculé et tout prévu dans le 
silence, et donné ses ordres préparatoires pour le 
grand dessein qui l'agitoit. Les troupes qui dévoient 
y coopérer occupoient des quartiers embrassant un 
espace immense et éloigné, savoir : le pays messin, 
la Lorraine, la (lliampagne, le Calaisis, le Hainaut, 
la Picardie, l'Artois, la Flandre Françoise et l'autri- 
cliienne conquise. 

Dès les premiers jours du mois de mars, et cela 
successivement suivant les distances des différents 
régiments, chaque garnison recevoit des ordres pour 
se mettre en marche et arriver à tel ou tel endroit, 
où des officiers généraux les joignoient et continuoient 
leur route. Les vivres étoient ordonnés partout et 
l'abondance s'y trouvoit. 

Les amis comme les ennemis furent étonnés de 
voir l'armée Françoise, dès les premiers jours d'avril, 
bloquer et envelopper la forte ville de Maëstricht, 
qui ne pouvoit manquer de succomber, quels que 



100 CAMPAGNES [1748] 

fussent la force de ses boulevards et le courage 
d'une garnison de 12.000 hommes, et quelque espoir 
qu'elle eût (rèlrc secourue de leur armée, dont la 
force étoit de 80.000 hommes, mais espacés encore 
et tranquilles dans leurs quartiers, tandis que 
100.000 François étoient à ses portes, regardant 
sa prise comme assurée. Les généraux ennemis 
furent ébahis et cherchèrent à "rassembler leur 
armée. Tout étoit dans l'inquiétude en Hollande : 
Maëstricht pris, les François pénétreroient en Hol- 
lande. 

Le maréchal de Saxe fait ouvrir la tranchée 
[13 avril! , les travaux se poussent avec une rapidité 
étonnante et en même temps il choisit un champ 
de bataille, unique endroit par où les ennemis 
peuvent venir à lui s'ils veulent hasarder une action 
pour sauver la ville. Il fait construire douze redoutes 
sur son front. Ces redoutes peuvent contenir cha- 
cune deux bataillons ; elles sont couvertes par un 
chemin couvert bien palissade; en avant d'elles, des 
puits qui en rendent l'approche difficile. Chacune 
d'elles semble pouvoir soutenir un siège. Les enne- 
mis seroient le double de leur puissance qu'à les 
attaquer ils seroient battus. 

Par ces précautions le siège se pousse sans la 
moindre inquiétude du dehors ; la garnison fait 
quelques petites sorties, mais est rejetée dans le che- 
min couvert et toujours avec perle. Les travaux 
s'avancent rapidement ; la seconde parallèle est faite, 
les boyaux se poussent en avant d'elle ; deux 
ouvrages avancés, qu'on nomme langues de serpent, 
sont établis sur le chemin couvert de l'attaque faite 



[17481 DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 101 

sur la rive gauche de la Meuse : principale et véri- 
table attaque, car celle établie de l'autre côté de la 
rivière n'étoit que pour occuper les ennemis et 
diviser leurs forces et ])attre de revers tous les 
ouvrages et différents chemins couverts du véritable 
point de l'attaque, ce qu'ils ressentoient parfaite- 
ment. 

Un grand nombre de travailleurs de nuit sont 
commandés et j'en eus cent à mes ordres de la 
brigade de Picardie. M. Doré ^ autre capitaine du 
régiment de Picardie, en conduisoit également cent 
pour cette nuit. Au départ, nous nous trouvâmes 
1.500. La nuit étoit claire. Chacun se chargea de 
deux fascines et de deux piquets et, comme la 
tête des travailleurs que nous menions arrivoit au 
débouché des boyaux, trois bombes éclatent, ser- 
vant de signal. Les compagnies de grenadiers qui 
étoient postés et ventre à terre se lèvent alors, 
avec des cris de : « Tuez, tuez ! », et chassent les 
ennemis des deux langues de serpent, autrement 
dites flèches. Les travailleurs débouchent, les ingé- 
nieurs les guident et les établissent ; chacun d'eux 
place les fascines et chacun commence à travailler ; 
les officiers les y invitent pour qu'ils soient plus tôt à 
l'abri des coups de feu qui viennent du chemin 
couvert et de tous les ouvrages avancés ; chacun 
s'en occupe et la mort qui frappe à côté d'eux leurs 
camarades ne peut les intimider, mais les presse au 
travail. On ne s'aperçoit qu'à la clarté des bombes; 

1. Charles-Joseph Doré, né à Crépy dans les Trois-Evêchés 
en 1723, cadet en 1742, lieutenant en 1743. 



102 CAMPAGNES [1748] 

c'est une continuité de mille éclairs à la i'ois; mais 
pour nouvelle décoration et espoir aux assiégés de 
rendre la scène |ilus sanj^lante, vingt petits mortiers 
lancent sur le chemin couvert vingt pois à l'eu et 
leurs décharges répétées, en douhlant à chaque 
instant la clarté, donnent la facilité de diriger de 
rartillcrie sur les ouvrages commencés et de faire 
usage avec succès du fusil de rempart. Ils y joignent 
d'autres mortiers chargés de pierres dont ils nous 
régalent. De temps en temps un cri lugubre : « Un 
brancard ! » ; c'est pour emporter un pauvre blessé, 
car ceux qui ne sont plus, on se contente de les 
jeter en arrière de l'ouvrage. Malgré cette grêle de 
morts, les officiers parcouroient de la droite à la 
gauche, disant à leurs soldats : « Redoublez de tra- 
vail pour vous mettre îi l'abri du danger », ce qu'ils 
exécutoient à qui mieux mieux. 

Je veux dire ici la manière dont usent ceux qui ont 
fait plus d'un siège, théorie que l'on feroit bien d'ap- 
prendre à tous les jeunes soldats en la leur faisant 
exécuter en temps de paix. I.e vieux soldat prend sa 
pioche, fait un trou de trois pieds de circonférence, 
et son compagnon, qui a pour outil une pelle, jette 
les terres de l'autre côté de la ligne des fascines ; 
celui qui a la pioche fait un trou pareil à ce pre- 
mier à quatre pieds de distance, sur le même aligne- 
ment; la terre assez remuée, il change déplace avec 
son camarade, qui déblaie les terres ainsi successi- 
vement. Lorsque les trous sont de deux pieds de 
profondeur, le soldat qui a la pioche cherche par 
une ligne parallèle à joindre les deux trous ; celui 
armé de la pelle déblaie toujours les terres sur les 



[1748] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 103 

fascines et en avant de lui. Par ce moyen, dans les 
pays où les terres sont aisées, en demi-heure de 
temps ils sont couverts de trois pieds et, continuant 
à travailler, ils s'enterrent de plus en plus, fortifiant 
d'autant le revers de la tranchée, que les travailleurs 
de jour perfectionnent. 

Cette nuit fut meurtrière pour les travailleurs. 
J en commandois cent, j'en perdis douze de tués et 
dix-huit de blessés, dont plusieurs très grièvement ; 
mon compagnon, M. Doré, en perdit trois de plus ; 
ceux des autres régiments furent traités à peu près 
de même. Il y avoit dans cette partie 500 tra- 
vailleurs d'employés. Il y eut deux lieutenants de 
blessés, dont M. Saint-Fort, qui mourut trois jours 
après, [et un autre] nommé Chauminy, du régiment 
de Picardie. 

Il est d'usage, et le général donne cet ordre dès le 
premier jour du siège, que tous les officiers qui sont 
des travailleurs de nuit aient à prendre, en arri- 
vant au dépôt placé à l'entrée de la tranchée, une 
cuirasse et un pot en tête. Cet ordre est très mal 
suivi ; en voici la raison : lorsqu'on commence un 
siège, les premiers qui sont commandés ont à 
faire travailler leurs troupes à une grande distance 
des premiers ouvrages de l'ennemi et le feu en est peu 
dangereux ; ils négligent donc de prendre cette arme 
défensive et l'officier proposé par le général, qui 
devroit être aide-major de tranchée ou tout autre, 
néglige de faire armer de ce costume tous les officiers 
de ce service. Ces premiers, de retour à leur camp, 
disent, surtout les jeunes gens, qu'ils n'ont pas 
voulu de ces cuirasses. Rentrés à leur régiment, ils 



104 CAMPAGNES [1748] 

répètent même propos et chacun de ceux qui doivent 
être commandés à leur tour de ce service se dit : 
« Lorsque j'en serai, je n'en mettrai pas non plus », 
ce qu'il exécute. Cependant, plus les approches de 
la place se l'ont et plus le danger devient visible. 
L'instant des attaques du chemin couvert arrivé, 
pour peu que les officiers aient de l'expérience, ils 
sentent la nécessité de cette armure, mais pas un 
n'en veut faire usage. 11 arrivoit pourtant qu'à un 
siège de quarante jours de tranchée ouverte, dans la 
composition des troupes à cette époque, les capi- 
taines faisoient six fois ce service et les lieutenants 
douze fois, parce qu'il y en avoit deux pour un capi- 
taine, sans compter que quelquefois il y avoit des 
détachements de quarante ou cinquante hommes où 
l'on ne faisoit marcher qu'un lieutenant, ce qui m'é- 
toit arrivé aux sièges de Fribourg et de Namur. Il 
résulte de ce manque d'attention que les officiers 
sont estropiés ou tués on ne peut plus mal à propos. 
Le général doit y remédier en infligeant une peine 
forte (comme celle de priver de faire le siège qui 
commence, en renvoyant sur les derrières de l'armée 
le premier officier qui contreviendroit à l'ordre 
donné) ; on conserveroit ainsi plusieurs citoyens qui 
peut-être un jour pourroient coopérer au gain d'une 
bataille et qui épargneroient des larmes à leurs pa- 
rents. Le général seroit bien payé par la conserva- 
tion d'un seul, grâce à l'observation de son ordre. 
J'ai vu au seul régiment quatre de ces exemples dans 
les huit sièges que j'ai faits avec lui. 

Je dois parler ici d'un office de bravoure dont 
deux grenadiers s'occupèrent pendant toute la nuit 



[1748] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 105 

et j'observai que ce furent toujours les deux mêmes ; 
ils étoient du régiment de la Tour du Pin et d'une 
des compagnies qui, l'instant auparavant, avoient 
attaqué avec tant de courage et de succès les deux 
flèches en avant du premier chemin couvert. 

Comme sur le glacis on voyoit comme en plein 
midi par la quantité de pots à feu que les ennemis 
y jetoient et y entretenoient pendant toute la nuit, 
ces deux grenadiers se pourvurent de paniers que 
leurs camarades leur remplissoient de terre ; ils les 
portoient sur l'épaule, s'en alloient à ces pots à feu 
et les coifFoient dudit panier qui, plein de terre, en 
absorboit totalement la clarté. Les ennemis, témoins 
de cette hardie démarche, dirigeoient leur feu sur 
ces deux hommes, qui, dans l'espace de cette nuit, 
firent cent courses, chacune pour le même objet, et 
ce qui est comme miraculeux, c'est que ni l'un ni 
l'autre ne furent nullement touchés, pas même dans 
leurs habits, quoique par [chacune des] courses 
qu'ils firent il y avoit cent coups de fusil au moins 
sur l'un ou l'autre de ces deux braves, et j'eus le 
plaisir de les voir, le lendemain matin, tous les deux 
bien portants, après avoir aidé, ainsi que leur troupe, 
à repousser et chasser avec perte une sortie de 
800 hommes que firent les ennemis à la pointe du 
jour. 

Au moment decette sortie, les ennemis, venant par 
les barrières des places d'armes, se présentèrent 
pour déboucher ; ils furent tués par les travailleurs 
et par un feu vif de six compagnies de grenadiers, 
dont quelques pelotons débouchèrent par-dessus le 
revers de la tranchée pour les joindre à la baion- 



106 CAMPAGNES [1748] 

nette. Cotte miil lut coûteuse pour les si\ compa- 
gnies qui iivoicnt été chargées de ratla(juc des 
deux (lèclies : chacune d'elles perdit environ dix gre- 
natliers tués ou hlessés, un capitaine tué, un hlessé 
et deux lieutenants blessés; il y eut deux ingénieurs 
blessés. 

La nuit d'après, on s'établit par sape jusque sur 
la palissade du clicmin couvert des ouvrages exté- 
rieurs ; l'on contrefit des batteries * qui firent brèche 
à deux de ces ouvrages. M. le Maréchal disposa tout 
pour leur attaque ; quarante compagnies de grena- 
diers et quarante piquets auxiliaires étoient comman- 
dés pour cette attaque. Mais, comme depuis plu- 
sieurs jours la cour de Versailles et celles des puis- 
sances alliées étoient en pourparlers de paix et d'un 
congrès, qui peu de temps après s'assembla à Aix- 
la-Cihapelle, la garnison reçut l'ordre de remettre la 
place à l'armée Françoise, d'en sortir et aller joindre 
leurs armées, ce qui s'exécuta [30 avril], à la grande 
satisfaction de tous les guerriers. Une guerre de 
huit campagnes méritoit bien aux troupes un peu de 
repos et chacun fut bien aise que la nouvelle du 
jour eût épargné tout le sang qui n'eût pas manqué 
de couler pendant la nuit aux attaques que l'on se 
proposoit d'exécuter. 

Peu de jours après, toute l'armée fut mise en 
cantonnement, où elle resta jusqu'au mois de 
novembre. A cette époque, tous les articles de la 
paix réglés et signés, les troupes, par division et 
successivement, se mirent en marche pour rentrer 

1. Le texte porte barrières, par une erreur évidente. 



[1748] DE MERCOYROL DE REAULIEIJ. 107 

en France et la brigade de Picardie, qui fut une des 
divisions des dernières qui retournèrent en France, 
arriva à Lille, où elle fut établie en «arnison dans 
les premiers jours du mois de janvier 1749. 



CAMPAGNE DE 1757. 



La guerre fut déclarée à Frédéric Second, roi de 
Prusse, ayant pour alliés l'Angleterre, le Hanovre, 
les Hessois et quelques autres princes d'Allemagne. 
L'Autriche vouloit reprendre sur lui la Silésie et 
s'étoit alliée avec la France, la Russie et l'Electeur 
de Saxe, roi de Pologne. 

Le roi de Prusse vit la nécessité de commencer 

lui-même les opérations^ En conséquence ce 

roi guerrier donna ses ordres partout pour se mettre 
sur la défensive du côté de la France et de la Russie, 
et marcha en Saxe, où l'Électeur roi de Pologne avoit 
assemblé ses troupes au camp de Pirna, poste inac- 
cessible. Le roi de Prusse prévit qu'il avoit le temps 
d'en faire toutes les troupes prisonnières de guerre 
avant que les trois autres puissances déclarées contre 
lui pussent secourir celle qu'il attaquoit, qui étoit 
encore pour lui un ennemi caché et n'attendoit que 
l'approche de ses alliés pour se déclarer contre lui 

Le camp de Pirna est enveloppé de toutes parts ; 
le Prussien, maître de toute hv.Saxe, y donne des 
lois en souverain. Les troupes saxonnes sont blo- 
quées dans ce camp avec peu de vivres. Les alliés 

1 . Ici, une page de considérations sur les causes de la guerre. 



[1757] CAMPAGNES DE M. DE BEXULIEU. i09 

de la Saxe répandent, non seulement en Europe, 
mais dans le monde, l'injustice du monarque prus- 
sien, qui, sans déclarer la guerre, s'est emparé de la 
Saxe. Plus des cris partent des cours de Vienne, de 
Pétersbourg et de Versailles, et plus le monarque 
guerrier est assuré de la justice de son invasion et 
de sa prévoyance. Pirna est aux abois faute de vivres ; 
le Saxon est forcé de se rendre ; le roi de Prusse les 
veut tous prisonniers de guerre et la faim les force 
à subir la loi qu'impose le vainqueur. Ils partent de 
leur fort. Le roi de Prusse propose du service à tous 
les officiers qui voudront en prendre chez lui ; 
quelques-uns acceptent, la plupart se retirent comme 
prisonniers de guerre et donnent leur parole de ne 
point servir contre Sa Majesté prussienne et ses 
alliés qu'au préalable ils n'aient été échangés. Quant 
aux soldats, sans leur faire de question sur leur dé- 
sir, ils sont tous incorporés dans les troupes prus- 
siennes à raison de tant par régiment. 

La Saxe prise, l'armée de Frédéric II se trouve 
augmentée de 20.000 hommes. Il s'empare de Dresde, 
capitale de la Saxe, et fait de cet électorat une pro- 
vince de ses états. Argent, vivres de toute espèce, 
recrues pour son armée, tout y est disposé à son 
service, comme s'il en eût été le véritable souverain. 

Je ne dirai rien des différentes opérations qui se 
passèrent pendant cette guerre de sept campagnes 
que firent les Autrichiens et Russes contre Sa Majesté 
prussienne, et je me bornerai à parler de ce que 
j'ai vu. 

Les troupes franeoises se mettent en mouvement, 
traversant les Pays-Bas autrichiens. 24.000 hommes, 



110 CAMPAGNES [1757] 

aux ordres (lu prince de Soubise^ se porlcnt sur le 
Rhin, vers Coblenz, passent le fleuve et sont joints 
par 12.000 Allemands, troupes des (Cercles, aux ordres 
du prince d'Hildburgliausen. Celte armée est dirigée 
sur l'Elbe et, par difïerenles marches et sans rencontre 
d'ennemis, elle se rend près de Rossbach où le loi 
de Prusse, avec 25.000 hommes, s'étoit porté dans le 
dessein de combattre cette armée. 

Dans le temps des marches de l'armée du prince 
de Soubise, une seconde armée de 60.000 François, 
aux ordres du maréchal d'Estrées, traversant les 
Pays-Bas autrichiens, se porte d'abord dans le pays 
de Clèves pour faire le siège de la petite ville de 
Gueldre, défendue par 800 Prussiens. On prévoit que 
d'arrêter là l'armée, ou partie, pour prendre cette 
bicoque, seroit une perte de temps qui retarderoit 
les opérations générales que les cours alliées s'éloient 
proposées. En conséquence on prend le parti de 
construire des redoutes sur les avancées de cette 
petite place et deux bataillons sont laissés pour 
les garder et empêcher qu'aucuns vivres ne puissent 
y entrer et on joint à ces deux bataillons cinquante 
chevaux. Cette résolution fut la bonne, puisque, un 
mois après, cette garnison avoit consommé ses vivres 
et, ne pouvant espérer de secours, fut forcée de 
rendre la place et fui prisonnière de guerre. 

L'armée, qui avoit continué sa marche, s'étoit 
rendue à Wesel, où un pont de bateaux avoit été 
établi sur le Rhin et ou elle le passa. Là fut le ras- 



1. Charles de Rohan, prince de Soubise, né en 1715, maré- 
chal de France en 1758, mort en 1787. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 111 

semblemeiit de toute cette armée. Je dois dire ici 
que Wesel est une grande et belle ville, bien forti- 
fiée, avec une infinité d'ouvrages et une citadelle 
dont la droite appuie à la rive droite du Rhin qui 
baigne la ville dans toute sa longueur. 

Le roi de Prusse, dans le projet de défense qu'il 
s'étoit proposé contre tant d'ennemis puissants, avoit 
vu qu'en laissant une garnison d'au moins 10.000 
hommes pour la défense, avec toutes sortes de mu- 
nitions de guerre, une artillerie nombreuse et grande 
quantité de vivres, il ne produiroit qu'un arrêt de 
deux mois à l'armée françoise, dont il connoissoit la 
manière vive et prompte d'attaquer les places et de 
les emporter. Il avoit même jugé, en capitaine habile, 
que ces deux mois que Wesel auroit en apparence le 
mérite d'arrêter l'armée françoise, se ré'kiiroient à 
un espace de temps infiniment moindre par le cal- 
cul qu'il faisoit que, pendant la durée de ce siège, 
nous établirions des magasins de toute espèce de 
subsistances pour nous porter après en avant avec 
célérité ; que l'armée françoise acquerroit de plus 
l'avantage de s'aguerrir par ce siège, observation 
juste dont tout guerrier convient ; que de plus ce 
seroit un échec à l'honneur de ses armes 

La fin de mai, juin et juillet nous permirent seu- 
lement d'arriver sur les bords du Weser, à Hoxter, 
où le gros de l'armée passa sur des ponts établis 
au-dessus et au-dessous d 'Hoxter. 

Jusqu'alors, à peine nos troupes légères les plus 
avancées avoient-elles aperçu quelque petit détache- 
ment de celles des ennemis. Au camp d'Hoxter il 
fallut un arrêt de dix jours pour réunir des vivres 



112 C.VMl'AGNES [1757] 

L'on passa enfin le Weser vers le 20 juillet ' et, en 
deux marehes, l'armée se rendit à Halle ; elle y sé- 
journa un jour. 

Vers les dix heures du malin de ce jour, l'on est 
instruit par les troupes légères de la présence d'un 
gros corps de cavalerie, soutenu par de l'infanterie 
dont on ne peut juger la force, parce qu'elle marche 
dans les bois dont ce pays est ajjondammcnt couvert. 
Le maréchal d'Estrées est aussitôt à cheval et se 
porte en avant pour reeonnoître les différentes 
troupes qu'on lui annonce. Il donne ordre en par- 
tant que tout le camp se dispose à prendre les armes 
au moment qu'il l'ordonnera. Le maréchal fait ses 
reconnoissances ; d'une hauteur où il se place, il 
aperçoit, sur une autre hauteur vis-à-vis de lui, à la 
distance de demi-lieue, un corps de cavalerie de 
2.000 chevaux dans une petite plaine, et il voit au- 
dessus, entre les deux hauteurs, un petit combat éta- 
bli entre nos troupes légères et celles des ennemis. 

Au moment où M. le Maréchal étoit monté à 
cheval, il avoit ordonné que la brigade de Picardie 
vînt s'emparer de la hauteur où il alloit se rendre 

1. C'est le 16 juillet que l'armée passa le Weser ; elle arriva 
à Halle le 20 et y séjourna la journée du 21. Le 22, eut lieu 
une première reconnaissance, commandée })ar le marquis de 
Vogiié, avec les volontaires et troupes légères à ses ordres. Le 
24, d'Estrées fît reconnaître les hauteurs boisées, qui le sépa- 
raient de la plaine d Hasleubcck, par trois colonnes comman- 
dées par les généraux de Vogué, de Contades et d'Armentières, 
soutenues parBroglie sur la rive gauche. Le 25, il fit attaquer 
ces mêmes hauteurs par un plus fort détachement ; la droite 
était commandée par Chevert : elle comportait la brigade de 
Picardie et celle de Navarre, aux ordres du marquis de Vogué. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 113 

et que deux brigades de cavalerie vinssent se mettre 
en bataille et appuyer leur droite à la même hauteur. 
Cet ordre fut lestement exécuté et, comme ces trois 
brigades arrivoient à leur destination, les ennemis, 
qui voyoient très distinctement ce mouvement sans 
pouvoir juger de nos forces à cause des hauteurs et 
bas-fonds dont ce pays est composé, firent retirer 
leurs petites lignes de cavalerie et, en moins de six 
minutes, nous ne vîmes plus personne sur cette 
hauteur. Nos troupes légères poussèrent plus vive- 
ment celles des ennemis qui, à leur tour, se réunirent 
sur la même hauteur où étoientauparavantleurs petites 
lignes de cavalerie et y tinrent ferme. 

Les officiers commandant nos troupes, instruits par 
des prisonniers qu'ils avoient faits que cette marche 
de cavalerie et de 1.000 hommes d'infanterie avoit 
pour objet une reconnoissance qu'avoit voulu faire le 
duc de Cumberland ^ et avec lui nombre d'officiers 
généraux, firent instruire sur-le-champ M. le maréchal 
d'Estrées et lui envoyèrent ces prisonniers ; et eux, 
voyant que les ennemis ne dévoient être occupés 
que de se retirer, firent leurs dispositions pour les 
aller attaquer sur la hauteur. Du moment qu'ils 
commencèrent leur marche, les ennemis, qui avoient 
prévenu les leurs pour une retraite prompte, l'exé- 
cutèrent et la firent avec tant de vitesse qu'ils ne 
perdirent qu'une vingtaine d'hommes, dont la plu- 
part blessés de quelque coup de sabre, et, la nuit 
prête à tomber, la brigade d'infanterie de Picardie 

1. Guillaume-Augusle, duc de Cumberland, troisième fils de 
George II, roi d'Angleterre, né en 1721, mort en 1765. 

8 



114 CAMPAGNES [1757] 

et les deux ])ri£:ades de cavalerie eurent ordre de 
ronJi'erà leur camj). Je dois dire ici que la hrij^ade 
de Picardie tcnoit, dans l'ordre de bataille général, 
la gauche de l'armée, vu que trois bataillons autri- 
chiens en tenoient la droite, les troupes françoises 
étant auxiliaires à celles de l'Impératrice-Reine de 
Hongrie. 

A l'ordre du soir de ce jour, il fut ordonné que 
l'armée se tînt prête à marcher et, le lendemain 
matin, l'ordre fut donné pour qu'elle se mît en 
marche ; ce qu'elle commença à exécuter seulement 
à huit heures du matin. Les dispositions furent 
qu'elle marchât sur quatre colonnes. Les équipages 
appartenant aux différentes colonnes les suivoient. 
Il y avoit une cinquième colonne pour l'artillerie. 
Depuis que l'armée avoil passé le Weser, M. le duc 
de Broglie % lieutenant-général, avec deux brigades 
d'infanterie et quelque cavalerie, avoit marché sur la 
rive gauche pour la longer à hauteur de l'armée et 
protéger cette rive des troupes ennemies qui pou- 
voient s'y trouver, et, dans la marche de ce jour, il 
exécuta même chose. M. le duc de Randan -, lieu- 
tenant-général, maichoit sur la droite de l'armée 
avec deux brigades d'infanterie : celle de la Marine 
et celle d'Enghicn. Tous les équipages eurent ordre 



1. Victor-François, deuxième duc de Broglic, né en 1718, 
fut nommé maréchal de France et prince du Saint-Empire à la 
suite de la bataille de Bergen le 13 avril 1759. Disgracié enl7Gl, 
ministre de la guerre en 1789, il mourut en émigration en 
1804. 

2. Guy-Michel de Durfort, duc de Randan, puis duc de 
Lorge, lieutenant-général en 1745, maréchal de France en 
17()8. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 115 

de marcher vers la gauche de l'armée et furent 
occuper un gros village, situé près du Weser, où 
l'hôpital ambulant fut établi. 

L'armée fit environ deux lieues et campa, la gauche 
au Weser, la droite sur des hauteurs appuyée à des 
bois très considérables. Il se passa dans ces bois, 
pendant la journée, un petit combat entre douze 
compagnies de grenadiers qui avoient avec eux 
600 volontaires de l'armée et qui mirent en fuite 
sans beaucoup de résistance les troupes des ennemis 
qu'ils rencontrèrent. Dans ces différentes attaques 
nous perdîmes, tant tués que blessés, environ 
quarante hommes ; la perte des ennemis fut à peu 
près la même. On leur fît quelques prisonniers et 
nous sûmes qu'ils étoient du détachement qui, la 
veille, étoit de la reconnoissance qu'avoit faite 
S. A. R. le duc de Cumberland, général de l'armée 
ennemie. Nous apprîmes d'eux que, lorsque nous 
avions quitté le camp, la droite en étoit à Hameln, 
la gauche à des hauteurs et bois qui sont en forme 
de potence, un peu en arrière du village d'Has- 
tenbeck, le centre de leur armée adossé à une suite 
de bois qui se prolongeoient presque jusqu'à leur 
droite qui appuyoit audit Hameln, place fortifiée à 
la moderne en bonnes courtines, avec bastions 
adhérents et demi-lunes, le tout revêtu d'une 
bonne maçonnerie, et un chemin couvert. 

Le camp établi sans gros ni menus équipages, 
l'armée passe la nuit dans cette position. Au point 
du jour du 25 juillet, M. de Chevert ^ lieutenant- 

1. François de Chevert, l'illustre homme de guerre qui, 



116 CAMPAGNES [1757] 

général, se porte de sa personne à la brigade de Pi- 
cardie ; il étoit muni d'ordres pour la faire marcher, 
de même que celle de Navarre qui tlevoit y être 
jointe et devoit être en marche pour cette jonction ; 
mais, éloignée de celle de Picardie, il lui falloit sans 
doute du temps, vu qu'elle étoit campée à la droite 
de la seconde lisrne. Comme on l'attendoit, il se 
passa un petit événement, que je suis bien aise de 
rapporter, pour qu'en pareille circonstance on 
puisse se déterminer comme on le fit alors, car le 
contraire auroit pu avoir les suites les plus fi'icheuses 
le jour (le la bataille. 

La brigade de Picardie, sous les armes et en 
bataille, attendant celle de Navarre, toutes deux 
devant être chargées ce jour-là de l'opération 
d'attaque, il prend fantaisie au général Chevert d'or- 
donner que cette brigade soit disposée par piquets 
de cinquante hommes, comme il étoit d'usage et 
l'est encore, formés à raison de trois hommes par 
compagnie (la forme des troupes aujourd'hui en 
deraanderoit six). Cette proposition fut trouvée 
des plus singulières, et pas un capitaine qui ne se 
dît : « Comme aujourd'hui je combattrai avec 
trois hommes seulement de ma compagnie sur cin- 
quante, tous les autres me seront inconnus et, de 
la part de tous ces inconnus, je le serai aussi ; nulle 
confiance de part et d'autre ; je serai privé de mon- 
trer le bon exemple à des soldats que j'ai tâché de 
former bons pendant sept ans de peine ; privé dans 



engagé à quinze ans, conquit tous ses grades par des actions 
d'éclat, notamment au siège de Prague, et mourut lieutenant- 
général et grand-croix de Saint-Louis en 1700. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 117 

l'action de nommer tel ou tel que je connois 
plein de courage, de veiller sur la conduite de tel ou 
tel qui n'a joint les drapeaux que depuis quatre mois, 
et d'autres un an auparavant comme recrues ; plus 
sous mes yeux des soldats du village, de la ville, ou 
des campagnes voisines que j'habite ! » Ajoutez à 
toutes les fâcheuses réflexions que chacun se faisoit 
d'un pareil ordre celles qui dévoient rouler dans 
la tète de chaque soldat, dont chacun d'eux alloit 
se trouver avec quarante-sept compagnons de diffé- 
rentes compagnies, dont la plupart ne se connoissoient 
que par l'uniforme ; de plus, pas un officier de ceux 
qui avoient servi sous le génie du regretté maréchal 
de Saxe, dont la guerre présente renouveloit le poids 
de sa perte, qui ne vît la réputation de la brigade 
de Picardie compromise par la formation qu'avoit 
ordonnée le général Chevert. 

M. de Bréhant ^ un des valeureux colonels de 
l'armée et qui commandoit le régiment, étoit à la 
droite avec M. de Chevert ; au bourdonnement que 
cet ordre occasionna, il quitta le général et vint 
pour voir ce qui en étoit. J'étois chef de peloton, 
ayant pour adjoint le comte de Blou -, officier du 

1. Marie-Jacques, marquis de Bréhant, vicomte de Lisie, 
seigneur en partie de la ville de Saint-Brieuc, etc., lieutenant 
au régiment de Nicolay dragons en 1724, brigadier en 1748, 
colonel de Picardie, en 1749, maréchal de camp en 1761, mort 
vers 1765. Il fit toutes les campagnes d'Allemagne de 1734 à 
1761, de Flandre de 1742 à 1745 et d'Italie de 1747 à 1748. 

2. Jean-Louis de Blou de Chadenac, né en 1735 à Thueyts 
en Vivarais, lieutenant dans Picardie en 1746, capitaine en 
1755, lieutenant-colonel du régiment de Troyes en 1771, puis 
du régiment de Piémont en 1776 et chevalier de Saint-Louis en 
1771. 



lis CAMPAGNES [1757] 

pays de Vivarois oomme moi, qui est aujourd'hui 
lieutenant-colonel i\u légiment de Piémont. 

Je suis un des premiers qui voient M. de Bréhant 
venir à nous. Ce chef avoit pour moi de l'amitié et 
une certaine confiance, que j'avois acquise par mon 
attention à penser comme lui, par mon zèle dans 
l'exécution de ses ordres de paix, par mon désir 
ardent de me trouver pendant la guerre à même de 
continuer mon bon propos sur tous les objets qui 
intéressoient le Roi ^ 

Je m'avance et lui dis : « La formation que M. de 
Chevert veut donner à votre régiment est généra- 
lement désapprouvée de tout le monde ; nous 
connaissons tous que l'on prend cet ordre dans les 
tranchées, pour des considérations contraires au 
bien du service. (On se formoit ainsi pour éviter 
qu'une compagnie, qui appartenoit au capitaine, ne 

1. Nous croyons devoir mettre en note le résumé d'une di- 
gression qui tient huit pages du manuscrit et dans laquelle 
l'auteur développe des considérations assez obscures sur l'avan- 
cement. En temps de paix « les officiers généraux de la Cour » 
sont employés de préférence k ceux qui sont « parvenus à ce 
grade après de longs services » et qui sont « délaissés comme 
un manteau dont on ne fait plus d'usage lorsque le temps est 
serein ». Le ministre a cependant raison de favoriser les pre- 
miers parce qu'ils sont plus jeunes. Mais les officiers qui sau- 
ront ne pouvoir avancer cesseront d'étudier. Il ne faut pas 
placer « une barrière trop forte » entre la noblesse de cour et 
« celle qu'on nomme de province, qui est la plus nombreuse... 
pour que le corps de la noblesse n'en fasse qu'un et qu'une 
fâcheuse jalousie ne la partage... Un de nos grands rois a 
pris pour devise un soleil, ce soleil doit luire pour tout son 
peuple ». La seconde noblesse n'a fourni qu'un maréchal, le 
maréchal de Vaux (Noël deJourda, comte de Vaux, né en 1710, 
maréchal de France en 1783, mort en 1788). 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 119 

fût dans le cas de trop souffrir..., car celte compa- 
gnie écrasée ruinoit son capitaine s'il échappoit au 
danger.)... Mais aujourd'hui, avec la formation que 
le général vient d'ordonner au régiment, après sept 
ans de paix, alors que les deux tiers au moins des 
soldats sont nouveaux et n'ont vu brûler de la 
poudre qu'à l'exercice de paix, vous devez vous 
attendre à voir leur honneur compromis. Cette pha- 
lange, la première françoise, fera peut-être aujour- 
d'hui sa première faute...; le colonel se fera tuer, 
et avec lui cinquante ou soixante officiers..., mais 
le sang de ces braves ne suffira pas pour laver la 
tache... ; elle durera autant que la monarchie. 
Vous êtes le chef et votre honneur en est le pre- 
mier ^ ! » 

Au même instant, M. de Bréhant est environné par 
quarante officiers et je dois dire que la composition 
en étoit parfaite, que l'intelligence pour la guerre y 
dominoit. Le bon, honnête et brave M. de Bréhant 
passoit ses étés avec nous ; depuis sept ans nous 
nous préparions avec lui à la guerre, dans nos con- 
versations, dans nos promenades voilà pourquoi 

nous prîmes la liberté de lui dire notre opinion. Il 
fut de notre avis et alla rejoindre M. de Chevert pour 
lui dire la peine qu'occasionnoit au régiment la 
formation qu'il vouloit lui donner. 

La réponse de M. de Chevert ne fut pas fort con- 
séquente ; il allégua que, lorsqu'il voudroit faire 
marcher cinquante ou cent hommes du régiment, 

1. Nous avons cru devoir supprimer de longs passages de 
ce discours, dont l'imagination de l'auteur a certainement 
augmenté beaucoup les dimensions réelles. 



120 CAMPA.GNES [1757] 

il seroit sûr, en faisant marcher un ou deux piquets, 
de la justesse de la composition . 

M. de Bréljant vint donc nous rejoindre au mo- 
ment où, par impatience, notre peloton, qui s'étoit 
grossi de plusieurs autres officiers, alloit à lui. 11 
nous fit part de la réponse du général, à quoi una- 
nimement nous ripostâmes de dire au général que, 
lorsqu'il aura besoin de cinquante ou cent hommes, 
d'ordonner à une ou deux compagnies de marcher 
et que, quoiqu'elles fussent réduites par les détachés 
ou malades à trente hommes sous les armes, nous 
répondions tous d'en tirer le service de cinquante. 
M. de Bréhant se rendit à notre désir. 

La brigade de Navarre, qui devoit nous joindre, 
ne paroissant pas, M. de Chevert prit le parti de lui 
envover un aide de camp, pour qu'il eût à la diriger 
sur le point de réunion qu'il lui indiqua. Celle de 
Picardie se mit en marche, ses quatre pièces de canon 
à sa tête, sans autre équipage que les valets montés 
(ce jour étoit le 25 juillet 1757). Après avoir parcouru 
trois quarts de lieue de plaine, elle gravit une hauteur 
assez roide dont la sommité étoit couverte de bois. 
Cette hauteur tenoit à d'autres, pas plus élevées, 
mais formoit une forêt de demi-lieue de large, assez 
claire et toute en bois de haute futaie. L'on mit des 
petites troupes en avant et sur les flancs, car nous 
n'avions pas un homme de cheval. Notre marche se 
fit avec beaucoup de sécurité, tant il s'étoit répandu 
et accrédité que les ennemis étoient bien éloignés 
de vouloir hasarder une bataille ; et le général 
Chevert étoit dans l'opinion comme certaine que 
l'armée des ennemis se dirigeoit sur Hanovre, ce 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 121 

qui nous rappeloit la certitude qu'avoient les géné- 
raux que les alliés ne nous attendroient pas à Ans 
et Raucoux, et tous, loin de notre général, entre 

officiers particuliers, nous plaisantions Ainsi 

discourant, nous traversâmes cette forêt ; un brouil- 
lard très fort couvroit l'horizon, de manière que de 
la lisière du bois où nous étions paroissoit devant 
nous comme un lac d'eau ou de ténèbres. 

Le soleil, qui étoit déjà haut (l'heure étant de sept 
à huit heures), nous permit bientôt de découvrir un 
mamelon couvert de bois et de troupes, que la 
lueur des baïonnettes nous fit d'abord apercevoir ; 
par la même raison elles voyoient la tête de notre 
colonne. M. de Chevert ordonna de se mettre en 
bataille, ce qui fut exécuté. A ce mouvement nous 
vîmes de l'agitation et du mouvement aux troupes 
ennemies que nous apercevions, qui consistoit à 
prolonger leur gauche. Cette indication de leur part 
donna à croire au général Chevert qu'elles n'étoient 
pas en force et [étoient] peut-être en mouvement pour 
se retirer par le chemin de Hanovre, qui étoit à un 
quart de lieue de la position qu'elles occupoient. 

D'un moment à l'autre, le brouillard quittoit les 
hauteurs et paroissoit s'épaissir dans la plaine. M. de 
Chevert fit marcher la brigade de front pour s'em- 
parer des haies qui étoient à sept ou huit cents pas 
de la lisière du bois auquel nous étions adossés, à 
peu près à moitié chemin des ennemis. Le régiment 
en bataille arriva à ces haies. M. de Chevert, dont le 
projet étoit de marcher de front à la hauteur que 
tenoient les ennemis pour les y attaquer, continuant 
de penser que ce n'étoit là qu'une arrière-garde de 



122 CAMPAGNES [1757] 

leur armée, ordonna que tous les soldats qui avoient 
des haches ou serpes fussent employés à couper les 
haies et les soldats commencèrent à y travailler. 
Clomme l'on s'en occupoit, M. de Lusignan \ capi- 
taine du régiment, commandant les quatre pièces 
de canon de quatre livres de halles attachées à la 
hrisfade, dit à M. de Bréhant : « T^es troupes ennemies 
en face de nous sont plus qu'à portée pour que nous 
les incommodions ; d'ailleurs on sera instruit si elles 
veulent nous répondre et si elles ont du canon, et 
cela peut aider M. de Chevert pour savoir à quoi il 
a affaire. » Cette proposition étant du goût de M. 
de Bréhant, il va sur-le-champ joindre M- de Che- 
vert, qui étoit vers le centre du régiment à voir 
couper les haies. M. de Chevert examine la position 
des ennemis, dont à cet instant on découvroit une 
ligne de trois ou quatre bataillons. Le brouillard 
s'abattoit lentement. Le général approuve. M. de 
Bréhant retourne à M. de Lusignan, auquel il 
commande d'ouvrir le feu. M. de Lusignan, dans 
l'intervalle, avoit tout disposé ; lescanonniers étoient 
à leurs pièces. (Je dois ici observer que ces pièces 
de quatre, attachées au régiment à raison d'une par 
bataillon, y étoient servies par des soldats desdits 
bataillons à raison de seize hommes pour chacune 
d'elles, lesquels étoient parfaitement instruits pour 
les pointer, tirer avec la plus parfaite célérité et les 
manœuvrer sous toutes les formes qu'un régiment 
peut prendre.) 

L'ordre donné, le feu commence, ce qui met 

1. René Couhé de Lusignan de Saint-Phele, de Maillé en Poi- 
tou, volontaire puis lieutenant en 17'i5, capitaine en 1755, 
major de lirest en 1777. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 123 

trouble et grande agitation aux bataillons qui en 
reçoivent les coups. Après un feu de six minutes, 
les ennemis nous ripostent avec une batterie de six 
pièces de canon, dont les boulets qui nous venoient 
étoient près du double des nôtres. 

A cet instant la brigade de Navarre arrive. M. de 
Chevert lui fait dire de venir se mettre en bataille à 
notre gauche, ce qu'elle exécute. Comme elle tra- 
versoit la petite plaine, entre le bois et la position 
de la brigade de Picardie le canon de l'ennemi 
l'endommage d'une quinzaine de soldats tués ou 
blessés. 

A ce moment il est neuf heures du matin ; le 
brouillard se dissipe, s'abat avec la vitesse d'un rideau 
que l'on tire et nous découvrons toute l'armée 
ennemie en bataille. De leur seconde ligne, qui se 
dirigeoit à portée des troupes vers leur gauche, une 
seconde batterie de huit pièces est dirigée sur les 
deux brigades isolées de Picardie et de Navarre. 

Une quinzaine de cavaliers de nos troupes légères, 
que le bruit du canon avoit attirés, disent au géné- 
ral Chevert que toute l'armée françoise est en marche, 
ce dont le général étant instruit, il s'informe des 
distances, dont il lui est rendu un compte peu cer- 
tain. Il donne alors ordre au maréchal des logis qui 
les commande d'aller avec sa troupe reconnoître la 
marche de notre armée et de venir lui en rendre 
compte; il y joint un de ses aides de camp. Voyant 
qu'il n'avoit plus affaire à une arrière-garde mais à 
l'armée entière, il ordonne que les deux brigades à 
ses ordres aient, par un demi-tour à droite, à mar- 
cher en arrière, traverser la petite plaine qui les 



124 CAMPAGNES [1757] 

sépare du bois, y arriver, y entrer, s'y mettre à cou- 
vert du canon et, par un autre demi-tour à droite, 
faire face aux ennemis, Ot ordre s'exécute sans 
beaucoup de perte, la canonnade des ennemis étant 
mal dirigée. 

Le général, par un temps de galop en dedans du 
bois, se poile sur la lisière de gauche pour y cher- 
cher l'armée et voir si elle arrive, mais vainement 
et il n'aperçoit pas un homme. 

Si les ennemis eussent bien connu notre position, 
ils en eussent tiré un grand avantage, car, après 
avoir culbuté ces deux brigades, ils se seroient trouvés 
sur le flanc droit de l'armée du Roi et les inconvé- 
nients qui eussent pu en suivre eussent été bien 
fâcheux. 

Ce ne fut qu'au bout de quatre heures de station 
dans le bois que nous découvrîmes les diflerentes 
colonnes de l'armée du Roi, dont celle de la droite 
vint appuyer à la droite du bois où nous étions. 
Notre petite canonnade du matin avoit accéléré le 
départ et la marche de l'armée et, le brouillard 
tombé, M. de Chevert avoit donné nouvelle de ce 
qu'il voyoit au maréchal d'Estrées. 

Je dois dire ici la négligence des ennemis et jus- 
tifier l'opinion du général Chevert, qui vouloit tou- 
jours que l'armée ennemie fût en retraite sur Hanovre, 
car nous n'avions pas trouvé vestige d'ennemis dans 
le bois que nous avions occupé le matin et qui 
n'étoit pas à seize ou dix-huit cents pas de leur 
ligne de bataille ; cette inadvertance de leur part 
faisoit persévérer le général Chevert dans son idée 
(et tout autre y eût été trompé) et, sans l'iieureux 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. i25 

hasard qui ne permit à la brigade de Navarre de 
pouvoir nous joindre que vers neuf heures du matin, 
le général Chevert avec ses deux brigades alloit 
donner dans le pot au noir, attaquer seul l'armée 
ennemie, et n'eût pas manqué d'être bien reçu et 
étrillé. Le général Chevert s'impatientoit beaucoup 
du retard de la marche de cette brigade et de la 
suspension de l'attaque qu'il projetoit, mais la For- 
tune veilloit et l'Etre suprême, qui conduit tout 
comme il le veut, étoit pour lui ^ 

Sur les deux heures de l'après-midi, arrive M. de 
Vallière '^, lieutenant-général commandant l'artil- 
lerie ; après une courte conversation avec M. de 
Chevert, il met pied à terre, s'avance en avant du 
bois, demandant à être seul pour ne pas attirer un 
feu inutile sur les curieux (ce qui étoit déjà arrivé à 
quelques-uns, du moment qu'ils sortoient trois 
ou quatre ensemble, et nous avoit occasionné la 
perte de quatre soldats tués dans le bois). M. de 
Vallière fait donc tranquillement sa reconnoissance 
et observation sur tout le front de bataille que 
tiennent les ennemis ; il rentre dans le bois, prend 
des lunettes et, d'un arbre auquel il s'appuie, il 
découvre plusieurs batteries, comme nous l'avions 

1 . L'auteur se trompe : ce n'est pas par inadvertance que 
Cumberland avait, le 25 juillet, mollement défendu les hau- 
teurs qui coupaient la plaine, mais pour attirer l'armée fran- 
çaise sur le terrain mieux choisi qu'il avait préparé ; d'ailleurs 
si Chevert avait attaqué de suite Hastenbeck, le maréchal 
d'Estrées l'aurait ou arrêté ou fait soutenir par toute l'armée 
française qui le suivait à petite distance. 

2. Jean-Florent de Vallière, né en 1666, sous-lieutenant en 
1690, lieutenant-général en 1734, grand-croix de Saint-Louis 
en 1739, mort en 1759. 



126 CAMPAGNES [1757] 

déjà fait, au bas des hauteurs où paroissoil leur 
gauche teiiaiil la sommité, au bas de htquelle on 
découvroit inie redoute très rasante. 

Quant au reste de l'ordre de leur l)alaille, j'en ai 
parlé ei-devant et je répète pourtant : la droite à 
Hameln ; un bosquet dans la plaine qu'ils oceu- 
poient à une portée de canon d'Hameln ; leurs 
lignes adossées à des bois qui se prolongeoient 
jusqu'aux hauteurs où appuyoit leur gauche ; en 
avant et rapproché de la gauche, le village d'Has- 
tenbeck ; la sommité de la montagne ' garnie de 
troupes, celles que nous avions découvertes le matin 
et avec lesquelles nous nous étions canonnés ; 
leurs batteries établies l'une à mi-côte de la hauteur 
et l'autre au bas de la montagne, qui mérite ce nom 
par sa grande élévation et toute couverte de bois, 
avec des parties en taillis où un homme seul ne peut 
pénétrer qu'avec de la peine, ce que nous éprou- 
vâmes le lendemain. 

M. de Vallière remonte à cheval, va conférer 
avec M. le maréchal d'Estrées de ce qu'il y a à 
faire sur tout ce qu'il a observé. Une heure après, 
il nous arrive, suivi d'un train d'artillerie de vingt- 
cinq pièces de canon de douze et seize livres de 
balles, et de quatre de vingt-quatre ; il en désigne 
et ordonne l'emplacement. Tout cela s'exécute sans 
que les ennemis tirent un coup de canon ; nous 
voyons seulement qu'ils sont occupés à en placer 
comme nous. On fait rentrer dans le bois tous 
les chevaux d'artillerie, on laisse quelques fourgons 
épars dans la plaine, où sont les gargousses pour le 
service de cette artillerie. 

1. I.o monl SclicckonlxM'i;. 



[1757] DE MERGOYROL DE BEAULIHU. 127 

M. de Chevert, qui prévoit que le bois où nous 
sommes va être l'égout des boulets ennemis de la 
canonnade qui se dispose, ordonne que les deux 
brigades à ses ordres s'enfoncent de quatre-vingts ou 
cent pas dans le bois, pour s'en mettre à couvert, 
et, au moment où cet ordre s'exécute, la canonnade 
commence ; elle fut d'un fracas terrible, tant de 
notre part que de celle de nos ennemis ; le nombre 
des canons étoit égal de part et d'autre, mais, soit 
que nos batteries fussent mieux disposées, nos canon- 
niers plus habiles, ou la position du soleil plus favo- 
rable, nous venant par derrière et frappant dans les 
yeux des ennemis, tant est qu'à chaque instant on 
les voyoit abandonner leurs pièces. Les nôtres avoient 
la malice de diminuer leur feu, mais de le disposer 
pour lorsqu'ils reviendroient, et, au moment que les 
malheureux revenoient à leurs pièces, on les chassoit 
d'une manière cruelle. La plupart de leurs pièces 
furent démontées ; ils firent une perte très considé- 
rable de leurs canonniers et, dès sept heures et 
demie du soir, leur feu fut éteint. Cette canonnade, 
qui commença à quatre heures de l'après-midi, 
porta grand dommage à leurs lignes, où ils perdirent 
nombre de chevaux et d'hommes. 

Quant à notre perte, elle fut de quatre canonniers 
et un cheval à M. de Chevert, tué dans le bois. Il 
est vrai que la terreur avoit si fort pris aux canonniers 
ennemis que, pointant on ne peut plus mal, tous 
leurs boulets passoient par-dessus la tête de nos 
canonniers et venoient frapper la pointe des arbres 
du bois où nous étions. 

Nos batteries continuèrent à tirer sur celles des 



128 CAMPAGNES [1757] 

ennemis qu'ils avoienl abandonnées, pour les 
deliuire le plus possible, et, tant que durèrent le reste 
du jour et le feu, ils n'eurent le courage seulement 
de chercher à les déplacer pour les mettre à labri 
et attendirent la nuit pour y pourvoir. Après la 
bataille, nous lûmes instruits qu'à cette canonnade 
ils pertlirent cent artilleurs. 

La canonnade finie, la curiosité sur ses effets le 
fut et chacun pensa à manger un morceau, car la 
plupart des officiers n'avoient guère pris de la jour- 
née qu'un morceau de pain, et j'étois du nombre. 
Ce qui lestement fait, je fus joindre M. de Bréhant, 
qui étoit à table sur le gazon avec le général Chevert, 
qui arrivoit de chez M. le maréchal d'Estrées. Leur 
repas pris (il étoit alors neuf heures un quart), M. de 
Chevert ordonna que les deux brigades à ses ordres 
se tinssent prêtes à marcher, qu'il n'v eût que le 
moins de chevaux possible menés à cette marche. 200 
volontaires, aux ordres de M. de Rocqueval, capi- 
taine de Picardie, avoient été poussés à dix heures en 
avant et étoient venus se placer sur la lisière du bois 
et au bas des hauteurs que la gauche de l'armée 
ennemie occupoit et dont les troupes que nous 
avions vues pendant la journée n'étoient pasà plus de 
mille ou douze cents pas. A onze heures de la nuit, ces 
deux brigades en colonne, ayant rompu par compa- 
gnie, se mirent en marche et, la direction étant de 
tourner la gauche des ennemis, elles vinrent passer 
contre le bois qu'ils occupoient (ce bois étoit prolongé 
à sa droite par un terrain en culture qui n'avoit pas 
quatre cents pas de large, et puis le bois reprenoit) '. 

1. Trouée de Voremberg, entre le mont Scheckenberg, qu'oc- 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 129 

Le chemin que la colonne fut obligée de prendre 
rasoit à sa gauche le bois où étoient les ennemis ; 
il étoit si étroit, si pierreux, si encaissé que dans sa 
plus grande partie à peine pouvoit-on marcher deux 
hommes de front, ce qui occasionnoit un défilé 
continu, quoiqu'il y eût très peu de chevaux dans 
cette colonne, car tous les officiers en état de marcher 
étoient à pied ; mais plusieurs d'eux avoient ordonné 
à leurs domestiques à cheval et qui menoient le 
leur en main, de suivre la colonne; les autres valets 
et leurs chevaux étoient par conséquent séparés, 
ce qui causoit, de la part de ces chevaux, des hen- 
nissements continuels. 

J'affirme que ces deux brigades marchoient dans 
le plus grand désordre, par l'impossibilité que cela 
fût autrement, avec un bruit de gamelles et bidons 
et choc des armes par les chutes fréquentes que fai- 
soient les soldats dans ce mauvais chemin. Le 
silence seul étoit observé et je l'attribue au danger 
que chacun voyoit dans cette marche, sans oublier 
d'y maudire le hennissement des chevaux. Si chaque 
officier eût laissé ses chevaux au bois que nous quit- 
tions, la marche eût été plus secrète et je dois dire que 
la majeure partie de ceux de la brigade de Picardie 
avoient pris ce parti. 

Après avoir monté dans ce désordre pendant une 
demi-heure à la file les uns des autres, assez les- 

cupait en force la gauche de l'armée ennemie, et les hauteurs 
boisées dont l'armée française s'était emparée dans la journée 
du 25. Chevert avait reçu du maréchal d'Estrées l'ordre de 
tourner pendant la nuit le mont Scheckenberg et de s'en 
emparer au point du jour. 

9 



130 CAMPAGNES [1757] 

lement, car chacun se voyoit dans un coupe-gorge, 
le premier bataillon déboucha sur une petite plaine 
de champs cultivés, tenant et faisant suite à ceux 
qui ëloient à notre droite. Au fur et à mesure que les 
compagnies sortoient de ce défilé et se formoient 
par compagnie, les colonnes se prolongeant par 
la droite, on arrivoit près du bois qui terminoil 
cette trouée. Les quatre bataillons du régiment de 
Picardie tinrent tout l'espace, à peu de chose près, de 
ce terrain entre les deux bois ; dans celui de gauche, 
que nous venions de longer, ëloient les ennemis. 

Cette première brigade formée fut portée envi- 
ron soixante pas en avant pour faire place à celle 
de Navarre qui se mit en seconde ligne, et tous les 
chevaux qui appartenoient à ces deux brigades 
furent placés dans le penchant delà trouée, derrière 
Navarre, et, comme ce terrain étoit sans la moindre 
ressource pour les faire manger, les hennissements 
furent toujours continuels. 

De n'avoir pas trouvé un ennemi dans l'espace que 
nous avions parcouru, malgré tout le fracas qui s'é- 
toitfait ; ayant longé, et sous les branchages du bois 
qu'ils occupoient, le chemin creux dont je viens de 
parler et n'y ayant personne d'eux à cette lisière du 
bois, cette négligence inouïe de leur part (si c'en 
étoit une, idée à laquelle on ne pouvoit s'arrêter) 
donnoit à penser au général Clhevert qu'ils dévoient 
être en pleine marche sur Hanovre, comme il a voit 
toujours pensé qu'ils le feroient. Sa persuasion à 
cet égard étoit si constante qu'en mettant les 
deux brigades à ses ordres en bataille, leur front 
faisoit face au chemin de Hanovre et le dos en partie 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 131 

au bois où les ennemis étoient. La nuit se passa 
dans cette position ; il fut permis aux soldats de 
s'asseoir ; fatigués de toutes les marches de la veille 
et des jours précédents, ils ne tardèrent pas à s'en- 
dormir. 

Les huit pièces de canon de ces deux brigades 
gravirent la montagne à leur tour, noii sans beau- 
coup de bruit, et le silence persévérant de la part 
des ennemis confirmoit de plus en plus qu'ils 
dévoient avoir quitté leur position de la veille. 

Un peu avant le jour, M. de Bussy, qui comman- 
doit 400 volontaires de l'armée, vint joindre M. de 
Chevert, et sa troupe et lui furent placés à la gauche 
des deux brigades d'infanterie. Arrivé à cette gauche 
et appuyant la sienne à la lisière du bois, il lui prit 
fantaisie, en homme de guerre pourtant, de pousser 
trente volontaires dans le bois, avec ordre de le 
fouiller en se portant en avant, vu que la disposition 
que nous tenions lui paroissoit singulière, excepté 
que l'on ne fût sûr de la retraite des ennemis. 

L'aube du jour commencoit à paroître alors. Les 
trente volontaires en petit peloton n'eurent pas fait 
cent pas dans le bois, que nous entendîmes tirer 
quelques coups de fusil. Comme la plus grande partie 
des officiers et soldats avoient dormi deux ou trois 
heures et s'étoient éveillés, les deux brigades furent 
bientôt debout et à leurs armes, chacun ayant reposé 
les tenant dans les bras et les couvrant pour les 
garantir de l'humidité de la nuit, ainsi que chaque 
officier particulier l'avoit recommandé à sa troupe ; 
les capitaines en firent sur-le-champ l'examen pour 
voir si les amorces étoient bien séchées et pour porter 



132 CAMPAGNES [1757] 

remède à celles qui, négligées, ne le seroienl pas, ce 
qui fut exécuté. 

Pendant ce temps, M. de Bussy quitta l'ordre qu'il 
Icnoil en bataille, disposa sa troupe en faisant face 
au bois et fit marcher cinquante hommes de plus 
dans le bois, pour soutenir les trente premiers 
qu'il V avoit jetés, avec ordre, comme lui avoit pres- 
crit le général, d'être sur la défensive et de ne point 
avancer dans le bois, pour éviter que les ennemis 
fussent instruits que nous fussions avec une apparence 
de force si près et derrière leur gauche, ce qui fut 
exécuté avec intelligence, et les deux brigades res- 
tèrent dans la position de la nuit, tant le manque 
de la garde de la lisière du bois confirmoit à chacun 
que les ennemis s'étoient retirés. 

T.es premiers ennemis découverts dans le bois 
entrelenoient toujours une petite escarmouche avec 
les trente hommes de M. de Bussy, mais, comme 
chacun des nôtres et des ennemis prenoit un bon 
et gros arbre de la forêt pour se mettre à couvert 
et cherchoit à tirer avec avantage, il ne se tiroit 
guère qu'un ou deux coups de fusil par minute et 
le bruit que nécessairement les ennemis dévoient 
entendre ne leur portoit nulle alarme par sa médio- 
crité, surtout restant toujours fixé au même lieu. 

Le jour augmentant sa lumière, M. de Chevert 
s'avança dans la trouée derrière nous ; il découvrit 
partie de l'armée Françoise qui formoit sa ligne et 
découvrit également la droite de l'armée ennemie 
dans la même position qu'elle avoit tenue la veille, 
ainsi que le centre et la gauche, qu'il n'avoit pu 
voir, à cause de la montagne et des bois où nous 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 133 

touchions ; il jugea que tout devoit être dans le 
même ordre que la veille et il fut décidément éclairé 
et vit que nous jouerions des couteaux et qu'il y 
auroit bataille. 

Dans ce cas, il avoitpris les ordres de M. le maré- 
chal d'Estrées, comme pour le cas où les ennemis se 
retireroient. Tout avoit été prévu dans le conseil de 
guerre tenu la veille en présence de M. le duc d'Or- 
léans, premier prince du sang. 

De retour de ses observations, le soleil frappant 
alors l'horizon, il ordonna que les brigades de Picar- 
die et de Navarre se missent en colonne par bataillon 
de front, le premier de Picardie tenant [la tête], les 
autres successivement et après, les quatre de Navarre. 
Là dévoient les joindre deux autres brigades d'infan- 
terie, d'abord celle de la Vieille Marine, qui nousjoi- 
gnit seulement sur les sept heures ; elle étoit aux 
ordres de M. de Maupeou, qui nous annonça la pro- 
chaine arrivée de celle d'Eu et d'Enghien que condui- 
soit M. de Randan. Ces deux brigades étoient celles 
qui avoient marché sous les ordres de ce dernier 
général pour couvrir la droite de l'armée à son départ 
de Halle, et avoient marché par échelons puisqu'elles 
ne purent arriver ensemble, ce qui retarda le commen- 
cement de l'attaque de M. de Chevert (ce qui avec 
raison lui donnoit grande fâcherie et impatience, les 
ennemis pouvant se pourvoir à leur gauche par une 
augmentation de troupes et de difficultés). 

La brigade de la Marine prit la même formation que 
celles de Picardie et de Navarre en se formant par 
bataillon de front en colonne. Celle d'Eu ne paroissant 
pas encore, cela donna tout loisir à M. de Chevert de 



134 CAMPAGNES [1757] 

rappelai' :iii\ troupes à ses ordres un des moyens de 
l'ancieiuie clicvalciie. Placé sur la droite du (U'ulre 
de la colonne, il mande que les colonels et lieute- 
nants-colonels viennent à lui ; ils s'y rendent et 
M. de Chevert leur dit : « De ce que nous allons 
faire dépend aujourd'hui la continuité de la i>loire 
des armes du Roi, celle des vieilles et premières 
phalanges de l'État à vos ordres. Vous voyez notre 
position et que nous sommes, par la marche que 
nous avons exécutée pendant la nuit, sur le flanc 
gauche et même derrière cette aile des ennemis. 
Notre attaque doit être aussi prompte que l'éclair ; 
nous ne devons pas y tirer un coup de fusil, mais, 
passant toujours en avant dans le bois où nous 
allons entrer, joindie l'ennemi et le chasser à coups 
de baïonnette. Je demande donc vos paroles. Mes- 
sieurs, que vous conduirez ainsi vos troupes ; que 
chacun de vous aille à son régiment y assembler les 
officiers pour avoir d'eux même promesse, avec indi- 
cation d'en faire part chaque capitaine à sa compa- 
gnie. Je vous préviens de plus que le commencement 
de notre attaque doit décider la marche et les 
attaques de l'armée. » Dans les points convenus, 
chaque colonel vint à son régiment y assembler ses 
officiers et leur répéta ce que le général C^hevert 
avoit exigé d'eux, leur demandant à son égard même 
parole. Le tout convenu, les officiers furent à leur 
poste. 

A ce moment la brigade d'Eu débouche d'un 
petit bosquet à un quart de lieue de nous. M. de 
Chevert ordonne neuf compagnies de grenadiers, 
trois de chacune de ces trois premières brigades, 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 135 

aux ordres de M. le comte du Châtelet \ lesquelles 
viennent se mettre en bataille à la tête de la colonne, 
en avant du premier bataillon de Picardie, et font 
le premier échelon de la colonne qui devoit être 
formée de ces quatre brigades. Le canon de chacune 
d'elles devoit marcher dans le bois, sur le flanc, ce 
qui ne pouvoit s'exécuter qu'en serpentant et par 
l'adresse des conducteurs, M. de Bussy, avec les 
400 hommes à ses ordres, fait la tête du tout. 

L'ordre donné, tout s'ébranle et se met en mar- 
che. A deux cents pas dans le bois commence une 
fusillade entre les troupes qui s'y trouvent et celles 
aux ordres de M. de Bussy, qui y fut tué. Cette for- 
midable colonne marche toujours. Les 400 hommes 
de feu M. de Bussy, une moitié appuyée à droite et 
l'autre à gauche, continuent de tirer en marchant 
en avant et, à hauteur de la colonne qui tient sa 
parole et marche toujours sans tirer, le premier 
échelon des troupes que nous avions trouvées y joint 
un second qui devoit le soutenir et eux s'y rallient et 
le feu devient plus considérable. Ici il faut dire que 
le terrain alloit toujours en montant insensiblement, 
ce qui faisoit que les ennemis faisoient beaucoup de 
feu, mais peu de mal, le bois nous garantissant en 
partie. La colonne tient encore ici sa parole et, conti- 
nuant sa marche, part au pas bien décidé, avec une 
contenance très assurée. A quatre pas les ennemis 
font demi-tour à droite et se retirent. 

i. Marie-Louis-Florent, comte puis duc du Châtelet, né en 
1727, alors colonel de Navarre, puis colonel du régiment du 
Roi, et lieutenant-général . eu 1780. Il fut ambassadeur de 
Louis XVI en Angleterre. Il était le fils de la célèbre Emilie de 
Breteuil, marquise du Châtelet. 



136 CAMPAGNES [1757] 

La colonne devoit tout entraîner et l'auroit fait 
bien certainement après avoir marché encore deux 
cents pas, mais les grenadiers qui en tiennent la lète 
s'arrêtent malheureusement et commencent un feu 
de mousqueterie très vif. Comme celui des ennemis 
tomboit tout sur le centre, insensiblement ces gre- 
nadiers, pour éviter le danger de ce centre, appuyent 
les uns à droite, les autres à gauche, et découvrent 
environ quatre pelotons du premier bataillon de ceux 
placés au centre, où j'étois, y commandant le mien. 
M. de Bréhanl, qui étoit à la droite de son premier 
bataillon, vient au centre et me dit : « Pourquoi donc 
cette fusillade ? » et montrant de la main ceux qui 
la faisoient: « levais à eux, me dit-il ; dites aux offi- 
ciers, s'il est possible, de les faire marcher en avant. » 

Je prévois que beaucoup, qui sont à genoux et 
ont l'air de ne plus rien entendre, vont appuyer 
à droite et à gauche, comme ont fait les volontaires 
de Bussy, que la colonne découverte se portera en 
avant, que nous enfourner par le centre dans cet 
endroit est chose dangereuse pour l'ordre qui va se 
rompre et que, si nous trouvons une force impor- 
tante, cela pourra devenir dangereux. A ce moment 
nos quatre pièces de canon, qui éloient à la droite, 
tirent, les quatre de Navarre s'y joignent et font un 
vacarme affreux, répété par les échos qui multiplient 
le bruit. 

Les ennemis combattoient derrière quelques 
arbres qu'ils avoient abattus à la droite ; il en sortit 
une quarantaine, qui firent une charge sur notre 
artillerie, vinrent saisir deux chevaux près de nous, 
avec projet sans doute de les emmener, et saisirent 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 137 

le chevalier Le Prêtre ^ âgé de dix-sept ans, aujour- 
d'hui lieutenant-colonel du régiment de Provence. 
Mais une compagnie de grenadiers du régiment de 
Picardie tomba sur ces braves et, à coups de baïon- 
nette, eut bientôt fait tout disparoître ; la plupart 
de ceux qui a voient fait cet acte de vigueur furent tués. 
Pendant ce temps, M. de Bréhant s'étoit porté aux 
grenadiers de la Marine, à dix pas de notre front ; 
venu sur la gauche du centre du premier bataillon, 
il voulut pérorer les officiers et grenadiers, mais il 
ne lui fut possible de se faire entendre ni des uns 
ni des autres, le bruit du canon et de la mousque- 
terie étant considérable. Il revint au centre du 
bataillon et me dit assez haut : « Nous allons marcher 
en avant. » Vite, je dis aux trois pelotons qui fai- 
soient la gauche du bataillon : « Si les grenadiers 
qui sont devant vous ne marchent pas, passez devant 
eux, et sans vous rompre. » M. de Bréhant en dit 
autant aux deux pelotons de ta droite, dont le front 
étoit encore couvert par les grenadiers, et, se portant 
à dix ou douze pas en avant, met l'épée à la main 
en faisant face à ce premier bataillon, pour lui 
ordonner de se porter en avant ; il reçoit un coup 
de feu à la cuisse, que lui pare un cachet d'or qu'il 
avoit dans la poche de sa culotte, et, du coup, il 
tombe sur le cul. Mon attachement et mon estime 
pour ce colonel font que je cours à lui, le croyant 

1. François-Charles Le Prêtre, baron de Théméricourt de 
Jaucourt, né en 1740, enseigne en 1756, lieutenant en 1757, 
«apitaine en 1762, major de Picardie et chevalier de Saint- 
Louis en 1778, lieutenant-colonel du régiment de Blaisois en 
1784 et du régiment de Provence avant 1788. 



138 CAMPAGNES [1757] 

grièvement blessé. Il éloit tombé à vingt pas des 
ennemis. Mon entbousiasme se joint aux sentiments 
quej'avois pour lui ; je me place donc entre lui et 
les ennemis, désirant lui faire une égide de ma 
personne ; je l'invite à se lever ; il me répond : 
« Tout à l'heure. » A cet instant vingt balles viennent 
labourer le gazon à côté de nous ; je le lui fais 
observer ; il y regarde. Dans ce moment d'autres 
V viennent frapper ; il voit le danger et, s'aidant 
d'un arbre qu'il tient, je passe alors mes deux bras 
sous les siens en le tenant par derrière. Étant debout, 
il remue ses deux jambes pour voir s'il n'a pas 
quelque fracture ; il les trouve l'une et l'autre exemptes 
de cet accident ; je le saisis sous le bras et l'aide à 
venir au bataillon, où arrivé je fais serrer les files 
de ma compagnie, le fais passer derrière et lui donne 
un soldat de ma compagnie qui lui donne le bras ; 
chaque file à mon commandement reprend ses 
distances et je reste à leur tête. 

Le moment d'après, nous sommes instruits que 
M. de Gascoin, notre lieutenant-colonel, détaché 
aux grenadiers sous M. le comte du Châtelet, colo- 
nel alors de Navarre, aujourd'hui lieutenartt-général, 
colonel du régiment du Roi-infanterie, vient d'être 
tué. Au même instant ce M. du Châtelet, soutenu 
sous ses deux bras par deux officiers du régiment 
de Navarre (l'un se nommoit I^estrade, de ma con- 
noissance), vient à nous, la cuisse et la botte cou- 
vertes de sang, ayant un coup de feu à peu près 
dans l'aine. En approchant de nous, il dit à ces 
officiers d'une voix très distincte : « Il faut savoir 
donner son sang et sa vie pour le service de son 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 139 

prince. » Je fais ouvrir les files de ma compagnie et 
il passe derrière, s'y arrête, fouille dans la poche 
de sa veste et en sort un écrit qu'il déchire. 

(Dix-huit ou vingt mois après, de quartier dans la 
petite ville Degocy (?), je suis aux ordres du che- 
valier du Châtelet S lieutenant-général attaché à la 
gendarmerie. Je lui raconte les propos de son neveu 
et l'acte d'avoir déchiré un écrit. Dans les uns il 
reconnoît la valeur et le courage qu'il tient des 
siens, et dans l'autre la discrétion qui doit être une 
des vertus des grandes âmes, et, content de mon 
récit, il m'en fait des remerciements.) 

Je saisis l'instant du passage et des bons propos 
de ce colonel pour dire assez haut : « Voyez, mes 
amis, voilà un jeune seigneur avec plus de cent 
mille livres de rentes ; il vient de se marier, il quitte 
tout en France et voyez la manière qu'il donne son 
sang et peut-être sa vie pour le Roi. Avec combien 
peu de regrets nous autres nous devons donner l'un 
et l'autre. Quel bel exemple il nous donne ! » 

A peine avois-je fini cette petite allocution que 
M. de Chevert, à cheval, arrive vis-à-vis mon pelo- 
ton. Les ennemis, qui l'aperçoivent, redoublent leur 
feu pour tâcher de l'abattre ; je vois le général sans 
cuirasse (il n'en avoit que le collet autour du col), 
et son cordon rouge placé sur son habit. Le sif- 
flement des balles tourmentoit son cheval ; il observe 

1. Jean-François du Châtelet, marquis d'Haraucourt, entré 
au service en 1706, major général et inspecteur de la gendar- 
merie en 1735, lieutenant-général en 1748, grand-croix de 
Saint-Louis, mort en 1770. Était le cousin germain du marquis 
du Châtelet. 



140 CAMPAGNES [1757] 

et, comme il ne disoit rien, je me hasarde k lui 
demander si c'est M. de Bréhant qu'il cherche. Je 
savois qu'il l'aimoit beaucoup etj'étois instruit aussi 
que M. de Bréhant lui étoit fort attaché. 11 me 
regarde et me dit : « Où est-il ? » Je lui dis : « Il 
est passé tlerrière le bataillon, un peu blessé. M. le 
comte du (Ihâtelet y est passé blessé aussi. M. de 
Gascoin l'est aussi, mais plus fort. » 

La fusillade continue toujours. M. de Chevert, 
occupé en partie de contenir son cheval, vouloit tou- 
jours qu'il présentât la tète aux ennemis. Il me vint 
dans l'idée : « Si notre général est ici tué malheureuse- 
ment ou blessé fortement, qui nous donnera ses 
ordres ? » (Nous n'avions pas un seul maréchal de 
camp pour nos deux brigades.) Je prends alors mon 
parti et, voulant conserver les jours de notre général, 
je dis à ma compagnie : « A droite et à gauche, serrez 
vos files. » Et, m'adressantà M. de Chevert, je lui dis : 
« Général, voilà le chemin par où MM. de Bréhant 
et du Châtelet ont passé tout à l'heure ; puisque vous 
désirez leur parler, vous ne pouvez manquer de les 
trouver. » Et de la main je lui indique son chemin. 
Il me fixe de la tète aux pieds et passe. J'affectois 
de me redresser le plus qu'il m'étoit possible, afin 
de lui montrer que ma crainte n'étoit que pour lui 
et en vérité je le sentois de même. 

Nous restâmes dans cette position encore un quart 
d'heure. Les ennemis, qui, par la continuité de leur 
feu, avoient fort diminué le front des compagnies de 
grenadiers qui étoient devant nous, voyant que la tête 
de la colonne persévéroit à ne pas tirer, s'avisèrent, en 
nous bien ajustant, de baisser leurs coups, qui aupa- 



[1757] DE MEnCOYROL DE BEAULIEU. 141 

ravant, tirant devant eux horizontalement, ne nous 
portoient pas grand préjudice, et comme ils n'étoienl 
qu'à trente-cinq ou quarante pas, ils abattirent dans le 
moment cinquante ou soixante hommes du bataillon. 
M. Gelb ', brave aide-major, arriva où j'étois, 
observant que depuis deux minutes les figures des 
soldats, vermeilles jusqu'alors, blanchissoient à vue 
d'œil. Ne voyant nul officier supérieur, je dis à ce 
Gelb : « Écoute, c'est moi qui commence le feu. 
Les ennemis nous tirent, rendons-leur même mar- 
chandise. Dis au peloton de Denocq, qui a encore des 
grenadiers devant lui, et à celui de la Paluette 2, qui 
est à sa droite, de ne pas tirer. Je vais avertir le che- 
valier de Monteil ^ d'empêcher que les siens tirent 
pour la même raison. » Et, courant sur le front du 
bataillon, j'avertis le chevalier de Monteil et les 
autres que nous allions commencer le feu de pelo- 
ton tout comme à l'exercice. 

1. Nicolas-Louis Gelb, dit le comte de Gelb, né à Strasbourg 
en 1721, d'abord au service de Bavière, puis capitaine au 
régiment d'infanterie allemande de Saint-Germain au ser- 
vice de France en 1747, major en 1755, lieutenant-colonel en 
1758, incorporé dans le régiment de Nassau en 176ê, briga- 
dier en 1761, maréchal de camp en 1770, lieutenant-général en 
1784, démissionnaire en 1792, passe dans l'armée de Condé et 
est tué en 1793. 

2. Jean-Baptiste de la Paluette de Coatquin, de Combourg 
en Bretagne, né en 1718, lieutenant en 1738, chevalier de Saint- 
Louis en 1752, capitaine de grenadiers en 1761, retiré en 
1766. 

3. Aunès-Antoine de Monteil, dit le comte de Monteil, né 
en 1722 à Viviers en Vivarais, second fils de Balthazar-Aymar 
de Monteil, marquis de Durfort et seigneur du Pouzin. Lieute- 
nant en 1741, capitaine en 1747, lieutenant de Roi à Narbonne 
en 1760. 



142 CAMPAGNES [1757] 

De retour à ma troupe, je fais le commandement 
d'usage à mon peloton et le feu suit jusqu'aux ailes 
indiquées, où parvenu je recommeiiee. Quatre 
décharges des cinq pelotons qui avoient possibilité 
de tirer chassèrent les ennemis de devant nous et, 
au lieu de commencer une cinquième décharge, 
j'écoute : pas une balle. Je regarde à travers les 
feuilles et branches des arbres abattus vis-à-vis nous, 
je ne vois plus les ennemis où je les voyois aupa- 
ravant. Je dis à mon peloton, qui étoit disposé à 
continuer le feu : « Portez vos armes et, s'ils recom- 
mencent, nous leur répondrons. » 

A cet instant, M. de Bréhant, dont la blessure étoit 
une contusion, arrive. Je lui rends compte du feu 
qu'il vient d'entendre, que, s'il veut ordonner de 
marcher en avant, je suis sûr que les ennemis ont 
fait la même manœuvre que les volontaires de Bussy 
elles neuf compagnies de grenadiers et se sont jetés 
à droite et à gauche pour éviter le feu qui les chauf- 
foit tout à l'heure ; il fait le commandement d'une 
voix forte : « En avant, marche ! » ce que le bataillon 
exécute vivement. Nous nous emparons du terrain 
que tenoient les ennemis et nous les trouvons, 
comme je l'avois jugé, qui revenoient joindre leur 
poste que le feu que nous leur avions fait leur avoit 
fait abandonner ; alors un cri de : « Tuez, tuez ! » 
fut le signal de leur fuite. Nous les poussons jusqu'à 
la sommité de la montagne dont on les culbute sur 
le revers ; la baïonnette avoit jusque-là servi à les 
détruire et chasser, et la fusillade les accompagne 
dans la descente de l'autre côté. 

Sur la hauteur, où toute l'armée françoise pouvoit 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 143 

nous voir si elle y a voit porté ses regards, M. de 
Chevert ordonna qu'on fit flotter les drapeaux du 
premier bataillon, ce qui fut exécuté ; déplus, M. de 
Chevert y fit conduire à bras les quatre pièces de 
canon de la brigade de Picardie, qui tirèrent plusieurs 
coups à dos et à flanc de l'armée ennemie. De cette 
hauteur nous vîmes une colonne suisse et dragons 
à pied qui entroit dans le bois, laquelle protégeoit 
la droite de l'armée francoise, et une ligne d'infan- 
terie dont la droite rasoit le bois et se prolongeoit 
jusqu'au village d'Hastenbeck et quelques troupes 
qui attaquoient et chassoient ce qu'il y avoit dedans. 
Le canon de l'armée protégeoit la marche de cette 
ligne et celui des ennemis y ripostoit, surtout de 
la redoute que nous avions découverte la veille. 
Cette ligne s'avançoit fièrement, drapeau haut et 
bien déployée. La ligne, marchant plus rapidement 
que la colonne qui, dans le bois, rencontroit des 
obstacles par les ravins qui sont au bas de la mon- 
tagne, se trouva à portée du feu de trois bataillons 
ennemis, qui étoient sur la lisière du bois et que 
personne n'avoit aperçus ; elle en reçut une décharge 
pleine qui étonna cette brigade : elle fit demi-tour 
à droite et rentra dans un ravin qu'elle venoit de 
passer, mais la colonne, qui cheminoit toujours, 
chassa ces trois bataillons ennemis. La brigade se 
reforma dans ce ravin, en sortit et remarcha en 
avant. La colonne et elle s'emparèrent de la redoute * 



1. La redoute enlevée par le régiment de Champagne sous 
les ordres du comte de Gisors fut reprise par le Prince hérédi- 
taire de Brunswick et de nouveau emportée par Champagne. 



144 CAMPAGNES [1757] 

et l'armée ennemie fit sa retraite, d'abord repliant 
son centre et sa ijauche sur Hameln, où, laissant un 
bataillon hanovrien, elle mareba sur plusieurs 
colonnes à un ruisseau fort encaissé, sur lequel elle 
avoit fait plusieurs ponts, le passa et se rallia sur 
un plateau très vaste et fort élevé, au bas duquel 
passe le ruisseau dont je viens de parler. 

Revenons à la division de M. de Chevert voir ce 
qui s'y passa depuis qu'il eut gagné les derrières des 
ennemis et culbuté leur gauche. Après avoir donc 
fait flotter au haut de cette sommité les drapeaux du 
premier bataillon du régiment de Picardie pour 
donner signe à l'armée qu'il étoit vainqueur dans 
sa partie, et après qu'il eut fait tirer quelques volées 
de canon à deux bataillons ennemis dans le bas et 
qui faisoient face au bois, trois bataillons de Picar- 
die avoient suivi deux pelotons du premier batail- 
lon, lesquels avoient suivi les grenadiers, et Navarre 
avoit suivi ces bataillons de Picardie. La Marine, 
soutenant sa direction plus vers la gauche, se trouva 
sur celle de Navarre et, comme un bataillon de la 
Marine étoit en avant de lui et sur sa droite, les 
taillis fort épais l'empêchoient de voir ; il pense 
que ce sont des ennemis et en conséquence le 
bataillon lâche tout son feu sur Navarre, qui, se 
voyant fusillé par derrière, ne sait qu'en penser, ce 
qui met dans ce régiment du désordre et encore plus 
d'étonnement, mais sans beaucoup de mal parce que 
le bois taillis qui les séparoit étoit fort épais et arrêta 
presque toutes les balles. Comme cette décharge 
s'étoit faite sans ordre, les officiers de ce corps empê- 
chèrent qu'il en fût fait davantage, et le bataillon 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 145 

de Navarre qui avoit reçu cette décharge descendit 
à mi-côte de la montagne, où il joignit les trois autres 
bataillons. 

Cette erreur arriva au moment où M. de Chevert 
m'avoit donné commission d'aller voir ce qu'étoient 
devenus les trois bataillons de Picardie et les deux 
pelotons de la compagnie de grenadiers du premier 
bataillon qui n'étoient point aux ordres de M. du 
Châtelet, car sur le haut de la montagne nous n'é- 
tions que six pelotons du premier bataillon et trois 
compagnies de grenadiers de la Marine; tout le reste 
de la colonne avoit pris à droite et trouvé devant 
lui un taillis si épais que l'on ne pouvoit y passer, 
ce qui l'avoit jeté encore plus à droite et poussé les 
ennemis jusqu'à la lisière du bois. 

Je vois les ennemis dans la plaine. C'étoit le 
moment où on attaquoit la redoute. Je regagne 
promptement le haut de la montagne et je rends 
compte à MM. de Bréhant et de Chevert de ce que 
j'ai vu ; je dis que le moment est [venu] de descendre 
pour prendre les ennemis à dos ; je leur ajoute que 
j'ai laissé M. de la Rochethulon ^ à mi-côte de la 
montagne, qu'il m'a dit qu'il resteroit là où il étoit 
jusqu'à ce que le général lui envoyât des ordres; 
j'assure que, par le chemin que j'ai tenu pour reve- 
nir, il y en a un par où l'artillerie peut passer. 

M. de Chevert ordonne à Lusignan de se mettre 

1. Claude-Philippe-AnneThibaud de Noblet, comte puis mar- 
quis de la Rochethulon, seigneur de Beaudiment, de Beaumont, 
etc., né en 1715, lieutenant en 1728, capitaine de grenadiers en 
1752, commandant de bataillon en 1757, lieutenant-colonel en 
1762, brigadier, retiré en 1764, mort en 1781. 

10 



14() CAMPAGNES [1757] 

en marche ; les quatre pièces de canon de Navarre 
le suivent, les six pelotons du premier bataillon et 
les trois compagnies de grenadiers de la Marine en 
colonne par compagnie sur le flanc. Dans cet ordre 
nous descendons la montagne et je conduis le tout 
où j'avois laissé M. dv la Rochetliulon, qui com- 
mandoit les deux bataillons et auquel le troisième 
venoit de se joindre. 

M. de Chevert dit à M. de Randan, lieutenant-gé- 
néral, qui étoit arrivé avec la brigade d'Eu : « Prenez 
poste, Monsieur, sur la sommité de la hauteur que je 
quitte et placez la brigade à vos ordres comme vous 
jugerez convenir. » M. de Randan place sur ce pla- 
teau les pièces de canon de la brigade à ses ordres 
et de plus les quatre du régiment de la Marine, parce 
que l'officier qui les commandoil étoit jeune et qu'à 
la proposition que lui en fit le général, il n'osa refuser 
(ce qu'il eût dû faire et aller chercher son régiment 
qui étoit en avant, la suite va démontrer son tort). 

A peine M. de Randan est-il établi que les 
deux régiments qu'il commande viennent par leurs 
chefs lui demander la permission d'aller chercher 
de Teau à un petit ruisseau qu'ils avoient passé tout 
près de l'endroit où nous avions été en relation 
pendant la nuit précédente. M. de Randan le permet 
à des soldats à raison de quatre ou cinq par compa- 
gnie, qui se hâtent de prendre des bidons et, pour 
faire cette course, ôtent leur giberne et leur habit. 
M. de Randan et les officiers qui étoient avec lui, 
qui de la sommité voyoient l'armée des ennemis 
qui se retiroit, ne portèrent nulle attention que 
presque tous les soldats de cette brigade mirent 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 147 

leurs cartouches bas ainsi que leurs habits ; ils ne 
s'attendoient pas certainement à ce qui leur advint. 
Dans cet état ils s'assirent et attendirent avec impa- 
tience le retour de ceux qui avoient été à l'eau. 

Le chevalier de Gramont *, du régiment d'Enghien, 
jeune homme très alerte, qui s'étoit avancé dans 
l'épaisseur du bois, voit venir à lui une colonne de 
[soldats] vêtus de rouge ; ce qui en faisoit la tète 
avoit des bonnets qui ne ressembloient en rien à 
ceux des Suisses au service de France ; il court et 
vient porter l'alarme à sa brigade en criant : « Aux 
armes ; les ennemis ! » et, prenant les quatre premiers 
soldats qu'il trouve, il marche à la colonne en criant : 
« Qui vive ? » Cette colonne continuant sa marche et 
ne répondant pas, il ordonne à ces quatre soldats 
de tirer. Les deux compagnies de grenadiers, dont 
plusieurs avoient sauté sur leurs armes, font feu sur 
cette colonne. Cette brigade prise dans le désordre 
dont j'ai parlé, les uns sans armes, d'autres avec 
leurs armes, la plupart en chemise, tout fuit et vient 
gagner le chemin par où ils étoient entrés dans le 
bois. A peine sont-ils dans cette petite plaine dont 
nous avons parlé et où nous avions passé la nuit, 
qu'ils aperçoivent de la cavalerie qui vient sur eux. 
Les plus proches du bois s'y jettent ; trois ou quatre 
cents hommes se jettent dans la trouée où le terrain 
dans une trop roide pente les met à l'abri de la 
poursuite de cette cavalerie. 

1. Silvain-Joseph, chevalier de Gramont, de Castillonès en 
Périgord, lieutenant en 1756, capitaine-commandant en 1771. 
Une note d'inspecteur dit de lui : « Très joli sujet, très intelli- 
gent, a de quoi faire un officier major ; bonne conduite. » 



148 CAMPAGNES [1757] 

De la (Iroile de l'armée on aperçut ce désordre, 
ainsi que les trois escadrons de cette cavalerie qui, 
en bataille, remplissoient la trouée, ce qui donna 
à penser à des généraux de l'armée que la colonne 
hanovrienne s'étoit emparée de la sommité de la 
montagne où M. de Clievert avoit laissé M. de Randan, 
lieutenant-général, ayant à ses ordres la brigade 
d'Eu, les quatre pièces de canon de la brigade d'Eu 
et les quatre de celle de la Marine restées mal à pro- 
pos, comme il a été dit. 

La colonne hanovrienne ne trouva d'autre résis- 
tance de cette brigade en désordre, que de portion 
de deux compagnies de grenadiers du régiment 
d'Enghien qui s'étoient mises dans une espèce 
d'entonnoir que formoit le terrain et où elles tinrent 
ferme ; mais toute leur brigade étoit en fuite et ils y 
furent tous tués ou pris ; les deux capitaines y 
furent tués : l'un nommé Saint-Pons ' et l'autre 
iMiraval, d'Aix en Provence. Ce régiment perdit un 
autre capitaine, blessé au bras, nommé Grandvil- 
lars~. Cette colonne hanovrienne, qui trouva ces 
huit pièces de canon sur la sommité, les pointa sur 
l'armée françoise qui étoit dans la plaine au bas de 
la montagne et, voyant toute son armée en pleine 
retraite, fit la sienne en emmenant avec elle les huit 
pièces de canon : l'une fut versée et ses rouages 
brisés; les ennemis l'abandonnèrent et on la trouva 
le lendemain couverte de branchages. 

Lors du commencement de l'attaque du bois et 

1. N. de Saint-Pons, enseigne au régiment d'Enghien en 
1734, lieutenant en 1737, capitaine en 1739. 

2. N. de Grand-Villars, lieutenant en second au régiment 
d'Enghien en 17'i4, <-apilaine en 17^8. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 149 

au bruit de la vive mousqueterie qui s'y passoit, 
M. le duc de Cumberland ^ ordonna qu'il iùt envoyé 
un renfort à cette gauche. Trois bataillons tirés de 
la seconde ligne et quatre escadrons se mirent en 
mouvement pour s'y porter ; ils y arrivèrent lorsque 
tout fut fmi ; ils aperçurent des troupes françoises 
dans la plus grande négligence, les attaquèrent, les 
battirent et firent feu sur notre armée avec nos 
canons, puis se retirèrent promptement en suivant 
le chemin par où ils étoient venus '^, qui fut de 
repasser le bois et en dehors d'en suivre la lisière, 
qui se prolongeoit jusque vers la droite que tenoit 
leur armée, qu'ils joignirent en passant le ruisseau 
et gagnant le plateau, où ils se retirèrent tous. 

M. de Chevert,qui avoit continué sa marche, arrive 
sur la lisière du bois qui étoit à dos des ennemis ; 
nous sommes très étonnés de voir l'armée ennemie 
en pleine retraite et déjà hors de portée de notre 
canon. Maîtres donc du champ de bataille, nous 
apercevons les troupes françoises qui venoient de 
faire une marche rétrograde qui les avoit éloignées 
dudit champ de bataille^. 

1. Cumberland avait, dès le 25 au soir, formé un petit corps 
sous le commandement du colonel Breidenbach et l'avait envoyé, 
le 26 au matin, àDiedersen pour surveiller le revers du Schec- 
kenberg. Breidenbach montra de l'initiative et de la vigueur. 

2. L'auteur décrit, avec plus de détails qu'aucune relation 
française connue, la bagarre et les méprises produites dans le 
bois du Scheckenberg par la courte et vigoureuse attaque du 
colonel Breidenbach sur les derrières du corps de Chevert. Son 
récit, qui a tous les caractères de la sincérité, ramène à ses 
justes proportions un succès momentané dont les conséquences 
furent très supérieures à son" importance réelle. 

3. D'Estrées, trompé sur la gravité du désordre arrivé dans 



150 CAMPAGNES [1757] 

Nous débouchons enfin et nous nous formons dans 
celle plaine. Ce mouvement ne se fait qu'une heure 
après notre arrivée à celle lisière. 

Je n'entrerai pas dans les discussions que cette 
journée occasionna entre M. de Randan et M. de 
Chevert, et pas davantage dans celle de M. le maréchal 
d'Estrées avec M. de Maillebois, lieutenant-général, 
maréchal des logis de l'armée. La disgrâce de ce der- 
nier, tant du reste du règne de Louis XV que de 
celui de Louis XVI (à y joindre l'opinion générale 
de l'armée), prouve qu'il avoil lorl^ 

Nous gagnâmes donc cette bataille [26 juillet]. Je 
pense que la perte en tués ou blessés fut à peu près 
égale. Nous fîmes des prisonniers, le jour de l'action, 
environ sept à huit cents; le lendemain, Hameln se 
rendit ; sa garnison, de deux bataillons, fut prison- 
nière. Cette ville nous fut de ressource considérable 
par ses magasins de fourrages, toutes sortes de graines 
et abondance de vin, trente-six pièces de canon de 
tout calibre, mais la plupart de siège. Les ennemis 

le bois et mal renseigné, a-t-on dit, par Maillebois, se crut 
attaqué à droite par un corps d'armée et arrêta le mouvement 
en avant pour prendre des dispositions dt'Tensives. Ce temps 
d'arrêt permit à l'ennemi de battre en retraite sans être pour- 
suivi. 

1. Maillebois (Yves-Marie Desmarets, comte de), né en 1715, 
fils du maréchal du même nom. Lieutenant-général en 1748. 
Ayant, en 1758, répandu un libelle très injurieux pour le 
maréchal d'Estrées, il fut traduit devant un tribunal de maré- 
chaux qui le condamna à la prison. Après un certain séjour à 
la citadelle de Doullens, il fut remis en liberté, mais resta en 
disgrâce jusqu'à la fin de sa vie. II mourut en émigration à 
Liège, en 1791. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 151 

profitèrent de la nuit et successivement firent trois 
marches en arrière, sur la direction de Klosterseven 
et Stade. 

L'armée prit deux séjours àHameln,où ses équi- 
pages la rejoignirent ; le troisième, elle se mit en 
marche à la suite des ennemis. Le lendemain, elle fit 
une seconde marche, elle prit un séjour et, le soir 
de ce jour, l'armée fut bien étonnée d'être instruite 
que le maréclial de Richelieu ^ étoit arrivé [3 août] 
pour prendre le commandement de l'armée, que le 
maréchal d'Estrées devoit lui céder en partant de 
suite pour Versailles, ce qui fut exécuté [7 août]. 
L'armée regretta beaucoup le maréchal d'Estrées ; 
elle ne pouvoit se faire à l'idée qu'il fût démis de sa 
place au moment où il venoit de gagner une bataille 
qui lui procuroit la conquête de tout l'Électorat de 
Hanovre, et on se disoit : « Eh bien, il part couvert 
de lauriers et, arrivant avec eux à Versailles, le 
ministre et le Roi seront bien fâchés de pareille 
bévue », ce qui la consoloit de l'injustice qu'éprou- 
voit son général. 

Cet événement extraordinaire nous fit rester 
deux jours de plus dans ce camp, où M. de Chevert 
eut une scène vive avec M. de Randan, et comme 
nous étions le soir à nous en entretenir, le chevalier 
de Monteil, capitaine du régiment, frère du lieute- 
nant-générai aujourd'hui des armées navales ~ et 

1. Louis-François-Armand du Plessis, duc de Fronsac, puis 
de Richelieu, petit-neveu du cardinal, né en 1696, maréchal 
de France en 1748, mort en 1788. 

2. Pierre-Louis, chevalier de Monteil, commandeur de Saint- 
Louis enl781, fut lieutenant-général des armées navales en 1783. 



152 CAMPAGNES [1757] 

l'autre de terre ^ et un troisième maréchal de camp, 
capitaine des Suisses de la garde de Mgr le comte 
d'Artois ', avec nous i\lM, de Richemonl et de la 
Paluette, capitaines du régiment, avec lescjuels nous 
causions sur les affaires du temps, me dit : « M. de 
Chevert vous a-t-il fait quelque remerciement de vos 
bons services le jour de la bataille ? Étant du même 
bataillon, j'ai suivi tout ce que vous avez fait et 
entendis partie de ce que vous lui dîtes pour l'engager 
à se retirer, lorsqu'il vint se placer à cheval au centre 
de notre bataillon, où il me paroissoit plus occupé 
de contenir son cheval que de prendre un parti utile 
pour le gain de la bataille. » 

Je lui répondis que ce général ne m'avoit parlé de 
rien, que la seule générosité que j'avois éprouvée 
étoit que le soir même de ce jour, lorsqu'il otïrit à 
tous ses officiers du régiment de venir manger du riz 
avec lui, je m'aperçus qu'après avoir servi M. de 
Bréhant, il me fit passer la seconde assiette qu'il en 
servit, que là se sont terminées toutes ses générosi- 
tés ; que je sens fort bien qu'il eût pu me dire 
quelque chose d'honnête, mais que je suis assez 
récompensé parce qu'il y a plusieurs de mes cama- 
rades qui ont bien voulu faire attention à ma con- 
duite. (( Que je l'improuve ! me dit le chevalier de 
Monteil, vous fûtes son dieu tutélaire, il vous a la 
plus grande obligation. » Notre conversation finit là 
et je n'y portai pas plus d'attention. J'étois fort 

1. François-Just-Charles, marquis de Monteil, né en 1718, 
fut lieutenant-général en 1780. 

2. François-Louis de Monteil devint maréchal de camp en 
1780. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 153 

jeune et ne croyois avoir fait que ce que je devois 
pour le service du Roi. Il étoit écrit sur mon cœur, 
et tout naturellement. Combien je voudrois faire 
pour lui prouver mon zèle et mon amour, et la perte 
de quelques jours, en abrégeant les miens, me 
paroissoit d'un bien petit sacrifice K.. 

L'armée se pourvut de toutes choses nécessaires 
pour se porter en avant, chercher les ennemis, dont 
la résolution paroissoit devoir être de prendre 
quelque position avantageuse et de nous y attendre. 
Après quatre marches, nous nous trouvâmes bien 
près d'eux ; on s'attendoit à quelque fait d'armes, 
mais les ennemis étoient hors d'état sans doute d'en 
hasarder et ils obtinrent, par la médiation de M. de 
Lynar, ministre du roi de Danemark, de passer 
avec le maréchal de Richelieu cette fameuse capitu- 
lation de Klosterseven. 

L'Europe sait quelle en fut la suite, à laquelle 
nous aurons lieu de revenir ci-après. Nous nous 
contenterons seulement de dire que cette armée 
fut circonscrite dans une position de limites fixes, 
qu'elle ne pouvoit transgresser, comme elle ne 
devoit point servir contre la France et ses alliés. 
Les troupes hessoises et celles appartenant à d'autres 
princes alliés du roi d'Angleterre, électeur de 



1. Ici l'auteur s'étend pendant huit pages sur le désintéresse- 
ment des officiers (« . . . à cette époque l'ambition n'étoit pas montée 
au point oîi elle est aujourd'hui... »); sur l'ordonnance de 1762, 
relative aux lieutenants-colonels et majors, et sur les bonnes 
mœurs (« ... la chasteté doit être de tout chrétien et je la main- 
tiens comme plus nécessaire à qui veut suivre la profession des 
armes... »] . 



154 CAMPAGNES [1757] 

Hanovre, dévoient être séparées pour chacune 
d'elles retourner dans sa patrie et principauté, où 
les François, (iiii auroienl fait la loi à tous ces petits 
princes, les eussent fait lieen(;ier et, à l'exemple de 
ce que le roi de Prusse avoit fait vis-à-vis des Saxons, 
ils eussent pu et même dû les prendre à leur service ; 
mais, par un article de cette capitulation, il étoit dit 
que les troupes des différents alliés du roi d'x'\.ngle- 
terre ne seroient séparées qu'après que la cour de 
Versailles et celle de Vienne auroient ratifié ladite 
capitulation ; faute grande que fit le maréchal de 
Richelieu, car, dans la position où étoient les enne- 
mis, il pouvoit tenir ferme à ce que la séparation 
eût son effet sur-le-champ. Ce qui peut l'excuser 
est qu'il ne devoit pas s'attendre que la cour de 
Vienne pût être mécontente et mît des longueurs à 
cette ratification. Les suites prouveront les regrets 
qu'elle dut en avoir, ainsi que celle de Versailles. 

L'armée françoise quitta les environs de Stade et 
vint établir son quartier général à Hanovre, d'où elle 
marcha sur Brunswick, puis sur Wolfenhûttel et 
Halherstadt. Là, toutes ses forces se réunirent et l'ar- 
mée y étoit de 50.000 hommes, y vivant dans 
un pavs appartenant à Sa Majesté prussienne. 

L'armée du maréchal de Richelieu resta dans 
sa position d'Halberstadt six semaines, au lieu de 
se porter à Halle. Ce mouvement eût empêché la 
bataille de Rossbach d'avoir jamais lieu. La cour de 
France vouloit que le prince de Soubise acquît des 
lauriers sans que le maréchal de Richelieu les parta- 
geât avec lui : de là l'hésitation de ce général et de 
son armée à Halberstadt, d'où M. de Saint-Germain 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 155 

fut détaché avec un corps de 8.000 hommes seule- 
ment pour se rapprocher de M. de Souljise et le 
joindre si cela devenoit nécessaire à ce prince. 

Le roi de Prusse, pressé de toutes parts et au 
moment où il venoit de perdre la bataille de Breslau, 
que le prince Charles avoit gai^née sur ses troupes, 
manœuvre son armée qui étoit à vue de celle du 
prince de Soubise. L'opinion est qu'il se retire ; en 
conséquence, l'ordre est donné à l'armée de se 
porter en avant. 

Les troupes marchent avec la plus grande 
sécurité, tant on est convaincu que l'armée prus- 
sienne se retire. Pas un détachement de vingt 
hussards en avant pour aller à la découverte et voir 
ce qui se passe derrière un rideau qui couvre tous 
les mouvements que le roi de Prusse peut faire exé- 
cuter ! L'empressement de joindre un ennemi qui 
fuit fait que toutes les colonnes quittent les hauteurs 
qu'occupoit l'armée, par le chemin le plus direct, 
pour arriver à celles qu'on croit que le roi de Prusse 
quitte. Descendant dans la plaine, les troupes la 
traversent avec une sécurité pernicieuse, où le géné- 
ral en chef, les généraux et tous les officiers particu- 
liers partagent les torts. O François, quand est-ce 
que la méfiance voyagera avec vous et que la pré- 
somption sera extirpée de chez vous ? 

J'ai su, par des officiers qui étoient de cette armée, 
que tous les soldats porteurs des bâtons dé tentes 
les avoient liés avec leurs armes, que ces colonnes 
marchoient avec la même négligence qu'elles eussent 
pu employer en pleine paix et traversant une pro- 
vince amie. Quels durent être leur étonnement et 



156 CAMPAGNES [1757 1 

leur surprise lorsqu'à la portée du mousquet elles 
virent paroître, sur ces mêmes hauteurs où il leur tar- 
(loit iranivor pour satisfaire leur curiosité et voir les 
troupes prussiennes en fuite, une ligne pleine de 
guerriers qui par leurs feux de mousquet et de canon 
leui- présentoient et leur donnoient la mort, et qu'en 
même temps elles aperçurent sur leur droite une 
muraille de cavalerie qui se présentoit et leur annon- 
çoitleur destruction ! 

A l'étonnement succède l'épouvante et à celle-ci 
le plus grand désordre et la fuite. Quelques esca- 
drons françois la protègent ; ils se font tuer et tout 
fuit. Le maréchal de Souhise, par son courage, veut 
l'allier quelques troupes ; le Prussien y marche et, 
malgré lui, elles se retirent. Pauvre courage, de 
quelle utilité es-tu lorsque seul tvi enflammes la tête 
du général ! Jamais déroute pareille à celle-là ! Il y 
eut des officiers et des soldats qui dans trente heures 
portèrent leur honte et leurs terreurs à trente lieues 
du champ de bataille. Il y eut quelques régiments, 
cependant, qui se conduisirent assez bien et ce furent 
eux qui firent la perte en tués et blessés, dont le 
nombre fut de deux mille et douze ou quinze cents 
prisonniers. La perte des ennemis fut très médiocre 
[Rossbach, 5 novembre]. 

Le roi de Prusse eût tiré plus de fruit de cette 
terreur panique, mais des affaires de plus grande 
importance l'attirèrent en Silésie, où il marcha 
avec son armée victorieuse, qui, jointe aux débris de 
son armée battue par le prince Charles, remporta 
la victoire la plus considérable et la plus com- 
plète de cette guerre [Leuthen, 5 décembre]. Elle 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 157 

coûta aux Autrieliiens, en tués, blessés ou prisonniers, 
plus de dix-huit mille hommes. Leur armée fut sépa- 
rée en deux, dix-huit ou vingt mille hommes se 
jetèrent dans Breslau. Le roi de Prusse en fit le siège. 
Celte garnison nombreuse capitula et fut prison- 
nière de guerre [25 novembre] ^ . . 

L'armée du maréchal de Richelieu quitta le 6 de 
novembre le camp d'Halberstadt pour se retirer 
dans ses quartiers d'hiver, le froid étant déjà très 
aigu, et ce fut à notre seconde marche du 7 que 
nous fûmes tous instruits de l'événement de la 
bataille de Rossbach, qui amena de grands change- 
ments et des fatigues à l'armée du Roi. Les maladies 
détruisirent l'armée plus que n'eût fait une bataille 
sanglante. Le quartier de la brigade de Picardie fut 
Brunswick, où elle arriva le 9 de novembre. 

Vers le 20, nous fûmes instruits, par les gens du 
pays, de la victoire complète du roi de Prusse à 
Breslau et, peu de jours après, de sa prise. 

A cette époque, on pressoit l'armée alliée, canton- 
née dans les environs de Stade, d'exécuter la capi- 
tulation faite à Klosterseven ; les malheurs surve- 
nant avoient déterminé la cour de Vienne à réaliser 
tout ce qu'elle contenoit. La fortune des armes du 
roi de Prusse et ses avis portèrent cette armée, au 
contraire, à commencer une guerre d'hiver et à faire 
des hostilités. Le maréchal de Richelieu fit des 
plaintes au prince régnant de Brunswick, à celui de 
Cassel et autres dont nous tenions les possessions. 

1. L'auteur expose ici, endeuxpages, etjuge sévèrement l'inac- 
tion du comte de Saint-Germain pendant la bataille de Rossbach. 



158 CAMPAGNES [1757] 

Absents de leurs petits États, ils répondirent qu'ils 
enverroieut des ordres à ceux qui les commandoient 
pour qu'ils eussent à les ramener chez eux et à se 
séparer des Hanovriens. Quelques-uns des officiers 
porteurs desdits ordres virent, en passant à Hanovre, 
M. de Richelieu, pour augmenter sa sécurité et sa 
confiance sur la prochaine exécution de ces ordres ; 
mais, rien ne s'exécutant, M. de Richelieu crut les 
intimider en faisant un rassemblement de troupes 
dans les premiers jours de décembre ; il marcha i\ 
eux et arriva avec environ 20.000 hommes à Lune- 
bourg. Le froid étoit des plus cuisants et les troupes 
souffrantes. 

Ce fut à cette époque que le prince Ferdinand 
de Brunswick \ général au service du roi de Prusse, 
fut envoyé pour commander l'armée hanovrienne, 
hessoise, brunswickoise et autres alliés allemands, 
que peu de mois auparavant on eût pu faire prison- 
nière de guerre, ou au moins dissiper. Le prince Fer- 
dinand de Brunswick la rassemble, se rit de la 
marche du duc de Richelieu qui arrive à Lunebourg 
avec ses troupes transies de froid et fatiguées d'une 
longue campagne, sans précautions pour se garantir du 
froid excessif de la saison, le soldat vêtu comme il l'é- 
toitaumois d'août. Le maréchal somme cette armée, 
s'adressant aux différents chefs qui commandent 
les troupes des princes alliés ennemis, pour qu'ils 
aient à observer la capitulation de Klosterseven. Le 
prince Ferdinand se charge de la réponse et mande 
au maréchal que la cour de Versailles n'ayant ratifié 

1. Ferdinand, duc de Brunswick, quatrième fils du duc Fer- 
dinand-Albcrl, uc en 1721, inorl eu 1792. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 159 

la convention que depuis peu, celle de Vienne étant 
plus lente encore, les puissances à qui appartiennent 
cette armée ne veulent pas qu'elle ait son effet et 
il le prévient que dès demain les hostilités vont 
commencer. Telle fut la réponse que son trompette 
apporta. 

Piqué comme il devoit l'être de ce manque de foi 
et assuré du rassemblement des ennemis, qui se dis- 
posoient à venir le chercher à Lvinebourg, le maré- 
chal monte achevai le lendemain, se porte en avant 
de Lunebourg [2 décembre], y choisit un champ de 
bataille et, dès l'après-midi, 2.000 travailleurs de 
l'armée y sont employés pour la construction de 
deux redoutes. Toutes les cartouches qui sont à 
Lunebourg sont distribuées aux troupes et les pro- 
pos du maréchal tendent à annoncer une action 
prochaine. Mais, instruit que la force des ennemis 
est au moins de 30.000 hommes bien portants, bien 
vêtus et qui venoient de jouir d'un repos de près 
de cinq mois, tandis qu'à peine a-t-il à ses ordres 
20.000 hommes fatigués d'une campagne de huit 
mois et très mal vêtus pour la saison rigoureuse, il 
assemble un conseil de guerre et d'une voix il est 
arrêté qu'il faut évacuer le comté de Lunebourg, se 
retirer à Zelle et que là il faudra arrêter le prince 
Ferdinand et y être en force supérieure pour le 
ramener dans les marais de Stade et Rlosterseven et 
qu'il faut garder la forteresse d'Harbourg pour le 
gêner dans ses opérations. 

En conséquence de ce conseil de guerre, l'ar- 
mée partit le lendemain et dirigea sa marche sur 
Zellcr Des courriers furent mandés à tous les 



IC)() CAMPAGNES [1757] 

commandants des troupes dans les quartiers que 
Icnoit l'armée, de nous au Weser et du Weser au 
Kliin, de même qu'aux régiments de cavalerie éta- 
blis au delà du Rhin. Le rasseml)lement fut donc 
général à Zelle [3 décembre] ; le temps l'y rendit 
très pénible pour toutes les armes. Le camp fut 
établi à Zelle, l'infanterie sous la toile et la cavale- 
rie dans tous les villages et hameaux voisins. 

Le prince Ferdinand fit sommer Harbourg. Le 
bataillon de garnison et 200 volontaires de l'armée 
que l'on y avoit laissés répondirent qu'ils étoient là 
pour sa défense et que leurs intentions étoient de 
répondre à la confiance qu'on leur avoit marquée. 
Le prince Ferdinand, dont l'objet étoit de nous 
faire évacuer le plus de terrain qu'il le pourroit, blo- 
qua cette petite place, bien sur qu'en lui laissant 
consommer ses vivres, dont elle n'avoit qu'une petite 
provision, il en feroit après aisément la conquête, 
et passa outre. 

L'armée franeoise chaque jour s'accroissoit. Le 
maréchal, pour avoir nouvelles des ennemis, fait par- 
tir ]VI. de Saint-Chamans ', officier général de la 
gendarmerie, commandant un détachement de 1.200 
hommes, tant infanterie que cavalerie, avec quatre 
pièces de canon. Cie détachement se porte à trois 
lieues en avant de Zelle, aperçoit quelques ennemis 
à des maisons sur le bord d'un ruisseau qui le sépa- 
roit d'eux ; il met son canon en batterie et fait tirer 
quelques volées. Une trentaine d'ennemis quittent 



1. Alexandre-Louis, marquis de Saint-Chamans, Ueutenant- 
erénéral en 1759. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 161 

ces maisons et se retirent dans un bois. M. de 
Saint-Chamans ne pousse pas plus loin sa recon- 
noissance, ordonne la retraite et rentre à Zelle. 

M. le Maréchal ordonne alors un second déta- 
chement de 800 hommes de différentes armes, que 
M. de Bréhant, colonel de Picardie, commande, 
ayant avec lui deux pièces de canon. Ce détache- 
ment se porte à trois lieues en avant de Zelle. J'y 
suis volontairement M. de Bréhant, mon colonel. 
Nous arrivons à la nuit dans un village où nous nous 
proposons de passer la nuit. On s'y établit militai- 
rement ; tout ce qui n'étoit de garde est placé, par 
cinquante hommes, dans chaque maison, à portée 
les uns des autres, et défense à qui que ce soit de 
rien quitter de son armement pendant la nuit. 

M. de Bréhant envoie deux paysans, en les bien 
payant et en leur promettant le double pour leur 
retour s'ils lui apportent des nouvelles sûres et satis- 
faisantes sur la marche et l'emplacement des enne- 
mis. Ces paysans remplissent parfaitement leur mis- 
sion ; à deux heures de la nuit, l'un d'eux, étant 
de retour, m'instruit qu'à distance d'une lieue et 
demie de nous, sur notre droite, et plus près d'une 
demi-lieue de Zelle que nous ne le sommes, il est 
arrivé dans un village, qu'il nous nomme, 4.000 
hommes qui y passent la nuit, et qu'en avant d'eux 
il y a un autre détachement de troupes légères, dont 
son camarade parti avec lui a été pour s'instruire 
et ne manquera de revenir bientôt faire son rapport. 
Sur ce premier avis, M. de Bréhant fait partir un 
maréchal des logis et quatre hussards pour Zelle, 
qu'il adresse à M. le Maréchal. A quatre heures de 

11 



162 CAMPAGNES [1757] 

la nuil, ariive le second paysan, qui nous dit qu'à 
deux lieues de nous, sur notre droite, et à demi-lieue 
de Zelle sont arrivés, surles quatre heures de l'après- 
midi, 16.000 hommes, qui sont cantonnés dans dif- 
férents villages, et que des troupes légères sont en 
avant des 4.000 hommes arrivés à tel village, qui 
est le même que son compagnon nous a indiqué ; 
ce détachement est de 200 hussards. 

A cette reddition de compte il est aisé à M. dcBré- 
hant de voir l'impossibilité où nous sommes de pou- 
voir retourner à Zelle par le chemin que nous avions 
tenu, et qu'il faut chercher un autre moyen. Fischer* 
et sa troupe étoient sur notre gauche, à une lieue de 
nous. Tout bien considéré, M. de Bréhant se décide 
à se retirer sur Fischer pour de là gagner le pont 
d'Elden. 

Les mêmes paysans, qui avoient été bien payés, 
s'offrirent pour nous servir de guides. Les gardes 
sont repliées, l'ordre donné, et nous allions 
marcher quand arrive M. de Chalabre-, un des 

1. Jean-Chrétien Fischer, allemand de nation et d'une très 
humble origine. Enrôlé dans l'armée française au siège de 
Prague en 1742, il fut mis à la tète d'une compagnie franche qui, 
en raison des qualités et de la hardiesse de son chef, s'aug- 
menta progressivement et forma un véritable corps composé 
de toutes armes et qui se couvrit de gloire pendant la guerre 
de Sept ans sous le nom de chasseurs de Fischer. Fischer, 
nommé brigadier en 1759, mourut en 1762. 

2. Il y eut plusieurs officiers de ce nom. Il est probable qu'il 
s'agit ici de Jean-Pierre Roger de Chalabre, fils de Mathieu 
Roger, négociant à Limoux, et de Marie Chalabre ; entré dans 
la Maison du Roi en 1727, retiré en 1759 et maréchal de camp 
en 1770. C'était, d'après le duc de Luynes, un grand et heureux 
joueur. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 163 

aides de camp du maréchal, et avec lui deux offi- 
ciers que le maréchal adressoit à M. de Bréhant pour 
l'instruire de l'impossibilité de son retour surZelle, 
vu le mouvement des ennemis, dont il vient d'être 
instruit, et lui ordonner de se hâter pour se 
retirer par le pont d'Elden. M. de Bréhant dit à M. de 
Chalabre : « J'ai eu les mêmes renseignements que 
M. le Maréchal, dont je l'ai instruit en lui adressant, 
il y a trois heures, un maréchal des logis et quatre 
hussards, et vous devriez les avoir rencontrés en 
chemin. » — «Quoi ! c'est eux, dit alors M. de Cha- 
labre en riant de tout son cœur, que le diable les 
emporte ! A une lieue et demie d'ici environ, j'ai 
entendu le hennissement d'un cheval ; je me suis 
arrêté et mes deux hussards ont fait de même. Nous 
nous sommes mis aux écoutes et rien ne frappoit 
mes oreilles. Voyant à la clarté des étoiles un bou- 
quet de broussailles à ma droite, éloigné de deux 
cents pas de la lisière du bois dans la direction du 
chemin pour arriver ici, j'ai dit à mes deux hus- 
sards : (( Au pas, suivez-moi. » J'ai donc gagné ces 
broussailles le plus directement possible, où arrivés 
nous avons tous trois tendu l'oreille et au même 
instant nous avons distingué le bruit du trot de 
quelques chevaux ensemble, ce que j'ai pensé devoir 
être une patrouille; j'ai dit bien doucement à mes 
hussards : « Laissons-la passer et puis nous continue- 
rons notre route. » Le bruit de vos cinq hussards se 
répétoit de manière que nous les jugions au moins 
dix ; il est possible que notre peur les ait doublés, 
mais ce qui me console c'est qu'ils ont eu peur aussi, 
car, du moment qu'ils ont été à hauteur et vis-à-vis 



164 CAMPAGNES [1757] 

nous, un de nos chevaux a henni à son tour, ce qui 
a valu à eliacun de ceux qui nous a voient épouvan- 
tés un coup d'éperons bien appliqué qui les a fait 
passer du trot au galop, et, suivant la lisière du 
bois, notre peur s'est évanouie avec le biuit qui 
l'avoit occasionnée, nous avons repris notre direc- 
tion et sommes arrivés. » 

Ces paysans conduisirent bien et directement 
notre petite colonne, en la faisant passer par un 
chemin aquatique pourtant où les pauvres soldats 
avoient de l'eau jusqu'à mi-jambe. Nos deux pièces 
de canon f'aisoient la tète et rompoient les glaces. 
Quelques soldats avoient l'adresse de marcher à droite 
et à gauche sur la glace, mais, comme plusieurs fai- 
soient des chutes, ils préféroient passer dans 
l'eau. Les paysans nous faisoient observer que si 
nous avions voulu tourner tout l'espace qu'occu- 
poient les glaces, nous eussions triplé notre chemin 
et que nous eussions été obligés de parcourir envi- 
ron trois cents pas avec de l'eau jusqu'à la ceinture 
si la glace ne portoit partout. 

Après une heure de marche, nous découvrîmes 
un clocher et, sur les hauteurs, quelques troupes 
à pied et à cheval. D'une maison intermédiaire, six 
hussards vinrent à nous en nous criant : « France, 
Fischer! » Après une courte conversation, ils rega- 
gnèrent les hauteurs. 

Nous arrivâmes à ce village où nous trouvâmes 
abondance. M. Fischer, connu depuis longtemps de 
M. de Bréhant et qui vouloit le bien recevoir ainsi que 
son détachement, avoil ordonné à toutes les compa- 
gnies de mettre à la broche tout ce qu'elles avoient 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 165 

en poules, poulets et gigots et faire bonne soupe ; 
cet ordre avoit été parfaitement suivi ; cinquante 
bâtons servant de broches y étoient employés. 
M. Fischer donna à dîner à tous les officiers du 
détachement et ses soldats aux nôtres. Nous nous 
reposâmes là deux heures et après continuâmes 
notre marche. 

Nous passâmes la rivière sur le pont, par la rive 
gauche ; nous arrivâmes à Zelle, où nous trou- 
vâmes tout en mouvement militaire et la porte où 
nous nous présentâmes fermée. Après un quart 
d'heure de station, elle nous fut ouverte; nous la 
traversâmes et nous 'rendîmes au faubourg situé à la 
droite de la rivière, que nous repassâmes à Zelle, où 
nous fûmes instruits de ce qui suit par nos compa- 
gnons de Picardie. 

Cette brigade y étoit en bataille, sa droite au pont 
et sa gauche se prolongeant, devant elle une 
ravine ou fossé bourbeux dans partie de son 
front, adossé à la rivière, et douze compagnies 
de grenadiers répandues sur différents points dans 
le faubourg. Nos compagnons de Picardie nous 
dirent qu'à huit heures du matin, de la lisière du 
faubourg, située au midi de la hauteur, les gardes 
commencèrent à se fusiller avec nombre de hussards 
et quelques chasseurs à pied ; que, vers les dix heures, 
on vit paroître des colonnes d'infanterie et de cava- 
lerie ; que la brigade de Picardie fut disposée comme 
je l'ai trouvée, ainsi que les douze compagnies de 
grenadiers ; qu'à midi les ennemis avoient marché 
en force, chassé les grand' gardes et les volontaires 
de l'armée qui tenoient les haies de la lisière du 



166 CAMPAGNES [1757] 

faubourg, mais que, du moment que quelqu'un 
d'eux avoit voulu passer les haies pour se jeter 
dans les vergers dudit faubourg, le canon établi dans 
le rempart de Zelle (la rivière coulant au pied de 
ses murs) les avoit si bien ajustés qu'aucun d'eux 
n'osoit plus s'y hasarder, mais qu'ils étoient demeu- 
rés les maîtres de ces premières haies... 

Pour dégager les abords de la place, on détruit des clôtures de 
planches qui gênaient le tir et on met le feu à un temple luthé- 
rien ; les flammes gagnent les maisons voisines ; l'incendie 
prend des proportions inquiétantes ; on s'efforce de l'arrêter 
par des coupures, en même temps que soldats et officiers 
s'emploient à secourir les habitants, à sauver les femmes et les 
enfants bloqués dans les logements en feu. 

Cette nuit fut donc employée à enflammer ce que 
l'on vouloit détruire, ou à arrêter les progrès des 
flammes pour ce que l'on vouloit sauver. 

Vers les sept heures du matin , on fut pleinement 
instruit que les ennemis étoient campés en front de 
bandière dans la plaine, au-dessus du faubourg, et 
que toutes leurs forces y étoient réimies. A dix heures 
du malin, les douze compagnies de grenadiers et la 
brigade de Picardie, qui tenoient le faubourg, 
eurent ordre de l'évacuer, ce qui fut fait. Les gre- 
nadiers rejoignirent respectivement leurs corps et 
la brigade de Picardie fut campée, prenant poste à 
la droite de l'armée. Ce ne fut pas une petite opé- 
ration que de dresser le camp : le froid étoit si vif 
et la terre si gelée, qu'à coups de hache il falloit 
l'ouvrir pour pouvoir placer les piquets des tentes 
et des chevaux. Nous étions alors au 18 décembre. 

Dans les sept joints que nous occupâmes ce camp, 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 167 

l'armée y étant toute rassemblée, le maréchal de 
Richelieu fit toutes ses dispositions pour aller atta- 
quer le prince Ferdinand. Voici quelles étoient ses 
dispositions, imaginées et dressées par M. le comte 
de Maillebois, maréchal général des logis de l'armée, 
officier de génie, de grande intelligence, doué abon- 
damment des talents militaires, qui eût pu un jour 
accroître le nombre de nos grands capitaines Fran- 
çois, mais que l'ambition de vouloir conduire et 
commander trop tôt les armées et forces du Roi 
entraîna dans TafTaire malheureuse qu'il se fit avec 
le maréchal d'Estrées le jour de la bataille d'Hasten- 
beck, dont les effets furent sa condamnation et l'ar- 
rêt des bons services qu'il eût pu rendre au Roi. 

Ses dispositions ^ furent donc d'établir deux ponts 
sur la droite de l'armée, celui de Zelle rétabli et un 
quatrième au-dessus de Zelle. M. de Villemeur ~, avec 
un corps de 12.000 hommes, avoit passé la rivière 
au pont de la droite; l'armée, sur trois colonnes, 
devoit passer sur les trois ponts indiqués. La plus 
nombreuse étoit celle de la droite, de 18.000 hommes, 
à laquelle M. de Villemeur et ses troupes dévoient se 
coudre. Celle qui devoit passera Zelle étoit de 10.000 
hommes et celle de la gauche, au-dessous de Zelle, de 
6.000. A midi, l'armée fut prévenue de se tenir prête à 
marcher. L'ordre du soir fut donné à six heures, où 

1. Le détail de ceUe opération fut réglé par le marquis de 
Vogué, aide-maréchal général des logis de 1 armée. (Voy. M'* de 
Vogué, Une famille vivaroise, II, p. 135.) 

2. Jean-Baptiste-François, marquis de Villemeur, lieutenant- 
général en 1744, grand-croix.de Saint-Louis en 1761, mort en 
1763. 



168 CAMPVGNES [1757] 

il lui (lil fju'à minuit (c'étoit la veille de Noël), toutes 
les troupes se mettroient en mouvement pour se 
porlei- au pont où elles étoient destinées à passer la 
rivière. L'artillerie, les officiers généraux et tous 
les agrès nécessaires au jour d'une bataille rendus 
à leur destination à minuit sonnant, on se mit en 
marche. I^a saison donne à penser combien le froid 
étoit excessif, et cette nuit il sembloit s'être accru ; 
pas un officier ne pouvoit tenir à cheval, mais mar- 
ehoit couvert de son manteau : ils n'en étoient pas 
moins pénétrés du froid ^... 

()u'on se représente le soldat vêtu de guêtres, 
comme il l'est toute l'année, la plupart sans bas des- 
sous et la chair des jambes paroissant à travers les 
boutonnières de ces guêtres, commej'en voyois une 
infinité ; qu'on se figure, pour les plaindre un peu 
plus, que le froid fut si cuisant que, lorsqu'au point 
du jour nous arrivâmes au pont pour le passer, où 
l'on s'arrêta une demi-heure ou trois quarts d'heure 
et où les soldats comme les officiers voulurent man- 
ger un morceau, tous les pains étoient gelés, tant ceux 
des soldats que ceux dans les cantines des officiers ; 
que, pour satisfaire à cet appétit de nécessité, vite et 
tôt l'on fit des feux pour faire dégeler le pain. Le 
vin étoit également glacé dans les flacons; les offi- 
ciers furent obligés de les présenter au feu pour le 

1. L'auteur rappelle que, dans son pays de Vivarais, les mule- 
tiers obligés de traverser en hiver les montagnes couvertes de 
neige, se défendent du froid en plaçant leur bonnet de laine 
sous leur veste, du menton au bas-ventre ; il engage ses cama- 
rades à se munir de bonnets de laine, très utiles aussi pour se 
couvrir la tète pendant les nuits froides. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 169 

rendre buvable. La fumée de ces maudits feux étoit 
agitée par des vents contraires et notre pain en étoit 
imbibé ; je n'apercevois pourtant pas un seul délicat ; 
tous mangeoient leur pain, et avec appétit, et loin 
d'être étonnés de cette nécessité, elle nous occasionna 
des rires et tout le monde étoit joyeux, cbacun pen- 
sant mieux soutenir la circonstance que son voi- 
sin. 

Au petit point du jour, nos soldats de l'infanterie 
n'avoient pas été peu réjouis de voir une colonne 
de cavalerie qui se prolongeoit sur notre droite ; 
plus de la moitié des cavaliers étoient à pied, tenant 
la bride de leurs chevaux dans les bras. [Nos sol- 
dats] s'amusoient à dire : « On a bien fait de leur 
permettre de marcher ; ils se fussent gelés dans leurs 
bottes », et la position souffrante où ils les voyoient 
dans cette marche les aidoit à supporter gaîment la 
leur propre. 

Après ces trois quarts d'heure de halte, on se re- 
met en marche. Nous passons la rivière sur un pont 
de bateaux et la colonne se forme au fur et à mesure 
que les troupes passent l'eau, sur un front double 
de celui de notre marche de la nuit. Nous montons 
la hauteur, où, la tête de la colonne arrivée, nous dé- 
couvrons devant nous une plaine de trois quarts de 
lieue jusqu'à des bois et d'autres petites hauteurs 
qui la terminent. 

Lorsque quatre brigades d'infanterie sont passées 
et qu'elles se mettent en bataille sur la sommité, 
nous commençons à juger que tout le terrain que 
nous avons devant nous est découvert et pas un 
ennemi. Ils doivent être partis et retirés. Dans cette 



170 CAMPAGNES [1757] 

incertitude, qui fut de peu de durée, nous décou- 
vrons, à notre droite, le corps aux ordres de M. de 
Villemeur, qui avoit passé la rivière au-dessus de 
nous. In aide de camp du maréchal de Uichclieu 
nous arrive et fait part que les ennemis sont en 
pleine retraite. 

On se remet en marche, faisant gagner les devants 
à plusieurs troupes de dragons et de troupes légères 
à cheval. Après une marche de deux heures, nous 
arrivâmes en vue du camp que les ennemis occu- 
poient et dont ils étoient partis à dix heures de 
la nuit. Le prince Ferdinand de Brunswick, ins- 
truit comme nous du mouvement que notre armée 
devoit faire pour l'aller combattre, nous étant infé- 
rieur de 10.000 hommes, s'étoit décidé à regagner 
Lunebourg et les quartiers qu'il occupoit précé- 
demment. Les troupes légères et dragons qui avoient 
débouché par le pont de Zelle ramassèrent une cen- 
taine de soldats malades et quelques chevaux. 

Toute notre armée passa le reste du jour et la 
nuit suivante dans le camp qu'avoit occupé l'armée 
ennemie ; l'on y fit de grands feux et cette nuit, 
tout aussi froide que la précédente, se passa au bi- 
vac.Le lendemain, au point du jour, l'armée com- 
mença à repasser la rivière à Zelle pour aller re- 
prendre le camp qu'elle y avoit laissé tendu, et la 
brigade de Picardie, qui fut la dernière à la passer, 
n'arriva à son camp que sur les quatre heures de 
l'après-midi. Le jour suivant, toute la cavalerie de 
la seconde ligne se mit en mouvement pour se 
rendre à ses quartiers. Le jour d'après, la première 
ligne et successivement l'infanterie et la brigade 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 171 

de Picardie rentrèrent à Brunswick (2 janvier 
1758). 

Les ennemis, rentrant dans leurs quartiers, firent 
le siège de Harbourg, dont la garnison, manquant 
de tout, après huit jours de canonnade, se ren- 
dit; elle étoit composée d'un bataillon du régi- 
ment de la Roche-Aymon, deux cents volontaires 
de l'armée, aux ordres de M. de Lanoue de Vair\ 
capitaine du régiment d'Enghien, qui, pendant le 
blocus de cette ville, faisoit des sorties fréquentes 
pour aller dans les campagnes y enlever des mou- 
tons, des cochons et des vaches. Son courage et son 
intelligence avoient été de grand secours à cette 
place, pour l'aider à subsister. 

M. de Lanoue de Vair proposa au général ^ qui y 
commandoit, une de ses courses ordinaires ; il sortit 
donc avec cent hommes de ses volontaires et passa 
la nuit entre les quartiers des ennemis. Comme son 
intention n'étoit pas d'être fait prisonnier de guerre 
à Harbourg, prévoyant que cette garnison auroit ce 
sort et qu'il ne vouloit pas arrêter le cours de ses 
services, il arriva à quatre lieues sur le derrière des 
ennemis et manda à son général à Harbourg la cha- 

1. Joseph-Alexandre, chevalier de la Noue de Vair, fils de 
René-François et de M. -M. -Françoise de Tiennes le Carlier, fut 
nommé capitaine aide-major au régiment de Marcieu-cavalerie 
en 1759. 

2. Le marquis de Péreuse, maréchal de camp, qui fit une 
très belle défense et ne capitula que le 30 décembre après un 
mois (et non huit jours) de canonnade et aux conditions très 
honorables que rapporte l'auteur un peu plus loin. Il fut 
nommé lieutenant-général le 15 janvier suivant, à cause de sa 
belle conduite. 



172 CAMPAGNES [1757] 

ùci'c |)ai' laquelle il avoit passé à travers la li»ne des 
ennemis, que eeux-ci, instruits de sa sortie, 
l'avoient fermée, de manière qu'il seroil très impru- 
dent à lui de chercher à rentrer dans la place et 
qu'il étoit décidé, pour l'impossibilité qu'il y voyoit, 
de se retirer en tenant les bois sur le premier poste 
de l'armée Françoise ; que si les ennemis qui le sui- 
voient le joignoient, il làcheroil par sa défense de 
mériter l'estime de son général et des compagnons 
qu'il ne pouvoit rejoindre. Il arriva donc à Bruns- 
wick, ayant pris cette direction comme la plus sûre 
à son projet, sans perdre un seul de ses hommes. 
Comme je le connoissois beaucoup, il me narra 
tout son fait. 

Peu de jours après, nous fûmes instruits par les 
habilanls du pays que Harbourg avoit capitulé, avec 
la condition que sa garnison rentreroit en France 
et que d'un an elle ne pourroit servir contre les 
ennemis et leurs alliés, n'emmenant avec elle que 
les effets à elle appartenant et les chevaux, que tout ce 
qui appartenoit au Roi resteroit aux ennemis, ce qui 
fut ainsi fait et suivi, et alors M. de Lanoue de Vair 
fut très satisfait de la conduite qu'il avoit tenue. 

Cet officier étoit natif de Saint-Quentin en Picar- 
die; il continua ses services avec distinction et fut 
tué quelques années après, d'un coup de canon. 
M. le maréchal de Broglie, commandant alors l'ar- 
mée, le regretta beaucoup. Ce fut lui qui, pour la 
bataille de Bergen, avoit suivi toute la progres- 
sion de la vallée de la Quinche, commandant 
400 volontaires faisant une espèce d'avant-garde 
en avant de celle des ennemis, auxquels il ne ce- 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 173 

doit le terrain que lorsqu'il ne lui étoit plus possible 
de le conserver davantage, instruisant à chaque 
instant le maréchal de Broglie de tout ce qu'il sa- 
voit, de manière que, la dernière journée, se repliant 
à Bergen, il mena les ennemis au maréchal, qui fut 
attaqué le lendemain. On voit qu'il dut lui être de 
grande utilité et combien il dut en être regretté. 
Quant à moi qui le connoissois particulièrement, je 
le regrettai beaucoup. Mon amitié avec lui venoit 
d'avoir été de brigade avec Enghien pendant les 
guerres de Flandre, de garnison à Metz et de ce 
qu'il avoit une tante religieuse à Sainte-Ursule, au 
Bourg-Saint-Andéol, nommée M™" de Liberta, qui 
lui étoit fort attachée ^ . 

On doit prévoir combien une campagne de huit 
mois, se terminant dans une saison aussi dure que 
celle que nous donnoit le mois de janvier, dut pré- 
parer l'armée françoise à éprouver des maladies fâ- 
cheuses, pour peu que l'on s'arrête sur la différence 
du climat et sur la manière dont cette armée s'étoit 
nourrie. 

La dureté de la saison, dans cette dernière course, 
avoit porté le maréchal de Richelieu à fermer les 
yeux, avec trop de complaisance et point assez de 
réflexion, sur la maraude que faisoit son armée ; elle 
étoit si complète en bêtes à laine, vaches, bœufs et 
cochons, qu'elle se portoit jusque sur les meubles, 

1. Une sœur de Libertat figure en effet parmi les religieuses 
du couvent de Sainte-Ursule, au Bourg-Saint-Andéol, le l^"" juin 
1764, où elle signe un acte en qualité de zélatrice du couvent. 
On la retrouve comme assistante dans plusieurs actes de 1768 
à 1783. (Archives du Bourg-Saint-Andéol, GG. 62-64.) 



174 CAMPAG>'ES [1757J 

linge et effets de toute espèce. Les chefs des régi- 
ments et ofïicicis particuliers suivoient à cet éi^ard 
la tolérance gcncialcincnl répandue ; le soldat est 
toujours un être indiscret ; il en éloit une infinité 
d'eux qui mangeoient par jour jusqu'à six livres de 
viande et souvent huit, et ils payèrent chèrement 
telle i<loutonnerie. 

(>ette armée fut donc frappée d'une maladie épi- 
démique, dont le principe étoit des vers ; dans l'es- 
pace de vingt-quatre heures, ceux qui en étoient 
atteints expiroient. On les ouvroit et on trouvoit à 
tous des pelotons de vers qui, montant à la gorge, 
les avoient étouffés. Il périt donc de cette maladie 
ou autres occasionnées par différentes raisons un 
cinquième delà portion soldatesque, et ce qui prouve 
que toutes venoient d'avoir trop mangé de viande, 
c'est qu'à la garnison de Brunswick, composée de 
deux brigades d'infanterie, d'un régiment de cava- 
lerie, d'un de dragons, d'un détachement d'artillerie 
et d'un de troupes légères, il ne mourut pas un seul 
officier : quelques-uns furent malades, mais sans mort 
aucune, tandis qu'en soldats, il en périt mille K.. 

J'aime à croire que si le maréchal de Richelieu 

1. L'auteur consacre plusieurs pages à des considérations gé- 
nérales sur l'indiscipline, la maraude, les exactions, sur les 
ravages que ces désordres font dans l'armée. Il est très sobre 
de détails sur l'arrivée du comte de Clermont, nommé à la 
place de Richelieu au commandement de l'armée, sur les pre- 
mières opérations de ce prince et sur la lamentable retraite 
qu'il fut obligé de faire devant la vigoureuse offensive du 
prince Ferdinand, sur son passage du Rhin avec des troupes 
délabrées. Il est très sévère pour Riclielieu, pour son impré- 
voyance, sa légèreté; néanmoins il le regrette. 



[1757] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 175 

eût continué à commander l'armée, instruit de ce 
que faisoit son ennemi, il eût paré à tous les maux 
qu'il nous fit et que [les fruits de] la victoire du 
maréchal d'Estrées et [de] la sienne par la capitula- 
tion de Rlosterseven eussent pu être mieux con- 
servés et défendus. 

Le comte de Clermont, prince du sang de nos 
rois, qui vint le remplacer, attaqué en même temps 
qu'arrivé, ne connaissant pas même la position 
qu'occupoit l'armée qui lui étoil confiée, que pou- 
voit-il contre le prince Ferdinand dans un pays où 
tout étoit [nouveau] pour lui, sinon chercher un 
asile ? et c'est ce qu'il fit. 

Le peu de temps qu'avoit l'armée du Roi pour 
commencer la campagne prochaine fut employé à 
se vêtir et aux réparations de tout genre. Pour recru- 
ter l'armée, on lui incorpora quinze miliciens par 
compagnie, dont la force totale étoit de quarante 
hommes, et aux frais des capitaines, le reste, pour 
se compléter, ayant été envoyé en recrue dès le 
mois de novembre. 



CAMPAGINE DE 1758. 



L'armée, depuis la fin de mars jusqu'à la fin de 
mai, s'occupa avec toute activité à réparer tous les 
habits et les armes, à instruire et à former les recrues 
qu'elle avoit reçues pour se compléter, qui, dans le 
plus grand nombre des régiments d'infanterie, étoient 
moitié des compagnies. 

A la fin de mai, M. le comte de Clermont est 
instruit que les ennemis sont en marche et qu'ils 
se disposent à passer le Rhin, au-dessus de Clèves ; 
il donne des ordres pour le rassemblement de son 
armée. 

La Cour lui a donné M. de Mortagne ^ lieute- 
nant-général ; cet officier avoit acquis ses grades 
au service de l'empereur Charles, électeur de Ba- 
vière ; on comptoit sur ses talents pour aider le 
prince de ses lumières. 

Le rendez-vous pour assembler l'armée est dési- 
gné à Rheinberg ; toutes les troupes sont en marche 
et s'v rendent. Pendant ce temps, les ennemis passent 
le Rhin, établissent un pont qu'ils ont à leur suite à 
Rees, où toute leur armée achève de le passer, et, 
continuant toujours leur manœuvre de nous menacer 

1. Ernest-Louis Mortani, comte de Mortagne, lieutenant- 
général en 1745, mort en 1762. 



[1758] CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. 177 

par la gauche, semblent vouloir se diriger vers la 
Meuse et se portent en force à Goch, qui termine 
leur gauche. liC comte de Clermont envoie M. le 
comte d'xirmentières ^, lieutenant-général, avec la 
brigade de Picardie et une autre, et deux brigades 
de cavalerie, qui se portent vers Auten, pour être 
instruit de leurs mouvements. Un autre corps, à peu 
près de même force, est envoyé sur leur droite pour 
le même objet. 

Les ennemis dépassent Gueldre et viennent 
s'emparer des hauteurs d'Alpen [9 juin, au matin]. 
Ce mouvement fait rentrer au camp de Rheinberg 
le détachement de M. d'Armentières et celui qui 
avoit marché pour observer leur droite. On place à 
l'abord du camp, en avant de la gauche de notre 
camp, M. de Vogué 2, lieutenant-général, avec 
1.000 hommes d'infanterie, et une brigade d'infan- 
terie intermédiaire pour le soutenir. Vers la droite 

1. Louis de Brienne Conflans, marquis d'Armentières, né en 
1711, maréchal de France en 1768, mort en 1774. 

2. Charles-François-Elzéar, marquis de Vogué, né à Vogué 
le 13 juillet 1713, mort à Aubenas le 15 septembre 1782, 
Entré au service en 1729, capitaine aux dragons d'Armenon- 
ville en 1730, colonel d'Anjou-cavalerie en 1736, maréchal général 
des logis de la cavalerie en Italie en 1746, colonel de Dauphin- 
dragons en 1746, maréchal de camp en 1748, fît avec distinc- 
tion les campagnes d'Italie de 1733 et de 1745. Aide-major 
général de l'armée de Hanovre en 1757, maréchal de camp en 
1758, lieutenant-général en 1758, inspecteur général de la 
cavalerie en 1760, major général de l'armée d Allemagne en 
1762, la commande en chef pendant l'hiver de 1763 ; gouver- 
neur de Montmédy en 1763, commandant en second en Alsace 
en 1764 et en chef en Provence en 1777. Chevalier de Saint- 
Louis en 1743 et du Saint-Esprit en 1778. 

12 



178 CAMPAGNES [17581 

M. de Blot \ colonel d'Orléans, est jeté en avant 
dans les haies sur le penchant des hauteurs d'Alpen, 
avec 400 hommes. 

A la pointe du jour, une colonne paroît sur les 
hauteurs et s'y met en bataille. Une demi-heure 
après, on y voit arriver nombre d'artillerie. Vite et 
tôt les deux brigades de la droite forment un déta- 
chement de 400 hommes que l'on fait marcher en 
avant pour soutenir M. de Blot et être intermédiaire 
entre lui et le camp ; je suis de ce détachement, qui 
se porte à un bouquet de bois de saules au milieu 
de la petite plaine qui sépare le camp des hauteurs 
d'Alpen. Les ennemis établissent leurs artillerie et 
canons contre M. de Blot et son détachement. Comme 
notre détachement marche à ce bouquet de bois, ils 
le couvrent aussi, mais arrivés à la faveur [?] des 
fossés qui l'enveloppent, nous nous plaçons si à 
couvert, par l'intelligence de M. de Rocqueval, capi- 
taine de Picardie, qui le commandoit, que, malgré 
quatre heures de canonnade que nous essuyâmes, 
il n'y eut pas un seul homme de touché. A côté de 
ce bosquet étoit une case que nous eûmes ordre 
d'incendier, ce qui fut fait. 

Comme quelques-uns des boulets des ennemis 
(venant de pièces de treize tirées à toute volée) 
furent rouler jusqu'au camp, l'on plaça sur une petite 
butte, à sept ou huit cents pas du camp en avant, huit 
pièces de douze qui commencèrent leur artillerie 
sur leurs lignes, où nous vîmes que nos boulets 

1. Gilbert de Chauvigny, comte de Blot, colonel du régiment 
de Chartres en 1753, puis d'Orléans en 1758, lieutenant-général 
en 1780, mort en 1785. 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 179 

donnoient parfaitement, ce qui détermina cette ligne 
à se porter en arrière et à se couvrir de la hauteur. 

Pendant ce temps, un détachement des leurs, qui 
vouloit sans doute connoître la force du détachement 
de M. de Blot, se porta en avant en descendant les 
hauteurs d'Alpen. Ils firent replier les petits postes 
avancés et M. de Blot, voyant qu'ils n'étoient pas 
nombreux, fit marcher 200 hommes à eux, qui, 
montant courageusement et rapidement, leur firent 
tourner tète et à coups de fusil les suivirent jusqu'à 
leur arrivée sur la sommité des hauteurs. Le déta- 
chement, ayant ordre de ne pas pousser plus loin, 
revint joindre M. de Blot. 

Le feu de l'artillerie se continua jusque vers les 
cinq heures du soir, que les ennemis le disconti- 
nuèrent et retirèrent leur artillerie. Notre camp 
resta tendu toute la journée. 

M. le comte de Clermont, instruit que l'armée des 
ennemis avoit marché par la droite pour nous 
devancer à Meurs s'ils le pouvoient, la retraite fut 
générale à notre armée et de suite on plia bagages 
et se mit en marche. Au point du jour, nous, qui 
faisions l'arrière-garde, arrivâmes à Meurs, où l'ar- 
mée se reposa quelques heures et après partit pour 
Puys, où nous arrivâmes le soir et campâmes 
quelques jours. 

M. de Saint-Germain, lieutenant-général, qui avoit 
acquis son avancement et ses grades comme M. de 
Mortagne au service de l'empereur Charles VII, élec- 
teur de Bavière, ayant à ses ordres 8.000 hommes, eut 
l'ordre d'aller s'emparer de Crefeld [14 juin], ce qu'il 
exécuta, et quelques jours après, toute l'armée quitta 



1<S0 CAMPAGNES [1758] 

Puys et vint camper sur deux lignes, se couvraiit 
du liandAvehr', (Irefeld en avant, à un demi-quart 
d'heure de marclie, la l)ri"ade des srrenadiers de 
l'ranee et celle de Navarre en potence des deux 
lignes faisant face au levant et formant là un corps 
de réserve dont il sera parlé. 

Nous restâmes quelqu(\s jours dans cette posi- 
tion. A dix heures du malin, les troupes en avant 
prévinrent M. le comte de Clermont que l'armée 
des ennemis étoit en marche sur plusieurs colonnes. 
Nous fûmes nombre d'officiers de la brigade qui 
nous portâmes à un moulin à vent intermédiaire du 
Landwehr qui couvroit notre front à Crefeld, où 
nous avions un détachement de 800 hommes. De 
là, plusieurs officiers généraux de jour, entre autres 
M. de ïraisnel ', [aujourd'hui] lieutenant-général, 
virent une colonne d'infanterie avec beaucoup d'ar- 
tillerie qui filoit dans les bois de l'autre côté de Cre- 
feld, à une demi-portée de canon. M. de Traisnel 
courut sur-le-champ au quartier général pour assurer 
à M. le comte de Clermonl qu'il alloit être attaqué. 
On donna ordre aux 800 hommes qui étoient à Cie- 
feld de se replier sur l'armée, ce qu'ils firent 
sans être inquiétés. 

A midi, on battit la générale, le camp fut mis bas 
et tous les équipages eurent ordre de se porter vers 
Huys [Huis?], où l'armée se mit en bataille dans 

1. Fossé formant la séparation du comté de Meurs et du pays 
de Cologne. 

2. Claude-Constant de Ilarville, marquis de Traisnel, né en 
1723, mousquetaire en 1738, lieutenant-général en 1762, grand- 
croix de Saint-Louis en 1781, mort le 15 vendémiaire an III. 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 181 

l'ordre où elle étoit campée. A midi et demie, 
quelques coups de canon furent tirés à la gauche 
et le feu s'y augmentant annonça que les coups 
décisifs se porteroient là. M. le comte de Saint- 
Germain y commandoit onze bataillons qui en cou- 
vroient le flanc. Les ennemis, la tournant par les 
bois, débouchèrent dans la plaine ; leur infanterie y 
fut chargée par les carabiniers qui leur passèrent 
sur le ventre, mais avec pertes. La brigade d'Aqui- 
taine-cavalerie y souffrit aussi beaucoup. La se- 
conde ligne des ennemis fit sur ces deux brigades 
un feu de canon et de mousqueterie épouvantable 
et, chargées en même temps par de la cavalerie enne- 
mie, elles furent forcées de se retirer. 

M. de Saint-Germain, avec ses onze bataillons, 
soutenoit toujours le combat contre les forces prin- 
cipales des ennemis et se maintint plus de trois 
heures à raison d'un contre quatre au moins. Il 
avoit fait demander des troupes à M. le comte de 
Clermont, qui avait ordonné que sur-le-champ il lui 
en fût envoyé ; mais la jalousie et la vengeance parti- 
culière que quelques officiers généraux sont, mal- 
heureusement pour le bien du service du Roi, 
capables d'exercer dans les événements de la plus 
grande importance, furent ici marquées d'une 
manière non équivoque. La position de M. de Saint- 
Germain étoit d'être cousu à la gauche de l'armée, 
en couvrant le flanc. Rien n'empêchoit de faire 
usage des brigades d'infanterie de la seconde ligne, 
qui par un simple à gauche pouvoient être rempla- 
cées par celles qui les avoisinoient, mais, par une 
fatalité dictée et non de marche comme M. de 



182 CAMPAGNES [1758] 

Morlagne le prétendoit, la brigade de Navarre et 
celle des grenadiers, campées en potence sur la 
droite de l'armée, furent celles qui furent mandées 
pour se porter à la gauche et être de secours à 
M. de Saint-Germain. 

Qu'on observe que ce secours ne fut mandé que 
lorsque M. de Saint-Germain étoit déjà en partie 
épuisé du combat qu'il soulenoit avec les onze 
bataillons à ses ordres, et que l'aide de camp partit 
à ce moment pour aller chercher ces deux brigades 
en bataille à la droite, à trois quarts de lieue au 
moins du lieu où l'on vouloit les porter. Le temps 
du trajet pour celui qui portoit cet ordre, le temj)s 
de la marche nécessaire à ces deux brigades pour 
arriver ne pouvoit que donner aux ennemis celui 
d'écraser le corps de M. de Saint-Germain. Les 
choses se passèrent ainsi et je puis assurer que non 
seulement les officiers qui étoient attachés à la 
droite de l'armée, où étoit la brigade de Picardie, 
ainsi que ses chefs, mais généralement tout ce qui la 
composoit fûmes très étonnés, en voyant la marche 
de Navarre et des grenadiers de France, qui 
appuyoienl à nous, d'être instruits qu'ils marchoient 
pour aller joindre M. de Saint-Germain. 

M. de Saint-Germain, forcé, comme il ne pouvoit 
manquer de l'être, abandonna son terrain, se retirant 
derrière les lignes de l'armée, et cette armée, qui étoit 
restée dans sa position de camp, canonnée par son 
flanc et par son front, n'eut plus que le moyen de 
la retraite, pour ne pas augmenter sa perte, la 
gloire et les avantages du prince Ferdinand qui 
eussent pu suivre de rester plus longtemps dans une 



[1758] DE MERGOYROL DE BEAULIEU. 183 

position si critique. La retraite fut ordonnée, elle se 
fit le plus tranquillement possible ; les ennemis nous 
firent ce qu'on appelle le pont d'or. 

J'observai que, pendant tout le temps que dura 
cette bataille, il étoit visible à tous les yeux que les 
ennemis avoient on ne peut pas moins de forces 
sur tout le front de l'ordre qu'ils tenoient, leur 
gauche en avant de Crefeld ; que, pour nous en impo- 
ser, ils avoient répandu sur ce front un nombre assez 
considérable d'artillerie poussée en avant de leurs 
lignes, qu'à peine nous aperçûmes, se couvrant du 
terrain favorable à cette affaire. Toute leur force 
principale étoit donc à leur gauche, où ils vouloient 
réussir. Notre droite étoit inattaquable par son flanc 
vu l'escarpement où elle appuyoit, les bois très 
fourrés qui en couvroient le terrain et l'impossibi- 
lité apparente que l'on pût y conduire de l'artillerie 
et impénétrable pour de la cavalerie. 

C'étoit donc sur ce flanc impénétrable que l'on 
avoit placé la réserve, composée des grenadiers de 
France et de la brigade de Navarre ; elle étoit là en 
parade pour le brillant du quartier général qu'elle 
couvroit ; aussi ne servit-elle qu'à cet effet et on 
remplit les gazettes pour justifier le général Mortagne 
du mot de fatalité inconcevable qui avoit égaré ses 
deux brigades dans leur marche pour joindre 
M. de Saint-Germain, ce qui est de toute fausseté et 
la preuve est que, pour arriver à leur point ordonné, 
elles filoient derrière les lignes et en les suivant, 
toujovns à vue à leur droite ; la direction étoit 
marquée par elles et le bruit de l'attaque les eût 
éclairées. 



184 CAMPAGNES [1758] 

Je dois ajouter ici une chose qui déplut l)eaueoup 
à noml)ie d'olïiciers particuliers, dont j'élois ; c'est 
que ]M. de Saint-Pern \ lieulenant-général, qui con- 
duisoit cette colonne, voulant sans doute faire 
montre à toute l'armée, qu'elle parcouroit sur le 
derrière, de son ordre en bataille, faisoit marcher 
cette colonne en belle ordonnance, exacte dans ses 
rangs et ses files. Quelle lenteur cela n'apportoit-il 
pas encore à son impossibilité d'arriver ? Ses tam- 
bours battoient aux champs et la colonne en suivoit 
le pas lent et cadencé. 

(( Quelle différence! » disoient quelques vieux offi- 
ciers du régiment, qui avoient fait les campagnes 
d'Italie en 1733, 1734 et 1735. A une des batailles 
(qui s'y gagnèrent toutes), le roi de Sardaigne y 
commandant en personne, la brigade de Picardie, 
à son poste de la droite, fut mandée par ce monar- 
que pour se porter vers le centre, où étoit le combat 
principal. Elle s'y rendit dans un pas presque de 
course ; les plus lestes arrivèrent les premiers ; cet 
empressement réveilla le courage et donna de nou- 
velles forces à ceux qui étoient déjà fatigués de 
combattre ; la mousqueterie devint plus vive et, 
par un effort, tous ensemble cherchèrent à joindre 
les ennemis avec la baïonnette ; l'affaire fut décidée 
et la bataille gagnée, ce qui valut à la brigade de 
Picardie une lettre de remerciement de la part du 
roi de Sardaigne, que ce régiment conserve dans 
ses archives, et ce prince donna un de ses ordres à 

1. Vincent-Juddes, marquis de Saint-Pern, né en 1683, 
lieutenant-général en 1748, commandeur de Saint-Louis en 
1750, mort en 1761. 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 185 

M. du BlaiseP, lieutenant-colonel de ce régiment. 
A ceux qui avoient fait les campagnes de la guerre 
de 1741, 42, 44, 45, 46, 47 et 48, je disois : « Vous 
rappelez-vous l'attaque des lignes de Weissembourg 
en Alsace, en 1744 ? Vingt-cinq bataillons aux ordres 
de M. de Lutteaux, lieutenant-général, venant d'Op- 
penheim et faisant sa retraite pour joindre le maré- 
chal de Coigny, commandant l'armée, vu que les 
ennemis avoient passé le Rhin à Germersheim, 
s'étoient emparés de Lauterbourg, de Weissembourg 
et de ses lignes ; la brigade de Picardie faisoit 
l'arrière de ces vingt bataillons. Le maréchal de 
Coigny ordonne l'attaque de Weissembourg et de 
ses lignes. M. de Lutteaux et sa division, au premier 
coup de canon qui se fait entendre, se remettent en 
marche. M. de Vassé, colonel de Picardie, représente 
à M. de Lutteaux que, marchant aux ennemis dont 
nous étions à une lieue et demie, son régiment doit 
marcher à la tète de la colonne. — « Je le veux bien, 
« lui répond ce général, mais mon projet étant de ne 
« pas ralentir ma marche, prenez à droite dans les 
« terres ; la colonne tient la chaussée de Landau et 
« Weissembourg, gagnez-en la tète. » M. de Vassé 
rend cet ordre à son régiment ; il s'élance dans les 
terres et, au pas très redoublé, malgré les sillons et 
terrains labourés, il gagne la tète de cette colonne, 
et sa colonne, dont l'ordre étoit par demi-bataillon, 

1. Antoine du Blaisel de la Neuville, capitaine au régiment 
de Picardie en 1704, mort en 1734. Probablement père d'An- 
toine-Joseph du Blaisel de la Neuville, enseigne de Picardie 
en 1730, lieutenant-général en 1762, grand-croix de Saint-Louis 
en 1787. 



186 CAMPAGNES [1758] 

présente sa tète sur les hauteurs en face des lignes 
où étoient encore les ennemis. Cette nouvelle armée 
qui venoit se joindre à celle qui les attaquoit les 
décida à la retraite. » 

La marche lente de M. de Saint-Pern déplaisoit 
dans son début à tout militaire témoin et sembloit 
annoncer un fâcheux augure, qui se vérifia malheu- 
reusement. M. de Bréhant, notre colonel, par son 
courage ardent, eût bien voulu que l'on eût marché 
en avant, passé le Landwehr et que l'on fût allé 
chercher les ennemis, que l'on eût culbutés l)ien aisé- 
ment, si peu ils avoient de troupes à leur gauche, 
leurs forces étant réunies à leur droite, l.a retraite 
fut ordonnée'; il fallut obéir. Il n'y eut d'autres 
troupes qui nous suivirent que quelques centaines 
de hussards, qui, pour la première fois depuis vingt- 
cinq ans, frappèrent les oreilles de la brigade et de 
l'armée par le mot : « Victoria, Victoria ». Aux 
premières haies que nous fûmes dans le cas de 
mettre entre eux et nous, on laissa bon nombre de 
tireurs, qui, se cachant le plus exactement, les lais- 
sèrent bien approcher et vnie décharge faite à propos 
en culbuta plusieurs ainsi que des chevaux. Là ils 
prirent congé de nous et nous fûmes délivrés de 
leurs cris de « Victoria » qui, venant à plusieurs de 
nous pour la première fois, nous étoient fort incom- 
modes et fort nouveaux [23 juin]. Toute l'armée se 
retira à Huys, à peu près dans la position que 
nous avions quittée quelques jours auparavant, et 
les blessés furent envoyés à Dusseldorf. 

Cette journée coûta à l'armée françoise environ 
3.000 hommes tués ou blessés. M. de Mortagne 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 187 

pouvoit s'y [couvrir] de gloire, s'il eût employé la 
moindre portion du talent militaire qui lui avoit fait 
confier la conduite d'un prince du sang pour les 
opérations militaires. Qu'il eût soutenu M. de Saint- 
Germain par les troupes de la gauche de la seconde 
ligne (qui, par un seul à gauche, se remplaçant suc- 
cessivement, eussent repoussé et lassé le prince Fer- 
dinand), le champ de bataille et l'honneur eussent 
été pour lui. 

Le prince [comte de Clermont], lorsqu'on lui 
annonça que la bataille étoit perdue et qu'il fal- 
loit se retirer, voyant tout le fâcheux de cette 
journée, dit : « Je n'avois pas besoin d'aide et seul 
j'en eusse bien fait autant. » 

L'armée étoit instruite de la mésintelligence qu'il 
y avoit entre le général Mortagne et M. de Saint- 
Germain et disoit hautement que ce premier avoit 
tout fait pour le laisser écraser et tuer. M. de Saint- 
Germain eut la gloire, avec onze bataillons, de 
soutenir pendant trois heures toutes les forces du 
prince Ferdinand. Tout prouve donc qu'il eût été 
vainqueur, s'il eût été secouru. Les régiments à ses 
ordres se conduisirent avec valeur et les officiers 
qui les commandoient avec intelligence. Jamais 
bataille perdue ne donna plus de regrets, par la 
raison que le plus ignorant des généraux l'eût 
gagnée, vu qu'il ne lui falloit que faire battre 
quelques bataillons de plus qu'il avoit sous la main, 
sans en aller chercher à la droite, à trois quarts 
de lieue [de l'endroit] où se passoit l'action. 

Le prince Ferdinand, qui avoit sans doute vu que 
nous avions fait tout le possible pour lui laisser le 



18S CAMPAGNES [1758] 

champ (If la victoire, satisfait d'en jouir, se contenta 
de le garder, sans chercher à nous faire suivre. 
T. 'armée fit donc deux lieues et demie pour se 
rendre à Huys. 

Si l'intelhgence et les connoissances du prince 
Ferdinand l'engagèrent à chercher à quel dieu ou 
à quel malin génie il dut la victoire, il dut découvrir 
aisément que ce fut à la jalousie et à la haine que 
leMortagne portoit au Saint-Germain, fomentées lors 
des services de ces deux généraux sous Charles VII, 
empereur et électeur de Bavière, où tous deux 
avoient fait fortune, et l'anecdote que je vais lap- 
porter ci-après va convaincre combien ell'^s étoient 
invétérées peut-être dans leurs deux cœurs, et, pour 
l'accréditer, je dois dire que je la tiens de M. de 
Gell), aujourd'hui lieutenant-général des armées du 
Roi, lequel commença ses services chez l'électeur de 
Bavière. Lorsque M. de Saint-Germain passa à ce 
même service, ledit Gelb, natif de Strasbourg, y étoit 
lieutenant. M. de Saint-Germain se l'attacha et 
celui-ci, content d'avoir un patron, s'y voua. M. de 
Saint-Germain lui procura une compagnie de dra- 
gons. A la mort de Charles VII, empereur et élec- 
teur de Bavière, MM. de Mortagne et de Saint-Ger- 
main passèrent au service de France. On donna à 
M. de Saint-Germain le grade de maréchal de camp ; 
il avoit celui de lieutenant-général au service de 
Bavière et, pour le dédommager de la différence de 
grade, on lui ajouta un régiment de son nom. Pourvu 
de ce régiment, il se rappela M. de Gelb, dont il 
s'étoit fait un ami, et demanda pour lui la lieute- 
nance-colonelle de son régiment ; elle lui fut accor- 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 189 

dée et ledit Gelb vint en France en prendre 
possession, abandonnant la majorité d'un régiment 
de dragons qu'il avoit en Bavière : par ses bons 
services il fut successivement brigadier, maréchal 
de camp et lieutenant-général des armées du Roi. 
Il venoit souvent au régiment de Picardie y voir un 
frère qui y étoit aide-major, officier de distinction 
par son attache à son métier et par les talents mili- 
taires innés en lui. M. le maréchal duc de Broglie, 
en différentes circonstances, l'avoit justement appré- 
cié et ce fut à cette considération qu'il le nomma, 
pour l'hiver de 1760 à 1761, major de la ville de 
Gôttingue où commandoit M. de Vaux, aujourd'hui 
maréchal de France. Sa position de major le dis- 
pensant de marcher avec aucun des détachements 
qui sortoient très fréquemment de cette place aux 
ordres de M. le comte de Belsunce K il sortit néan- 
moins à un d'eux et, voulant aller reconnoître un 
nombre de chasseurs hanovriens, il fut avec tant 
d'indiscrétion à portée et si près d'eux, qu'il fut tiré 
et si bien ajusté qu'il y fut tué ; le Roi perdit un 
zélé serviteur qui, dans les suites, n'eût manqué de 
le bien servir et dont on eût pu tirer grand parti pour 
le grand de la guerre. Lié donc de connoissance 
avec le frère aîné et mie trouvant à ses ordres, 
causant sur les événements que produit la guerre, la 
conversation roula aisément sur M. le comte de 
Saint-Germain, auquel il étoit par tant de titres 



1. Armand, vicomte de Belzunce, né en 1722, lieutenant au 
régiment du Roi en 1740, colonel du régiment d infanterie de 
son nom en 1749, lieutenant-général en 1762. 



100 C.VMPAGNES [1758] 

justement attaché ; nous parlâmes de la bataille de 
Crefeid, où ce généial avoit servi avec autant de 
distinction que de courage ; il échappa à M. de Gelh 
de dire : « Ah ! le maudit Mortagne ! » Je lui deman- 
dai l'explication de ce qu'il vouloit dire : « La voici, 
me dit-il, c'est une anecdote du temps des ser- 
vices de M. de Saint-Germain et de M. de Mor- 
tagne près de Charles Y 11, électeur de Bavière et 
empereur » 

M. de Gelb raconte alors que l'infortuné (Charles VII, chassé 
de sa capitale par les Autrichiens, cherchait les moyens d'y 
rentrer. Munich était gardée par 6.000 Autrichiens. Saint-Ger- 
main, qui avait des intelligences dans la place, lui proposa de 
s'en emparer par surprise. L'Empereur accepta à condition que 
Mortagne fût de l'expédition. Les deux généraux reçurent 
chacun un corps de 3.000 hommes et convinrent des détails de 
l'opération. Arrivé le premier au rendez-vous, au milieu de la 
nuit, Saint-Germain fut informé par un de ses affidés que les 
Autrichiens avaient évacué la place en y laissant 600 hommes. 
Mortagne n'ayant pas répondu à ses signaux, il s'empressa de 
faire escalader le rempart, non défendu, et s'empara de toutes 
les portes de la ville. Quand Mortagne arriva, la place était 
prise et les hussards de Saint-Germain, par manière de plai- 
santerie, l'accueillirent avec leurs bonnets ornés de branches 
vertes, symbole de victoire. Mortagne fut très mortifié et, 
suivant Gelb, « garda à M. de Saint-Germain un venin éternel, 
venin qu'il ne manifesta que trop le jour de la bataille de 
Crefeid, comme il a été rapporté ci-devant ». 

Après deux jours de camp à Huys, l'armée se porta à 
Worringen, où elle resta plusieurs jours, mais tout 
se disposoit sur ses derrières à ouvrir des marches 
rétrogrades ; on assuroit qu'elles étoient jusqu'à 
Cologne et Coblenz ; les bureaux des postes étoient 
déjà partis sur cette direction et, au moment oii 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 191 

l'armée croyoit la prendre, arriva ordre à M. le comte 
de Clermont, général de cette armée, d'en remettre 
sur-le-champ le commandement à M. de Contades*, 
lieutenant-général, et lui de sa personne de revenir 
à la Cour. Le commandement de l'armée fut donc 
remis à M. de Contades [8 juillet], à qui, du Cabinet 
de Versailles, on donnoit l'ordre précis de marcher 
en avant. Le comte de Clermont partit le lende- 
main de son ordre reçu et, le jour suivant, l'armée 
françoise se mit en marche sur plusieurs colonnes 
pour se porter en avant. 

A peine notre colonne de la droite d'infanterie, 
aux ordres de M. de Chevert, avoit-elle fait deux 
lieues et demie ou trois lieues, que nous enten- 
dîmes au devant de nous et découvrîmes une 
escarmouche entre nos troupes légères et celles 
des ennemis. M. de Chevert ordonna à la 
colonne de faire halte et se porta au galop au 
régiment de Turpin hussards, placé sur la sommité 
des hauteurs dont nous étions à une petite demi- 
lieue. M. le duc de Brissac ~, lieutenant-général, 
qui commandoit la colonne de cavalerie de droite, 
ordonna halte à celle à ses ordres, à l'imitation de 
M. de Chevert, qui, arrivé à la sommité des hau- 

1. Louis-Georges-Erasme, marquis de Contades (1704-1793), 
fit la campagne d'Italie en 1734, comme colonel du régiment 
de Flandre, puis du régiment d Auvergne ; maréchal de camp 
en 1740, lieutenant-général en 1745, il prit part aux campagnes 
sur le Rhin et en Flandre. Maréchal de France en 1758, il 
quitta l'armée après la malheureuse campagne de 1759 et reçut 
en 1762 le commandement de la province d'Alsace. 

2. Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac, né en 
1698, maréchal de France en 1768, mort en 1784. 



lî>2 CAMPAGNES [1758] 

leurs, convint avec les chefs de ses troupes légères 
de la nécessite d'empêcher que sur aucun des points 
les ennemis pussent y arriver, étant très important 
de leur cacher ce qui se passoit derrière, d'y être 
donc de la plus grande fermeté. 

M. de Chevert et le duc de Brissac reviennent 
donc au galop. M. de Chevert ordonne que la 
colonne d'infanterie se mette en marche, disant 
qu'il est de la plus grande importance que cette 
marche se fasse très légèrement, vu qu'il est pres- 
sant de gagner les hauteurs qui sont devant nous. 
La brigade de Picardie, celle de Belsunce, une troi- 
sième et pour quatrième celle de Navarre, qui 
composent la colonne, s'ébranlent. M. de Chevert 
ordonne que la colonne se forme par demi-batail- 
lon ; la tête de la colonne marchant toujours vive- 
ment, il est aisé de concevoir que les pelotons qui 
doubloient sur les autres pour prendre cette ordon- 
nance étoient obligés de l'exécuter au pas de 
course. Le souvenir de la lenteur de la colonne qui 
nous avoit tant choqués à la bataille de Crefeld, 
il n'y avoit guère qu'un mois, nous éloit si présent 
qu'il triploit la force de notre marche et, quoique 
le terrain fût toujours en montant et dans des 
chaumes, nous ne mimes pas vingt-cinq minutes 
pour parcourir cette demi-lieue, ce qui mit tous nos 
soldats à la nage, le jour étant très chaud. 

M. le duc de Brissac conduisoit sa colonne de 
cavalerie diagonalement à droite, pour la dévelop- 
per ensuite à droite et à gauche. La colonne d'in- 
fanterie arrivée sur la crête de la hauteur, la pre- 
mière division y fit halte et les autres successivement 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. • 193 

se mirent sur sa gauche en bataille, ce qui fut exé- 
cuté par trois de ses brigades; la quatrième, celle 
de Navarre, fut placée au village un peu en avant de 
la droite; la colonne de cavalerie se déploya en 
bataille, sa gauche près du premier bataillon de 
Picardie. 

Venons actuellement à ce que nous aperçûmes 
[14 juillet]. Toute l'armée des ennemis en bataille à 
une demi-lieue de nous, dont le centre étoit au 
village et hauteur de Frowiller, adossé au ruisseau 
qui traverse cette plaine. Clomme nos trois brigades 
se formoient en bataille : « Allons, Messieurs de 
Picardie, nous disoit le général Chevert, disposons- 
nous à la bataille que nous allons avoir. » Il pouvoit 
être alors environ deux heures de l'après-midi. 
Comme il suivoit la progression de l'ordre de bataille 
et comme les différents régiments de ses brigades 
arrivoient, il tenoit à tous le même langage. Sa 
courte ligne fut bientôt formée. Pendant ce temps, 
le duc de Brissac disposoit la sienne de cavalerie. 
Comme l'on ignoroit si l'on seroit attaquant ou 
attaqué, la brigade de Navarre s'arrangeoit à rendre 
le village qu'elle occupoit de difficile accès. 

Nos troupes légères, à notre arrivée, avoient poussé 
celles des ennemis et leur avoient fait perdre quelque 
terrain. L'escarmouche se continuant, on plaça, en 
avant de la droite du régiment, huit pièces de canon 
de huit, qui firent quelques décharges sur les 
troupes légères des ennemis. 

M. le comte du Châtelet, colonel alors de Na- 
varre (aujourd'hui lieutenant-général, colonel du 
régiment du Roi), proposa à M. le marquis de Con- 

13 



194 CAMPAGNES [1758] 

tildes, qui commandoil l'armée et venoit d'arriver à 
cette droite, de faire établir une batterie sur un 
terrain avantageux à défendre par la hauteur qu'il 
présentoit du côté des ennemis, en avant du village 
où étoit la brigade de Navarre et d'où les boulets 
eussent très incommodé la ligne des ennemis. 

Le marquis de Contades considéra qu'il voyoit 
toute l'armée des ennemis réunie qui, ce jour 
tout comme nous, faisoit une marche en avant 
et dont le projet étoit de la terminer au même 
terrain que nous commencions à occuper, et qu'à 
riiein-e de deux heures, il n'y avoit d'arrivés que les 
quatre brigades d'infanterie dites et environ trente 
escadrons de la colonne du duc de Brissac. 

A trois heures et demie, une autre colonne d'in- 
fanterie de six brigades vint se coudre à nous. Tout 
le monde pestoit d'impatience de ce qu'une autre 
colonne du centre d'infanterie et celle de la gauche 
de même arme aux ordres de M. le comte de 
Guerchy ' , de même que celle de cavalerie qui mar- 
choit à sa gauche, ne paroissoient. Je pense bien 
qu'à quatre heures et demie toute l'armée fut à 
portée d'être réunie. Une infinité d'officiers de tous 
grades ont prétendu que M. de Contades manqua, 
en n'attaquant pas les ennemis ce jour-là, le plus 
beau de sa vie. 

Je dois dire ici, sur cette journée qui attira tant 
de blâme audit général de Contades, ce que j'y ai 
vu, non pour chercher à l'excuser, comme dans ce 

1. (-laude-Louis-François de Régnier, comte de Guerchy, 
né en 1715, lieutenant-général en 1747, mort en 17G7. 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 195 

temps même, dans des conversations entre ofïieiers 
particuliers, on vouloit me l'imputer. Je ne pouvois 
être porté par nul motif de tolérance et aujourd'hui 
je ne puis l'être davantage, affirmant premièrement 
que, lorsque le marquis de Contades fut nommé 
général, je ne fus instruit qu'alors qu'il existoit, 
n'ayant dans nulle circonstance connu ses talents 
militaires et n'ayant jamais servi sous ses ordres ; 
et secondement que, depuis qu'il est maréchal de 
France, j'ai eu avec toute l'armée occasion d'éprou- 
ver son savoir-faire, comme il en sera parlé ci-après. 
En troisième lieu, depuis la paix de 1762, j'ai passé 
cinq ans, dont trois à Strasbourg et deux à Lan- 
dau, villes de son commandement, et pour affir- 
mer de plus fort la vérité le concernant pour la 
journée de Frowiller, je veux dire ici ce qu'en temps 
de paix j'ai observé sur ce général, étant à portée 
de le voir tous les jours, lors de sa résidence à 
Strasbourg, et dire en général l'opinion à son égard. 
Ce maréchal, aujourd'hui, par la mort du maréchal 
de Richelieu, chef du tribunal, est d'un caractère 
doux, fort honnête, prévenant et a toute la répu- 
tation qui caractérise l'honnête homme et le bon 
citoyen, enclin au commerce des dames et aimant 
la société des trois de la première qualité de Stras- 
bourg, avec lesquelles il vivoit dans la plus grande 
intimité, passant partie des étés à la campagne avec 
elles, très peu d'officiers, même supérieurs, admis 
à ce cercle, ce qui prouve le dégoût que ses mal- 
heurs militaires lui avoient donné pour cet état. Il 
se conduisoit avec la plus grande réserve, observant 
religieusement son ton de silence (ne lui ayant 



106 CAMPAGNES [1758] 

jamais ouï j)ail{'i' du moindre fait d'armes). Ses 
dîners à la ville étoient eomposés presque toujours 
de militaires, les dames n'y étant pas admises; le 
courant des nouvelles du jour en faisoit les conver- 
sations et jamais un mot du métier de ceux qu'il 
régaloit n'étoit admis. Sa retenue à cet égard ordon- 
noit à un chacun de l'observer. Il étoit plus gai à 
ses soupers, où les dames étoient nombreuses, mais 
les préférences marquées pour les trois élevées, 
qu'on nommoit les trois poules, satisfaisant peu les 
autres, répandoient du froid cliez elles toutes et 
tout y étoit triste. Toutes ces raisons et observations 
[faites en temps] de paix ne sont pas pour être 
prévenu en sa faveur. Je n'ai jamais été connu de 
lui que très superficiellement et je dirai en peu de 
mots ce que j'eus occasion de remarquer à la marche 
sur Frowiller. 

L'armée étant en marche, trois quarts d'heure 
avant d'arriver au lieu où M. de Chevert et le duc 
de Brissac firent faire halte à leurs colonnes, l'une 
d'infanterie et l'autre de cavalerie, nous avions 
commencé à entendre quelque bruit sourd de coups 
de fusil et trois ou [quatre] que nous étions deman- 
dâmes à M. de Bréhant la permission de nous por- 
ter en avant pour prendre connoissance de ce que 
c'étoit, ce qu'il nous permit. Nous exécutâmes ce 
projet en allant obliquement à droite d'où les coups 
paroissoient venir, gagnâmes la première hauteur 
à notre droite, d'où nous ne découvrîmes rien. 
Nous traversâmes une petite plaine, gagnâmes la 
hauteur qui la terminoit, d'où nous aperçûmes des 
troupes à cheval qui faisoient l'escarmouche avec 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 197 

d'autres qui étoient les ennemis. Nous pouvions 
être à trois quarts de lieue de ces combattants. Nous 
suivîmes la crête de la hauteur où nous étions, par 
notre gauche, afin de nous rapprocher de notre 
régiment qui y marchoit ; nous l'aperçûmes et le 
joignîmes quelques minutes avant que M. de Chevert 
n'arrêtât sa colonne, d'où l'on apercevoit le petit 
combat que nous avions déjà observé et dont notre 
reddition de compte à M. de Bréhant devenoit inu- 
tile puisqu'il découvroit et voyoit lui-même ce que 
nous pouvions lui dire. 

J'ai dit comment ces deux colonnes de la droite 
gagnèrent la hauteur. Je répète ici que, lorsqu'elles 
arrivèrent, il étoit deux heures après midi, qu'il 
étoit cinq heures que l'armée étoit à peine prête à 
être réunie, mais qu'elle ne l'étoit pas ; que les 
ennemis avoient toute leur armée en bataille et 
toutes les troupes assises sans nul mouvement de 
leur part ; qu'avant que les dispositions et ordres 
pour combattre eussent été donnés et exécutés, il 
eût été six heures de l'après-midi ; qu'il nous restoit 
une petite demi-lieue à faire pour aller à eux et 
qu'avant de pouvoir les joindre, il ne nous fût pas 
resté deux heuresde jour, et les mouvements eussent 
été précipités, réflexions que ne pouvoit manquer 
de faire M. de Contades, qui depuis vingt-quatre 
heures commandoit l'armée, laquelle, un mois aupa- 
ravant, avoit eu bataille avec celle qui lui étoit en 
présence, celle-ci ayant été victorieuse. Cette pre- 
mière réflexion ne pouvoit que l'inquiéter. 

Sa seconde pensée étoit que M. le prince de 
Soubise et avec lui le duc de Broglie, lieute- 



lî)8 CAMPAGNES [1758J 

nant-général (aujourd'hui maréclial de France), 
marchoient daus le pays de Hesse avec une armée de 
"2''i.000 hommes, (jue les forces des ennemis dans 
cette partie, toutes réunies, n'étoient pas de plus de 
12.U00 ou l.'J.OUO hommes. lien résultoit donc que 
l'armée du prince ne pouvoit manquer, sans même 
combattre, de les pousser toujours devant soi, de 
ruiner la Hesse, de se porter en Westphalie et se 
trouvant sur les derrières des ennemis, le fleuve du 
Rhin entre deux, Wesel place très forte qui pouvoit 
la partager, le pont du prince Ferdinand établi à 
Rees qui n'en étoit pas éloigné, tous les vivres pour 
l'armée de ce prince interceptés, son pont même 
pris, que devenoit son armée sur la rive gauche du 
Rhin? M. de Contades, en ne rien hasardant, étoit 
donc moralement sûr de faire repasser le Rhin à ce 
prince. M. de Clontadcs pouvoit me^me avoir des 
ordres de ne rien hasarder. La promesse du bâton 
de maréchal de France, assuroit-on, lui étoit faite 
si les ennemis repassoient le Rhin. Il craignoit au 
moins d'agir à bâtons rompus, étant bien évident 
que, sans compromettre les forces du Roi à l'évé- 
nement toujours incertain du sort d'une bataille, 
il arrivoità son but en temporisant, ce que l'événe- 
ment justifia, puisqu'à la suite de cette campagne 
il fut fait maréchal de France. 

Revenons aux armées que nous avons laissées en 
présence. La nuit tombée, les ennemis établirent 
des feux sur tout leur front. Nous en fîmes autant, 
ce qui fit penser à plusieurs que le jour nous trou- 
veroit dans la même position et que la bataille 
deviendroit inévitable. Le prince Ferdinand ne 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 199 

pensoit pas ainsi : du moment que la nuit fut close, 
il commença sa retraite. Toutes les patrouilles que 
l'on poussoità chaque instant en avant rapportoient 
que les ennemis étoient en marche pour passer le 
ruisseau qui étoit derrière eux. Une, deux et trois 
fois on fut en rendre compte à M. de Contades, 
qui passa la nuit au village qu'occupoit Navarre ; à 
ces différentes redditions de [compte], il répondoit : 
« Cela suffit. » A la troisième, il ordonna qu'on eût 
à le laisser reposer tranquillement, ayant besoin de 
repos. 

Comme l'armée franeoise passa la nuit au bivac 
et que la plupart des officiers se promenoient sur 
son front, cherchant à observer si les feux des 
ennemis avoient toujours la même vivacité, nous 
aperçûmes une colonne de cavalerie qui filoit entre 
un de leurs feux et nous ; nous avions toute la 
facilité d'en compter toutes les divisions, marquées 
par les officiers qui, les séparant, marchoient à leur 
tête. Il étoit alors onze heures du soir. M. de 
Bréhant envoya un sergent dire cela de sa part à 
IVI. du Châtelet, colonel de Navarre, pour qu'il le 
fît parvenir à M. de Contades. Enfin, à force de 
certitude de la retraite des ennemis, on frappa à la 
porte de la chambre où reposoit le général ; il étoit 
environ deux heures du matin et, sur le récit de 
tout ce qui lui fut dit, il ordonna un détachement 
de troupes légères en infanterie et cavalerie pour 
tâcher de joindre ce qui leur seroit possible de leur 
arrière-garde. Avant que ce détachement fût assem- 
blé et qu'il se mît en mouvement, il étoit trois 
heures. 



200 CAMPAGNES [1758] 

La marche ne pouvoit être que lente dans 
des terrains inconnus, coupés par des ravins dont 
il falloit cliercher les passages, ce qui n'est pas aisé 
dans la nuit ; aussi le point du jour leur arriva qu'ils 
n'étoient pas à un quart de lieue d'où ils étoient 
partis. Ils aperçurent dans le lointain quelques 
queues d'infanterie et quelques escadrons de troupes 
à cheval. Ils y marchèrent avec rapidité ; tout étoit 
déniché de la plaine, où il n'y avoit plus personne. 
La retraite totale de l'armée étoit faite. Clette queue 
d'infanterie qu'ils avoient aperçue d'abord, se trou- 
vant dans des positions couvertes, tout le long du 
ruisseau, y fit halte et les quelques escadrons de 
cavalerie qu'ils avoient également vus disparurent. 
L'infanterie passa le pont et il s'établit une fusillade 
entre elle et la nôtre, de peu d'importance, vu le 
petit nombre de part et d'autre, et, les ennemis se 
repliant successivement, ils passèrent le ruisseau 
et là finit le combat. 

Tout le profit que fit ce détachement fut une 
pièce de canon de vingt-trois livres de balles, ren- 
versée dans le ruisseau avec son aflVit, par la mala- 
dresse sans doute de son conducteur, et que les 
ennemis pressés n'eurent pas le temps de retirer. Le 
ruisseau passé, ils établirent leur camp sur la som- 
mité des hauteurs qui bordoient ce ruisseau. Notre 
armée en fit autant ; elle établit son camp, la droite 
où elle se trouvoit, Navarre rentrant en ligne et 
remplacé par une garde seulement de cinquante 
hommes. La gauche fut rapprochée de Frowiller. 

On resta dans ce camp dix ou douze jours et 
le prince Ferdinand le même temps dans le 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 201 

sien, qu'il quitta à l'entrée de la nuit pour se porter 
en arrière. Le soir du jour qui suivit son départ, 
M. de Contades reçut la nouvelle de l'avantaee 
remporté par M. le duc de Broglie sur les troupes 
alliées près de Cassel [à Sandershausen, 23 juillet], 
dont il s'étoit emparé le même jour. 

Dès lors, il fut visible à toute l'armée que le 
prince Ferdinand alloit faire des marches rétro- 
grades pour gagner son pont à Rees, y repasser 
le Rhin et aller au secours des pays alliés dont 
étoit composée son armée. Il fit une seconde marche 
en arrière, tandis que nous la faisions en avant. De 
marche en marche, sans qu'il se passât rien de bien 
intéressant, il se rapprocha à une journée de son 
pont de Rees. 

M. de Chevert, qui avoit formé le projet d'aller 
s'emparer de ce pont par la rive droite du Rhin, 
passa ce fleuve à Dusseldorf avec deux brigades 
d'infanterie ; il prit deux bataillons qui y étoient 
arrivés ; à Wesel, il prit encore quelques troupes et 
de l'artillerie. 

Ce point étoit trop intéressant au prince Fer- 
dinand pour qu'il l'eût négligé : il y avoit envoyé 
un renfort de ,5.000 hommes, qui, joint à ce 
qui y étoit, pouvoit en former 9.000. Celui qui 
y commandoit, instruit de la marche de M. de 
Chevert, qui croyoit l'y surprendre, chercha à le 
surprendre lui-même. Bien instruit par les gens du 
pays, qui étoient Prussiens, il se porta environ une 
lieue et demie en avant de la tête de son pont, y 
prit une position avantageuse et là attendit M. de 
Chevert, qui, rempli du coup important qu'il alloit 



202 CAMPAGNES [1758] 

porter et au moment où ses troupes furent engagées 
où son ennemi le vouloit, fut attaqué avee toute la 
ehaleur et l'impétuosité possibles. 

Les régiments à ses ordres se défendirent molle- 
ment, étonnés d'être surpris ; il ne put tirer nul parti 
de son canon, qui, engagé dans un chemin creux 
à l'entrée d'un village, fut tout pris, ses troupes 
canonnées et fusillées : point d'ordres, puisqu'il n'en 
avoit été donné aucun de prévoyance, les diffé- 
rentes troupes pêle-mêle. Le tout se retira à Wesel 
avec perte, le général peu content des troupes et 
les troupes se plaignant de son excès de sécurité, 
qui lui avoit dicté de mauvaises dispositions et une 
confiance aveugle, cause du malheur de cette jour- 
née où l'on perdit 600 hommes tués, blessés ou pris 
[combat de Meer, 5 août!. 

Cet événement fut d'un tort infini à M. de Che- 
vert, qui, de soldat parvenu, seroit peut-être mort 
maréchal de France, ce qu'on regardoit comme cer- 
tain si cette journée eût répondu à tout ce qu'il s'en 
promettoit, car il eût rendu un grand service au 
Roi. 

Le prince Ferdinand, instruit de cette tentative et 
des progrès de l'armée de Soubise, dont l'avant- 
garde, aux ordres du duc de Broglie, venoit de 
battre tout ce que les alliés y avoient de troupes, 
se décida à repasser promptement le Rhin. En con- 
séquence, il fit tous ses préparatifs, faisant filer 
d'avance à son pont et le passer tout ce qui pou- 
voit rendre sa marche lourde, tardive, et l'embar- 
rasser. Il forma une arrière-garde de 12.000 hommes 
de l'élite de ses troupes, qu'il poussa en avant sur 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 203 

des détachements qui l'observoient, dont le princi- 
pal, de 5.000 hommes, étoit aux ordres de M. de 
Saint-Germain, qui, malgré la prévoyance et le 
talent de cet officier général, courut le risque d'être 
attaqué par des forces supérieures en terrain désa- 
vantageux, la cavalerie qui faisoit partie de ce 
détachement étant restée en arrière. Comme je 
faisois nombre de ce détachement, je suis bien 
aise de raconter comme le tout se passa et quelles 
furent les ressources de M. de Saint-Germain pour 
éviter d'être attaqué dans un moment où certaine- 
ment il ne croyoit pas devoir l'être... 

Suit un long et peu intéressant récit des petites manœuvres par 
lesquelles Saint-Germain, surpris à l'arrière-garde par un déta- 
chement ennemi supérieur au sien, parvint à se dégager sans 
pertes et à en imposer à l'ennemi qui se retira et se mit à cou- 
vert dans un bois. 

Du moment où la colonne ennemie fut rentrée 
dans le bois, M. de Saint-Germain, sans doute plus 
tranquille sur les suites de cette apparition inatten- 
due, me dit : « Écoutez, Monsieur de Beaulieu (ma 
connoissance avec ce général pouvoit dater de 1748, 
ayant été à ses ordres à Louvain, et plus fraîchement 
de 1751 à 1753, ayant passé plus de deux ans à ses 
ordres à Givet où il étoit employé et d'où il passa 
au commandement du Hainaut),il me dit donc : « Je 
vais vous confier une de mes voitures qui est ici, 
non que j'y aie de l'argent, mais bien des papiers 
qui me sont très précieux, et que je désire con- 
server de préférence à tout ce qui peut m'appar- 
tenir ; vous prendrez avec vous les cinquante 



204 C.UIPAGNES [1758] 

hommes tlu puiuct à vos ordres avec (li\ hussards 
et un maréchal des logis que je vais vous faire 
doniKM" ;... vous la conduirez jusqu'au camp et vous 
la conlicrez au régimcnl de la Marine. » 

Ma mission accomplie, je retrouvai M. de Saint- 
Germain à dix heures du soir, dans un petit hameau 
où il occupoit ime maison et avec lui M. le comte 
de Lusace',fils du roi de Pologne, électeur de Saxe 
et frère de Madame laDauphine, alors en volontaire 
à ce détachement où il étoit venu pour son insti'uc- 
tion. 

J'y fus introduit et rendis compte au général de 
ma mission et de ma rentrée, lui demandant ses 
ordres pour rentrer dans l'ordre de la ligne, où 
mon piquet devoit être placé. Sa réponse fut de me 
demander si j'avois soupe. T.a mienne, que je n'avois 
fait aucune halte depuis mon départ du camp. — 
« Où est votre détachement? — En hataille vis-à- 
vis la maison que vous occupez. — Eh bien, mettez- 
vous à table et soupez. » Et il dit à un de ses aides 
de camp : « Allez dire à ce détachement de se 
joindre à ma garde et de se reposer », ce qui fut 
exécuté. Telle fut l'occasion qui me procura de 
souper avec M. le comte de Lusace, de profiter de 
toutes les réflexions militaires que narra le comte 
de Saint-Germain et de passer le reste de la nuit 
avec le général et le prince. 

1. Fr. -Louis-Xavier de Saxe, second fils d'Auguste III, né en 
1730, mort en 1806. Entré au service de France à vingt-cinq ans, 
lieutenant-général en 1758. Résidence en France : Pont-sur- 
Seine. Emigré en 1793. Ses collections et ses archives furent 
confisquées et transportées à Troyes. 



[1758] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 205 

La marche de trois quarts de lieue qu'avoit faite 
M. de Saiut-Germain, en se prolongeant sur la 
droite, étoit pour suivre le mouvement qu'avoient 
fait les troupes ennemies que nous avions aperçues 
le matin et qui, occupant toujours des bois et pays 
couverts, clierchoient à nous dérober la marche 
rétrograde de l'armée du prince Ferdinand. 

La nuit se passa de manière que, pendant toute sa 
durée, notre détachement, à deux portées de fusil des 
ennemis, entendoit parfaitement tous les cris d'u- 
sage sur les patrouilles qu'ils faisoient, comme ils 
dévoient entendre les nôtres. Au petit point du jour, 
on cessa de les entendre, ce qui donna suspicion 
qu'ils étoient partis. On poussa différents petits 
détachements en avant, qui s'enfoncèrent dans le 
bois à une certaine distance et, n'ayant rencontré 
personne, en rendirent compte. M. de Saint-Germain 
vint se mettre à la tête de son détachement, envoya 
reconnoître pour la deuxième fois et, sur le compte 
qui lui fut rendu, se mit en marche, poussant dif- 
férentes troupes par échelons, pour ne pas tomber 
dans le même inconvénient que le jour précédent. 
Après avoir fait environ une lieue, en nous méfiant 
toujours du bois qui étoit à la gauche de la marche et 
en tenant les hauteurs qui le prolongeoient, nous 
nous trouvâmes en face d'une petite plaine et là le 
détachement s'arrêta et fit la soupe. 

L'armée marcha ce jour-là et vint camper sur le 
terrain que nous occupions. M. le maréchal de Con- 
tades, tenant toujours au système qu'il s'étoit fait 
de ne rien hasarder et entreprendre sur l'armée des 
ennemis, fit rentrer à leurs corps respectifs toutes 



206 CAMPAGNES [1758] 

les difFérentcs troupes qui formoient le détaehement 
de M. de Saint-Germain et celui de M. le comte de 
Séi^ur ', joints ensemble depuis trois jours. Ce déta- 
chement, (jui liit de cinq jours, fut très fatigant et 
pénible pour ceux qui le composoient. M. de Con- 
tades poussa d'autres petits détachements en avant 
de lui, pour avoir seulement nouvelles des ennemis, 
lesquels faisoient force de marches pour arriver à 
leur pont de Rees et y passer le Rhin, ce qu'ils exé- 
cutèrent sans le plus petit inconvénient, tant le gé- 
néral Clontades leur fit ce (ju'on appelle vulgairement 
un pont d'or. 

L'armée marcha le lendemain, traversa les l)ru- 
yères et plaine d'Alpen, campa sa droite à une lieue 
de Wesel ; quittant ce camp le lendemain, la pre- 
mière ligne passa le Rhin et campa sous le canon 
de Wesel et, le jour suivant, la seconde ligne se 
joignit à la première et elles y firent leur séjour. Le 
troisième, elle marcha, fit trois lieues et prit une 
position de camp très militaire. Le lendemain, le 
prince Ferdinand vint reconnoitre la situation de 
notre camp, qu'il trouva bien prise, ce qui lui donna 
une très bonne idée des talents de M. de Contades. 
Nous ne restâmes que deux jours dans ce camp : le 
prince Ferdinand ayant fait encore une marche 
rétrograde et évacué Haur, nous marchâmes en 
avant. M. de Contades prit encore une très bonne 
position de camp. 



1. Pliilippe-IIenri, comte puis marquis de Ségur, né en 
1724, lieutenant-général en 1760, ministre de la guerre de 
1780 à 1787, maréchal de Fraiicr en 1783, mort en 1801 . 



[1758] DE MERGOYROL DE BEAULIEU. 207 

Il se passa ce jour-là un combat assez vif entre 
toutes les troupes légères des ennemis, les nôtres et 
quelques régiments de dragons de ce camp. M. de 
Chevert parti avec une division de 8.000 hommes 
pour se joindre à l'armée de M. le prince de Soubise, 
vu que le prince Ferdinand avoit détaché de la 
sienne 10.000 hommes pour joindre l'armée hes- 
soise et les armées alliées opposées à l'armée de 
Soubise, ces deux armées qui se cherclioient se 
joignirent sur le terrain de Lutzelberg, où la bataille 
se donna [10 octobre]. M. de Chevert y attaqua la 
gauche des ennemis, qui, battue, se replia. Au centre 
et à la gauche de notre armée, on se contenta de se 
canonner, et les ennemis firent leur retraite à la 
faveur des bois auxquels ils étoient adossés ; leur 
perte fut de 2.000 hommes tués ou blessés et 500 ou 
600 prisonniers. L'honneur de cette journée fut pour 
IVI. de Chevert, dont la division prit quelques dra- 
peaux, quatre étendards et huit pièces de canon ; elle 
le dédommagea de sa catastrophe du pont de Rees. 

Cette bataille, où je n'étois pas et dont j'ai parlé 
si brièvement, eût dû porter quelque compensation 
à celle de Rossbach perdue par le prince de Soubise, 
mais comme les hommes sont injustes, on s'étoit 
longtemps entretenu de celle perdue de Rossbach et 
à peine à l'armée, à la Cour, à la capitale et dans le 
royaume, parla-t-on du gain de celle de Lutzel- 
berg. 

M. de Chevert rejoignit à Haur l'armée de IVI. de 
Contades avec les troupes qu'il avoit amenées en 
Hesse, où l'armée finit la campagne et d'où elle 
partit pour venir prendre ses quartiers en se cou- 



208 CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. [1758] 

vrant du Kliin (jue toute l'armée repassa à Wcsel. 

L'armée de Souhise prit les siens en se eouvrant 
(lu Main. Le quartier général fut établi à Francfort. 
Ce prince fut à la Cour et le commandemeni de 
cette armée fut confié à M. le duc de Broglie, lieute- 
nanl-général. Le re'giment de Picardie fut placé : 
trois de ses bataillons à Gocli et le quatrième à 
Guenneppe, ces deux quartiers entre le Rhin et la 
Meuse. 

A l'armée du général Contades tout fut tranquille 
jusqu'au moment de son rassemblement pour ouvrir 
la campagne qui de voit suivre. 



CAMPAGNE DE 1759. 



Par la position des quartiers d'hiver de l'armée 
des alliés, remplacement de leurs troupes, l'impossi- 
bilité de ne rien pouvoir entreprendre sur l'armée du 
maréchal de Contades (arrivé à ce grade suprême 
depuis peu et pour récompense de ses services de la 
campagne précédente, qui, sans rien hasarder ni 
compromettre les troupes du Roi,avoitde marche en 
marche conduit et suivi le prince Ferdinand, l'avoit 
forcé de repasser le Rhin pour courir au secours de 
l'armée hessoise battue par le duc de Broglie avec 
l'avant-garde seulement du prince de Soubise qu'il 
commandoit[Sandershausen, 23 juillet 1758]), ilétoit 
de toute nécessité [pour le prince Ferdinand] d'a- 
bandonner la rive droite du Rhin, où il se promet- 
toit des conquêtes, pour aller défendre ses pays. 

Le duc de Broglie, prévoyant avec raison que 
l'armée qui lui étoit confiée, ayant ses quartiers der- 
rière le Main et un cordon de troupes légères seu- 
lement en avant, seroit le point susceptible d'être 
insulté si l'armée du prince Ferdinand vouloit entre- 
prendre une campagne d'hiver (comme il l'avoit 
exécuté de 1757 à 1758), mit donc tout en usage 
pour se mettre à l'abri de toute insulte et d'être sur- 
pris, si l'orage se formoit, ne pouvant être dirigé 
que vers lui. Il profita des leçons du feu maréchal 
son père, auquel on donnoit le talent supérieur de 

14 



210 CAMPAGNES [1759] 

pouvoir rassembler promptement ses quartiers au 
rendez-vous indiqué et avoir en peu de temps son 
armée formée, et joignit aux talents de son père les 
siens et toute l'activité d'un général de son âge à 
l'expérience d'un vieux guerrier. 

A peine les régiments étoient-ils arrivés dans les 
dineienls quartiers où ils dévoient passer l'hiver, que 
le duc de Broglie avoit dressé l'ordre de marche pour 
chacun d'eux, de quelque espèce d'arme qu'il fût, le 
temps de leur départ et de leur arrivée au rendez-vous 
qu'il se proposoit (calculé sur les heures ou les jours 
nécessaires pour que chacun pût s'y rendre sans em- 
barias dans sa marche et trouver sur son chemin les 
vivres nécessaires tant pour les hommes que pour 
les chevaux). 

Ces ordres furent donc dressés pour tout ce qui 
avoit rapport au rassemblement de son armée ; il ne 
leur manquoit que la date et d'être signés. Pour tout 
ensemble, deux fois vingt-quatre heures lui suffî- 
soient pour que chacun se portât au rendez-vous. 
Il avoit dressé son ordre de bataille sur le terrain 
où il vouloit combattre. Le tableau qu'il en avoit 
dressé régiment par régiment devoit mettre à même 
celui qu'il chargeroit de cette exécution, l'occasion 
venant, de le remplacer sans difficulté et sans la 
moindre confusion. 

Il avoit donc tout préparé et disposé dans le secret, 
calculant la force de son armée de 30.000 à 35.000 
hommes ; le champ de bataille qu'il s'étoit fixé répon- 
doil à ce nombre. Cependant, pour ne rien négliger, 
les forces de l'ennemi qui marcheroit à lui pouvant 
être très supérieures, il avoit demandé au Hoi d'être 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 211 

autorisé à pouvoir donner l'ordre à douze bataillons 
de l'armée du maréchal de Contades de venir le 
joindre si le cas le requéroit et, pour cela, il avoit 
décidé qu'il les tireroit de la garnison de Cologne, 
aux ordres de M. de Saint-Germain, sur le talent 
duquel il établissoit beaucoup pour ce renfort. Le 
Roi adhérant à la justesse de sa prévoyance, il fut 
ordonné à M. de Saint-Germain d'obéir, avec douze 
bataillons de l'armée du maréchal de Contades, en 
tout ce que M. le duc de Broglie lui commanderoit. 

Tout prévu, il ne resta plus au duc de Broglie que 
de chercher avec la plus grande attention à être 
instruit de tout ce qui se passoit à l'armée des enne- 
mis, ce qui rencontroit bien des difficultés dans un 
pays où tout étoit pour eux. Le prince Ferdinand, tant 
de loin que dans le silence, disposoit ses mouvements 
(qui ne dévoient éclore qu'en avril, temps de la foire 
de Francfort), dont la réussite, qu'il espéroit, le ren- 
dant maître de cette ville plus opulente à cette 
époque que dans toute autre, il se promettoit, avec 
motif de grande vérité, d'en tirer des subsistances 
qui l'eussent bien payé et dédommagé de sa venue. 

Mais le duc de Broglie, aussi discret et prévoyant que 
lui, fut prévenu à temps de sa marche, qui s'effectua 
en effet en avril et pendant le temps de la foire 
de Francfort. Tous ses ordres furent mandés, le 
premier à M. de Saint-Germain, comme étant le 
plus éloigné, et le rendez-vous indiqué dans ledit 
ordre étoit à Bergen, situé à demi-lieue en avant de 
Francfort. 

Je dois dire ici que le duc de Broglie avoit poussé 
sa prévoyance si loin, qu'au cas où il eût été malheu- 



212 CAMPAGNES [1759] 

reux à Bergen, il s'étoil choisi, à mi-chemin de ce 
hoiirg à Francforl, un second champ de hataille, dont 
hi position éloit tout aussi bonne que celle de Bergen, 
et que son projet étoit d'y arrêter et rallier ses 
troupes pour y attendre une seconde bataille, et que, 
dans la supposition de continuité d'infortune, il se 
seroit retiré à FrancCort, qu'il eût défendu avec tous 
ses débris. 

H faut noter qu'après minuit, jour de la bataille 
de Bergen [13 avril], il arriva au rendez-vous 
indiqué trois régiments, dernières des troupes au\ 
ordres du duc de Broglie. Le jour précédent et pen- 
dant la nuit, à mesure que les différents régiments 
d'infanterie arrivoient, M. de Gelb, dont j'ai déjà 
parlé, brigadier à cette épo((ue, les plaçoit suivant 
l'ordre de bataille qu'il avoit reçu du duc de 
Broglie, dans les ligne et terrain qu'ils dévoient 
remplir. D'autres officiers de l'état major étoient 
chargés de ceux de cavalerie, dragons ou hussards. 
jM. le chevalier de Lanoue de Yair instruisoit à 
chaque instant M. de Broglie de la marche rapide 
de l'armée du prince Ferdinand ; il le joignit à cinq 
heures du soir, veille de la bataille, au lieu du 
rassemblement, poussé par une multitude de troupes 
légères, et lui ayant seulement à ses ordres 400 
hommes du moment de sa dernière reddition 
de compte, car de poste en poste il avoit parcouru 
toute la vallée de la Quinche, disputant autant qu'il 
lui étoit possible le terrain et instruisant son géné- 
ral de tout ce qu'il savoit. 

Au point du jour, les troupes légères des ennemis 
parurent sur les hauteurs en avant de Bergen et l'es- 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 213 

carmouche s'établit entre elles et les nôtres. N'ayant 
pas été présent à cette Ijataille, je me contenterai 
de dire que l'on s'y battit de part et d'autre avec 
beaucoup d'opiniâtreté, que les ennemis repoussés 
avec pertes très considérables de toutes les attaques 
qu'ils tentèrent et lassés, le prince Ferdinand ordonna 
la retraite, qui se fit avec beaucoup de désordre, 
jusqu'à la sommité des hauteurs où ils avoient d'a- 
bord paru en bataille et d'où ils étoient partis pour 
venir attaquer l'armée Françoise. Ils se reformèrent 
sur les hauteurs, le feu du canon de notre part et 
de la leur se continuant ; au bout de quelque temps, 
ils retirèrent leur artillerie et après commencèrent 
leur retraite. Le duc de Broglie, instruit que leurs 
forces étoient de plus de 40.000 hommes, les siennes 
étant à peine de 30.000, ne les fit suivre que par les 
troupes légères, qui ne leur apportèrent pas grand 
dommage. Il cantonna ses troupes et, bien assuré 
que les ennemis en avoient leur compte, il fit partir 
tous les régiments pour que chacun eût à retourner 
dans son quartier. 

M. de Saint-Germain, parti de Cologne avec 
douze bataillons pour se joindre au duc de Broglie, 
n'arriva de sa personne à Bergen qu'après la retraite 
des ennemis, ayant même laissé ses troupes à 
quatre lieues du champ de bataille. Si la jalousie dont 
son cœur étoit susceptible eût pu honnêtement se 
manifester, elle eût paru pour tous les yeux. Ces 
deux généraux se firent des compliments, mais la 
sincérité paroissoit seule du côté du vainqueur, qui 
jouissoit seul et purement de sa victoire, qu'il ne 
devoit qu'à la justesse de sa prévoyance... Dans 



214 CAMPAGNES [1759] 

le silence il avoit loiil préparé, tout disposé, tout 
reconnu ; aussi. |)()iii l'iuit de ses travaux divers, la 
victoire couroniioil son Iront de nouveaux lauriers, 
d'autant plus précieux qu'ils furent peu arrosés du 
sang l'raneois, mais trempés abondamment dans celui 
des ennemis, dont la perte ("ut de plus de 7.000 
hommes, et la nôtre de 1 .400 à 1 .500 tués ou blessés ^ . 

M. de Saint-Germain, avec sa division de douze 
bataillons, letourna à (lologne, et j'ai recueilli dans 
le temps, par une infinité d'officiers du régiment de 
Champagne qui en faisoient partie, que des journées 
que cette division avoit eu à faire pour se joindre 
au duc de Broglie, la plus forte avoit été de trois 
lieues et que, si elle eût marché comme elle le devoit, 
elle fût arrivée et de reste le jour de la bataille.! lette 
lenteur se trouva prouvée encore par la marche 
lente que M. de Saint-Germain mit pour se rendre 
à Corbach, comme il en sera parlé ci-après, car 
tous ces motifs réunis formèrent l'orage qui disgracia 
M. de Saint-Germain 

Après cet heureux événement, que le prince Fer- 
dinand avoit pensé devoir être tout autre, l'armée 
resta paisible jusqu'au mois de mai, qu'elle com- 
mença à se mettre en mouvement. Celle aux ordres 
du maréchal de Contades passa le Rhin à Wesel, 
se porta jusqu'à Hanes ~, où elle resta un si long 
nombre de jours sans se mouvoir que ce fut alors 

1. L'auteur exagère sur la foi de récits erronés :les pertes 
furent sensiblement égales des deux côtés et ne dépassèrent 
guère 3.000 hommes hors de combat. 

2. Mot sans doute erroné, dont la note de la page 216 donne 
l'explication probable . 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 215 

que la capitale, toujours sage dans ses observations, 
ajouta au nom de maréchal de Contades : baron 
de Hanes, ce qui se confirma à l'armée. 

Celle aux ordres du duc de Broglie s'assembla en 
avant de Francfort, marcha en Hesse, arriva à Cas- 
sel, que les ennemis abandonnèrent et, environ à 
une lieue et demie, se choisirent une position à pou- 
voir attendre et combattre le duc de Broglie, dont 
toutes les forces réunies pouvoient être de 20.000 
hommes. Le surplus des troupes à ses ordres pen- 
dant l'hiver et après la bataille de Bergen avoit joint 
l'armée de Contades pour la rendre d'égalité et même 
supérieure à celle du prince Ferdinand. 

Le duc de Broglie dépasse Cassel avec sa petite 
armée, reconnoît le plus exactement possible les 
position et contenance de l'armée ennemie, forte de 
17.000 à 18.000 hommes, et quelque avantageux que 
soit le camp qu'ils occupent, le vainqueur de Bergen 
voit le moyen de vaincre, fait toutes ses dispositions, 
attaque, force ce camp, dont la droite au Weser et 
la gauche à des bois (ce qui rendoit ces deux appuis 
inattaquables), il pénètre par le centre, les bat 
après un combat opiniâtre, et ce n'est que par des 
mouvements bien exécutés et le courage des troupes 
animées par sa présence qu'il obtient la victoire. 
Les ennemis perdirent, en tués, blessés ou prison- 
niers, 2.500 hommes ; ils eussent pu perdre infini- 
ment davantage si les bois n'avoient favorisé leur 
retraite, de manière à ne pouvoir être suivis, et, 
abandonnant absolument le pays de Cassel, ils se 
retirèrent vers Minden et de là à Brémen. Le prince 
Ferdinand nous abandonna la plus grande partie de 



216 CAMPAGNES [1759] 

la Weslphalie et le cours du Weser jusqu'à cinq lieues 
au-dessus de AIinden,où il se fil joindre parles troupes 
battues à Sandershauseu par le due de Broglie '. 

M. le maréchal de ( lontades suivoit le prince Fer- 
dinand, qui avoit laissé environ 2.000 hommes à 
Munster. I^e maréchal de (-ontades, en passant, fit 
bloquer cette place, se fu joindre par le duc de Bro- 
glie et les troupes à ses ordres, laissa 15.000 hommes 
pour faire le siège de Munster et se porta à Minden, 
où il s'établit, sa droite à cette ville et sa gauche 
vers la gorge de Lubbecke. La position de son camp 
étoit bonne et le prince ne fût pas venu l'y chercher. 

1. Le récit de l'auteur paraît se rapporter aux opérations de 
l'année précédente : la bataille qu'il prétend avoir été gagnée 
par le duc de Broglie ne peut être que celle de Sandershauseu 
(23 juillet 1758). Entre Bergen et Minden, en 1759, le duc de 
Broglie ne livra aucun combat. L'auteur a été trompé par ses 
souvenirs ou par de faux renseignements sur les mouvements 
des corps auxquels il n'appartenait pas. Tout son récit est à 
rectifier. Voici le résumé des opérations tel qu'il résulte des 
documents officiels : 

Contades concentra toutes ses troupes autour de Giessen 
(Hesse) pendant le mois de mai 1759 et ne laissa autour de Wesel 
qu'un petit corps commandé par le marquis d'Armentières, avec 
l'ordre de passer le Rhin le 15 juin et d'assiéger Munster qu'il 
investit le 9 juillet. Peut-être Armentières s'arrêta-t-il un peu 
longtemps à Hamm et faut-il chercher le nom de cette ville 
dans le mot incompréhensible Hanes ? 

Quant à Contades, il se mit en marche dans les premiers jours 
de juin, occupa Cassel le 11 juillet et Minden le 15 sans avoir 
rencontré l'ennemi. Sa réserve, forte de 18 bataillons et de 29 
escadrons, soit 10.000 hommes environ, fit l'arrière-garde jus- 
qu'au 8 juin, jour où Broglie vint en prendre le commandement 
à ïreyssa et fut chargé de l'avant-garde. L'ennemi se repliant 
sans combattre, Broglie n'eut que des escarmouches. Arrivé le 
9 juillet d(;va!it Minden, il s'en empara par surprise, grâce à 
l'audacieuse initiative de son frère, le comte de Broglie. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 217 

Le lendemain de notre position prise, le prince 
Ferdinand, instruit que le maréchal de Contades 
avoit laissé 15.000 hommes pour assiéger et prendre 
Munster, marcha et vint s'emparer d'une position 
aussi bonne que celle que nous tenions, sa gauche 
au Weser, sa droite à la même chaîne de montagnes, 
presque toutes boisées, où appuyoit notre gauche. 
Les deux armées se trouvèrent à la distance d'une 
petite lieue. 

Que le maréchal de Contades eût bien fait de 
suivre son pressentiment et celui de toute l'armée, 
qui s'attendoit à batailler dans vingt-quatre heures ou 
quarante-huit heures au plus tard après la première 
apparition de l'armée ennemie ! Une plaine cultivée, 
avec une de ses parties en bruyères, présentoit un 
terrain propre à combattre. Les 15.000 hommes 
laissés à Munster donnoient des regrets au maréchal 
de Contades d'en être privé, et il fut constant à l'ar- 
mée qu'il avoit ordre de la cour de Versailles de ne 
rien entreprendre, d'attendre la prise de Munster et 
que, les troupes qui y étoient occupées l'ayant joint, 
alors il pourroit attaquer les ennemis avec avantage, 
étant supérieur de 20.000 hommes. Obligé d'obéir, 
les ennemis mirent à profit environ trois semaines 
pour se retrancher 

Disons, pour ne plus y revenir, que la ville de 
Munster fut prise et capitula le 30 de juillet ^ Le 
maréchal de Contades avoit justement prévu qu'à 
cette époque sa position à Minden ne seroit plus 
tenable, y manquant de fourrage pour son armée 

Il rendit compte à la Cour de la position où il pré- 

1. La date réelle de la capitulation est le 25 juillet. 



218 CAMPAGNES [1759] 

voyoit qu'il se trouveroit. Lemiuéchal de Belle-Isle^ 
qui, de Versailles, vouloit diriger les opérations de 
celte armée à plus de cent cinquante lieues de lui, 
avoit indiqué au maréchal de Contades la position 
qu'il tenoil à Minden, où il devoit attendre la prise 
de Munster, ce qui îfVoit déterminé ce maréchal à 
déduire ce qu'il prévoyoit devoir bientôt le forcer à 
quelque marche rétrograde. La réponse que fit la 
Cour fut d'attaquer le prince Ferdinand et de livrer 
bataille 2. 

Le maréchal de Contades qui, s'il n'eût eu les mains 
liées, auroit attaqué à la première apparition le prince 
Ferdinand, au lendemain [du jour où il prit] la position 
qu'il occupoit depuis trois semaines, que ce délai lui 
avoit donné tout loisir de rendre formidable, vit à 
regret l'ordre qu'il recevoit, ce qui le détermina, dans 
une circonstance si critique, à ne rien prendre sur lui 
que de l'avis unanime de tous les officiers généraux 
de son armée. En conséquence il manda que le len- 
demain matin ils eussent à se trouver chez lui à 
l'heure donnée, sans manque d'un seul, ce qui fut 
exécuté comme il en avoit été ordonné, dès neuf 
heures du matin. Le quartier général et l'armée peu 
après furent instruits qu'il y avoit chez M. le maré- 
chal de Contades grand conseil de guerre, ce qui 
avoit attiré à Minden tous les curieux de l'armée 

1. Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte puis duc de 
Belle-Isle, petit-fils du célèbre contrôleur général Fouquet, né 
en 1684, maréchal de France en 1741, ministre de la guerre en 
1757, mort en 1761. 

2. Les relations officielles ne confirment pas le récit de l'au- 
teur en ce qui touche les ordres donnés par la Cour et les cora- 



[1759] DE MERCOYROL DE BEALLIEU. 219 

désireux d'être instruits de ce qui pouvoit l'occa- 
sionner et de chercher à pénétrer ce qui pouvoit s'y 
résoudre. Ces affamés de nouvelles ne furent pas 
longtemps dans l'attente, comme il sera dit ci-après. 
Le conseil de guerre assemblé, le maréchal de 
Contades, après une courte harangue, exposa la 
position du prince Ferdinand à son début du 
camp qu'il lenoit, l'envie qu'il auroit eue de l'atta- 
quer alors et l'impossibilité de céder à ce désir par 
les ordres positifs qu'il avoit reçus de ne rien entre- 
prendre que le siège de Munster n'eût procuré au 
Roi la prise de cette ville et la jonction des troupes 
de son armée qui y étoient occupées. [Le maréchal 
ajouta] qu'il prévoyoit que les préparatifs de ce siège, 
ou le temps nécessaire pour le mettre à sa fin et à 
ses troupes pour le joindre, seroient d'un terme trop 
long pour que, dans la position qu'il occupoit, il pût 
trouver les fourrages nécessaires à la subsistance 
des chevaux de son armée, et que, lorsqu'à quatre 
lieues de lui tout seroit consommé, il ne voyoil 
d'autre parti à prendre que de se reculer à une ou 
deux marches, étant trop dangereux d'aller chercher 

munications faites par Contades au conseil de guerre. Il est cer- 
tain qu'à Versailles et dans l'armée on éprouvait une certaine 
impatience de l'inaction de Contades, mais aucune pression ne 
paraît avoir été exercée sur le maréchal. D'autre part, il est 
incontestable que les positions prises par Contades étaient très 
fortes et que le prince Ferdinand, hésitant à l'attaquer, s'effor- 
çait de l'attirer hors de ses lignes. L'auteur se trompe certaine- 
ment lorsqu'il attribue à Contades l'intention d'abandonner le 
voisinage de Minden. Mais le récit qu'il fait de la bataille 
reproduit assez exactement les hésitations du commandement 
et les incohérences de l'attaque. 



220 CAMPAGNES [1759] 

(lu roiinai;e à quatre lieues de lui, n'étant distant 
que d'une de son ennemi ; que même les ennemis 
faisoient couler de fréquents détachements sur les 
derrières de la chaîne de montagnes où ils appuyoient 
leur droite, comme l'armée du Roi sa gauche, que 
l'armée Françoise était donc obligée d'y en avoir aussi 
pour la sûreté de sa communication à ses derrières. 
(11 sera parlé d'un [de ces détachements] qui eût l'ait 
bruit s'il n'eût été absorbé par l'événement du len- 
demain du conseil de guerre et dont l'on n'étoit 
point instruit, au moment de la tenue du conseil.) 
[Le maréchal de Contades] ajoutoit encore aux ré- 
flexions dont il avoit fait part à la cour de Versailles 
celles connues de tous : comme quoi le prince Fer- 
dinand avoit, par des redoutes, retranchements et 
autres moyens de défense, rendu son camp infiniment 
fort et respectable, ayant eu trois semaines à s'en 
occuper ; que, sur l'ordre positif qu'il avoit reçu du 
Roi d'attaquer et qu'il produisit, ne voulant pas 
prendre sur lui seul l'exécution de cet ordre dont 
les suites pouvoient être dangereuses et de la plus 
grande conséquence, il les avoit assemblés pour 
avoir leur avis unanime, si l'on devoit se compro- 
mettre à le suivre, ou à tout autre parti comme 
de quitter Minden par une ou deux marches rétro- 
grades qui nous rapprocheroient des troupes occu- 
pées au siège de Munster, qui éloit au moment d'être 
pris ; qu'ainsi il les prioit de discuter les raisons 
pour se conformer ou se refuser à l'ordre qu'il 
recevoit. 

Cet objet longtemps débattu, les avis furent 
partagés à peu près. Ceux qui tenoient pour la 



[1759] DE MERCOYROL DÉ BEAULIEU. 221 

bataille réunirent ceux qui en étoient éloignés, 
et il passa ensuite pour certain que les vues et 
intérêts particuliers décidèrent de cette malheureuse 
journée. Tout pour l'attaque fut aplani; la certitude 
de la victoire fut si bien démontrée que M. le 
maréchal de Contades se livra avec trop de confiance 
à cet espoir : le poison de la persuasion s'empara 
malheureusement de ce brave et honnête homme, 
qui n'avoit pas le talent qui désigne le général, 
miais bien un cœur honnête à qui le soupçon ne 
vint pas qu'on pouvoit lui tendre quelque piège pour, 
par la perte de la bataille, le faire renvoyer et le rem- 
placer au généralat. Cette idée ne pouvoit le frapper, 
vu qu'il étoit question du service du Roi et de 
l'honneur de ses armes, deux moyens qui lui fai- 
soient regarder comme impossible qu'il existât un 
François qui, par une opinion feinte, cachât la vérité 
de ce qu'il pensoit. La bataille résolue, M. le Maré- 
chal sépara le conseil de guerre, pour s'occuper 
avec quelques-uns d'eux de l'ordre de la marche et 
de celui de bataille qui avoit été déterminée pour 
le lendemain. 

Chose étrange, MM. les officiers généraux sortant 
de ce conseil de guerre, traversant cette afïluence de 
curieux que le conseil avoit attirés et y rencontrant 
nombre d'officiers, soit de leur connoissance ou des 
régiments à leurs ordres, ne mirent nulle circonspec- 
tion à leur dire : « Allez aiguiser vos couteaux ; demain 
matin bataille, si le prince Ferdinand nous attend. » 

Dans l'instant, Minden, ville ennemie où étoit le 
quartier général, retentit de la nouvelle de la bataille 
pour le lendemain et cette certitude se communi- 



222 CAMPAGNES [1759] 

qiia au c'amp avec une rapidité étonnante, ce qui 
paroissoit si étonnant aux officiers lédéclns (ju'ils se 
disoient : « C'est certainement une feinte, car étant 
à une lieue des ennemis, ils ne peuvent manquer 
d'être instruits dans une heure de temps de cette 
résolution, communiquée à tous les habitants d'une 
de leurs villes, dont une infinité ne peuvent man- 
quer de leur porter cette nouvelle. Ils peuvent d'ail- 
leurs être instruits par leurs espions ordinaires et 
même par quelques déserteurs François ou allemands 
à notre service. » Il est sans exemple que jamais un 
général ait annoncé vingt-quatre heures à l'avance 
qu'il alloit attaquer un ennemi qui n'est qu'à une 
lieue de lui. L'on fera les réflexions que l'on voudra, 
mais les choses furent ainsi. 

La journée se passa dans le camp à nettoyer et 
disposer les armes pour l'usage du lendemain. 

L'ordre fut donné de bonne heure dans l'après- 
midi, où il fut dit que la retraite serviroit de géné- 
rale ; que les équipages seroient disposés pour être 
chargés au point du jour, pour se rendre de suite au 
rendez-vous qui leur étoit indiqué ; que les soldats, 
pour être plus lestes et moins embarrassés, amoncel- 
leroient leurs sacs, chaque bataillon en formant un 
tas au centre du terrain de son camp, pour après pou- 
voir mieux les reconnoître ; que l'armée marcheroit 
sur différentes colonnes, dont la composition de cha- 
cune d'elles seroit donnée aux officiers généraux 
qui dévoient les conduire et les commander, comme 
il leur seroit également remis à chacun d'eux un 
ordre général de la disposition des troupes dans 
celui de bataille ; qu'à minuit l'armée se mettroit en 



[1759] DE MERCOYROL DE BEABLIEU. 223 

marche ; qu'à chaque colonne il y auroitdes officiers 
de l'état major de l'armée pour les conduire, de 
manière qu'au petit point du jour l'armée fût en 
mesure de commencer l'attaque. 

L'officier général destiné à conduire et commander 
la première colonne de l'armée du maréchal de Con- 
tades étoit M. le chevalier de Nicolay*, lieutenant- 
général, mort maréchal de France ; on verra tout à 
l'heure pourquoi je dis de l'armée du maréchal. Cet 
officier général nous arriva à onze heures. Il faisoit 
alors une petite pluie, mais le temps fort élevé nous 
annonçoit qu'elle ne seroit pas de durée, que ce 
n'étoientque les vapeurs du jour qui tomboient pen- 
dant la nuit, comme il arrive souvent à la saison où 
nous étions (du 31 juillet au 1"^ août). M. de Bré- 
hant, notre colonel, ordonna à MM. les officiers 
de son régiment de s'occuper de faire couvrir avec 
soin les armes. Cet ordre fut exécuté. Tout le camp 
étoit détendu au régiment, à l'exception d'une seule 
tente de ce chef, où il reçut le général de Nicolay, 
dans laquelle il se glissa, à cause de la pluie, autant 
d'officiers qu'elle pouvoit en contenir, tous debout, 
excepté le général et M. de Bréhant, assis sur deux 
ballots d'équipages. Là, à la lueur d'une seule bougie, 

1. Antoine-Chrétien, chevalier puis comte de Nicolay (1712- 
1777), colonel du régiment de dragons de son nom en 1731, 
fit avec distinction la campagne d'Italie (1733-1736). Brigadier 
en 1740, maréchal de camp en 1744, fit les campagnes de 
Westphalie, de Bohême, d'Alsace et de Flandre ; lieutenant- 
général après la prise de Maëstricht en 1748; blessé à Ross- 
bach en 1757 ; nommé commandant du Hainaut en 1760 ; maré- 
chal de France en 1775. 



224 CAMPAGNES [1759] 

M. de Nicolay, après un moment de conversation 
générale, nous dit : « Messieurs, il faut que je vous 
donne eonnoissanee de l'ordre de bataille dont 
chaque commandant et conducteur de colonne est 
pourvu. » 

Cet ordre, transcrit sur grand papier, con- 
tenoit deux pages et demie; il y étoit premièrement 
dit qu'à huit heures du soir la division du duc de 
Broglie, campée à la rive droite du Weser, le passe- 
roit sur le pont de bateaux établi au-dessus de Min- 
den (cette division étoit composée de vingt-quatre 
bataillons et trente escadrons) ; que, débouchant du 
pont, elle continueroit sa marche jusqu'au lieu qui 
lui étoit indiqué ; que la brigade des grenadiers de 
France, avec elle une brigade de grenadiers royaux, 
qui étoient campées en avant de Minden, couvrant ce 
quartier général, marcheroient et seroientaux ordres 
du duc dcBroglie, ainsi que deux brigades de cavalerie 
campées à leur gauche ; que cette division devoit 
commencer l'attaque de la gauche des ennemis 
appuyée au Weser, suivant les dispositions conve- 
nues avec ledit duc, dont la cavalerie devoit être 
placée en bataille à la gauche de son infanterie ; 
que la colonne aux ordres de M. de Nicolay, sa 
droite se développant en bataille, appuyeroit à la 
gauche de la cavalerie aux ordres du duc de Broglie ; 
que les autres colonnes ainsi successivement seroient 
formées sur deux lignes, en désis^nant les différents 
régiments qui dévoient y être employés. 

Entre minuit et une heure, la colonne de droite 
de l'armée de Contades se mit en marche (la division 
aux ordres du duc de Broglie lui avoit fait donner 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 225 

cette dénomination), malgré la petite pluie et les 
difficultés du chemin, où l'on rencontroit par inter- 
valle des ravins qu'il falloit rendre praticables pour 
l'artillerie attachée à cette colonne, qui consistoit 
en dix pièces de douze livres de balles et dix de 
huit, non compris celles des régiments. Cette colonne 
arriva à des maisons nommées Maisons rouges ; en 
avant d'elles, elle se forma en bataille, descendit 
dans cet ordre dans la plaine, où elle s'avança envi- 
ron six cents pas, et fit halte. Une demi-heure après, 
parut la division du duc de Broglie, dont la gauche 
vint appuyer à la droite de cette première troupe. 
Une demi-heure encore après, arriva la seconde 
colonne de l'armée du maréchal, qui prit poste dans 
la ligne, appuyant sa droite à la gauche de la pre- 
mière en bataille. Ainsi toutes les colonnes succes- 
sivement se formèrent jusqu'à la gauche de la posi- 
tion que devoit tenir l'armée. La colonne du centre 
étoit toute cavalerie et se mit en bataille, occupant 
par son front la plaine cultivée et les bruyères 
qu'elle présentoit ; la seconde ligne s'étoit formée à 
l'instar de la première, avec la différence à y obser- 
ver que la distance de la première ligne à la seconde 
étoit d'environ huit cents pas, éloignement qu'on 
trouvoit bien considérable, n'étant pas d'usage de 
prendre une distance aussi grande. 

Lorsque l'armée me parut être toute arrivée et en 
mesure de s'entr'aider, il étoit six heures du matin, 
et l'attaque que le duc de Broglie devoit exécuter sur 
la gauche des ennemis eût dû être déjà commencée ; 
mais ce duc, prêt à l'exécuter, avant de s'y détermi- 
ner s'étoit porté seul de sa personne près du front 

15 



226 CAMPAGNES [1759] 

de cette gauche, qu'on ne pouvoil tourner, [puisqu'elle 
étoit] appuyée au Weser, poiu- la reconnoîtro. Il la 
jugea ioiniidable et ina(la(|uable par les redoutes et 
retranchements qui la eouvroienl, la nombreuse 
aiîiiicric <|iii v étoit établie et la fourmilière des 
troupes destinées à la défendre, ce f{ui lui lit vouloir, 
avant de commencer, une conversation avec le 
maréchal de Contades, qu'il fut trouver où il étoit, 
placé au centre de l'armée, et il courut pour le 
joindre. 

Profitons de ce temps pour voir comment le prince 
Ferdinand fut instiuit que l'armée françoise mar- 
choit pour l'attaquer. Quelle qu'eût été la publicité de 
la marche, par le soin même de la tenue du conseil 
de guerre, pour aller l'atlaquer, il ne lui en paivint 
pas la moindre nouvelle pendant la durée du jour 
et partie de la nuit. Ce prince, qui étoit général, 
pouvoit-il en ellet supposer que le maréchal de 
Contades, s'il eût dû l'attaquer, ne devoit le faire dès 
le moment de son arrivée dans la position qu'il 
tenoit, où il n'avoit que le terrain tel que la nature 
le lui avoit présenté, et que trois semaines après 
s'être occupé de le rendre inattaquable, ce seroit 
précisément alors que le maréchal de Contades vien- 
droit l'y assaillir ? Ce système, trop éloigné de toute 
manœuvre de guerre, ne put ni ne dut lui venir à 
l'idée. Si le maréchal eût reçu les 15.000 hommes 
qui faisoient le siège de Munster, sans doute alors le 
général ennemi eût vu quelque possibilité à la 
démarche de M. de Contades et il se fût tenu sur 
ses gardes ; mais, comme cette place tenoit encore, 
il étoit dans une parfaite sécurité, lorsqu'à deux 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 227 

heures et demie il fut éveillé et qu'on lui présenta 
deux déserteurs IVaneois ^, qui l'assurèrent de la 
marche de l'armée du Roi, qui venoit l'attaquer. Il 
tira d'eux tout ce qu'il put, les mit sous sûre garde, 
donna ses ordres pour que son armée se disposât à 
recevoir la hataille qu'on venoit lui présenter. 

Toutes ses précautions premières étoient prises et 
les troupes n'eurent qu'à se porter aux postes 
qui leur étoient destinés, ce qu'elles exécutèrent 
avec célérité, et la meilleure preuve que j'en puisse 
donner, c'est que le premier coup de canon qui fut 
tiré le fut de leur part ; il étoit alors six heures et 
demie. Insensiblement la canonnade devint des plus 
vives à la gauche des ennemis et à la division du duc de 
Broglie. Comme de la droite de l'armée de Contades 
nous prenions en écharpe cette gauche, M. de Nicolay 
fit placer sur un petit mamelon qui étoit devant la 
brigade de Picardie les dix pièces de canon de douze, 
et elles firent un feu très vif sur cette gauche. Les 
dix de huit faisoient feu devant elles sur les troupes 
qui nous étoient en face. 

Cette canonnade alloit avec furie de part et d'autre, 
lorsque passèrent derrière notre ligne le maréchal de 
Contades, le duc de Broglie et cinq ou six autres offi- 
ciers généraux. Le maréchal se rendoit à la division 
de Broglie pour examiner avec lui le danger déterminé 
qu'il y avoit d'attaquer leur gauche, vu la bonne 
construction des redoutes, retranchements et autres 
difficultés. Je nombre de troupes et de l'artillerie qui 
y étoient. Le maréchal, convaincu par ses yeux du 

1. L'auteur ne dit pas que c'étaient deux soldats de Picardie, 
son régiment. 



228 CAMPAGNES [1759] 

rapport que lui a voit fait le duc de Broglie, ne prit 
nulle sorte de parti et, regagnant au pas de son che- 
val le centre de son armée, d'où il étoil venu, passa 
pour la seconde fois derrière nous ; il devoitêtre très 
occupé puisque l'attaque que devoit commencer le 
duc de Broglie étoit réduite à néant. Au conseil de 
guerre on la lui avoit faite plus que praticable et, au 
moment de l'exécution, on la lui disoit impossible, 
en lui offrant d'obéir, mais qu'il eût à ordonner, ce 
qu'il ne voulut faire. Un caractère plus ardent eût 
dit : « Le vin est tiré, il faut le boire ; vous m'avez 
tous démontré la possibilité de vaincre, je me suis 
rendu à vos connoissances, à vos avis, à cette volonté 
déterminée que vous m'avez montrée ; il y a deux 
heures que votre attaque auroit dû être commen- 
cée » ; mais tranquillement, sans rien dire, le maré- 
chal retourna au poste qu'il s'étoit choisi, où il 
trouva une canonnade vigoureuse établie de notre 
artillerie du centre sur les ennemis, qui y répon- 
doient avec une artillerie moins nombreuse, ce qui 
nous donnoit dans cette partie de l'avantage. 

Les ennemis firent alors mouvoir un gros corps de 
troupes qui se dirigea sur deux maisons situées en 
avant de leur ligne. Ce corps de troupes s'appro- 
chant, il fut aisé de distinguer que c'étoient neuf ou 
dix bataillons anglois ou hanovriens en colonne par 
bataillon. Notre artillerie y fut dirigée et y faisoit 
un mal prodigieux ; il n'y avoit qu'à la laisser aller et 
elle seule eût mis en pièces cette coloniae, mais la 
vivacité de deux de nos généraux sut la rendre inu- 
tile : l'un fit avancer la ligne de notre infanterie ; 
l'autre, qui crut cette colonne suffisamment ébran- 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 229 

lée, la fit charger par quelques escadrons de cavale- 
rie, achevant de masquer par ce mouvement l'effet 
de l'artillerie. Les ennemis, enchantés de s'en voir 
délivrés, les virent venir avec plaisir à la charge et 
les reçurent de même par un feu de canon et, les 
laissant venir à quinze ou vingt pas, par leur feu de 
mousqueterie. Ces escadrons furent renversés, quoi- 
qu'il y eût parmi eux des braves, qui se jetèrent 
dans les intervalles de cette colonne, où les uns 
furent tués et les autres pris. 

La bataille eût été gagnée dès cette première charge, 
si elle eût été faite par quinze ou vingt escadrons qui 
eussent embrassé cette colonne par sa tête et ses 
deux flancs ; mais que pouvoient huit escadrons ? Ils 
furent donc chassés, et ce premier succès ne fit que 
donner de l'audace et de la fermeté pour vaincre à 
cette colonne, qui, l'instant d'après, fut chargée parle 
corps des carabiniers. Ceux-ci s'en acquittèrent mol- 
lement, en essuyèrent le feu et se retirèrent. Deux 
autres brigades de cavalerie chargèrent à leur tour et, 
comme les précédentes, furent renvoyées. Le corps 
de la gendarmerie chargea aussi, mais ne fut pas plus 
heureux. Il résulta de ces différentes charges que 
plus de cinquante escadrons, pour avoir chargé par 
parcelles, comme il vient d'être dit, furent battus 
par ces dix bataillons d'infanterie en plaine rase. 
S'ils eussent chargé ensemble, ces dix bataillons 
eussent certainement été détruits. 

Pendant ce temps, il se présenta des escadrons 
des ennemis qui chargèrent la brigade de Touraine 
et celle de Rouergue, qui étoient l'une et l'autre 
dans l'ordre mince, au lieu d'être en bataille ; l'une 



230 c\:mp\Gi\es [1759] 

k'iiaiit à la droite, l'autre à la gauelie du eentre, 
furent sabrées. Les ennemis s'avaneant dans tout ce 
ij;rand vide, la seconde ligne, comme je l'ai observé, 
étant très éloignée de la première, il n'y eut d'autre 
paiti à prendre que celui de la retraite. Elle fut 
ordonnée. 

Toute la division de M. le duc de Broglie se retira 
sur Minden ; la droite de l'armée se retira par le 
même cbemin qu'elle étoit venue ; le centre par le 
même qu'il avoit tenu et la gauche également, et 
chacun rentra dans son camp, chose qui peut-être 
ne se seroit pas exécutée aussi tranquillement et 
avec autant d'ordre sans la conduite que tinrent 
trente escadrons anglois auxquels le prince Ferdi- 
nand avoit envoyé un de ses aides de camp pour 
qu'ils eussent à charger. Le général anglois qui les 
commandoit ' demanda un ordre par écrit ; le prince 
Ferdinand le lui envoya : le temps qu'il fallut à cet 
aide de camp pour aller s'en pourvoir et le porter 
changea sans doute les circonstances, mais le géné- 
ral anglois refusa de charger malgré l'ordre par 
écrit, ce qui fut à l'armée françoise d'un grand sou- 
lagement (surtout s'il eût chargé au moment où la 
retraite fut ordonnée) et lui procura de se retirer 
fort tranquillement, les ennemis ne la suivant que 
de très loin et par un feu de canon. Arrivés à por- 
tée de Minden, l'artillerie qui y étoit placée éteignit 
bien vite ce feu et, ses boulets portant dans leurs 
troupes, elles reculèrent pour se couvrir de la 
hauteur où elles s'étoient d'abord montrées et dis- 

1. Celait Lord Sackville. 



[1750] DE MERGOYROL DE BEAULIEU. 231 

continuèrent de tirer. Il en fut fait de même de la 
part des François. 

Toute l'armée, rentrée dans son camp, ne pouvoit 
tenir vu le manque de fourrage, qui avoit engagé à 
donner cette bataille, si mal exécutée par toutes les 
fautes qui s'y firent. L'ayant donc perdue, il falloit 
par cette raison de plus songer d'en partir, et le plus 
tôt étoit ce qui convenoit aux circonstances. M. le 
maréchal de Contades se décida donc à donner 
l'ordre pour que les équipages du quartier général, 
suivis de tous ceux de l'armée, se missent en marche, 
prenant leurs directions de passer en laissant la rive 
gauche du Weser à gauche et la chaîne de mon- 
tagnes à leur droite, chemin qu'ils avoient déjà fait 
en arrivant à Minden, ce qui commença à s'exé- 
cuter. 

Passons rapidement aux circonstances qui chan- 
gèrent cet ordre une heure après. 

Deux jours avant la bataille, pour protéger la 
communication de l'armée françoise avec ses der- 
rières, sur l'indication qu'il avoit reçue que les enne- 
mis avoient fait marcher un fort détachement pour 
y porter l'alarme ou l'interrompre, le maréchal de 
Contades, qui en ignoroit la force, fit partir M. le 
duc de Brissac, ayant à ses ordres 3.000 hommes; 
il lui donna son instruction et ce détachement par- 
tit. 

Le troisième jour de son absence, 31 de juillet, il 
fit rencontre [près de Gôhlfeld] du détachement des 
ennemis, fort de 5.000 hommes, aux ordres du 
prince héréditaire de Brunswick \ qui, instruit du 

1. Charles-Guillaume de Brunswick-Lunebourg, nommé le 



232 CAMPAGNES [1759] 

nombre des troupes aux ordres du duc de Brissac, 
le L'iierc'lioil |)our le c'oml)atlre avec avantage ; il en 
avoil déjà du nombre, (le duc, qui ignoroit la force 
des ennemis, fit bravement ses dispositions pour se 
défendre et attaquer ; il eflectua ce dernier [parti], 
les ennemis lui marquant de la timidité pour mieux 
l'engager. Les premières eliarges de ses troupes 
légères se firent avec avantage ; il fit des prison- 
niers et ce fut par eux que l'on fut instruit de la 
force des ennemis. 

Au moment où l'infanterie de ce duc débouchoit 
pour traverser une petite plaine, les ennemis étoient 
dans des bois. S'il eût suivi sa pointe, c'est là où le 
Prince héréditaire et Luckner l'attendoient pour 
l'envelopper. 

Instruit du dire des prisonniers, il fit faire halte 
à ses troupes. Les ennemis, craignant de manquer 
leur projet, vu que la station devenoit un peu 
longue, firent tirer du canon, auquel il fut ré- 
pondu par celui de ce duc, qui, sur-le-champ, 
ordonna la retraite, et, au premier mouvement qu'il 
en fit, toutes les troupes du prince de Brunswick 
sortirent du bois et vinrent pour l'attaquer. Plusieurs 
piquets et quelques compagnies de grenadiers tin- 
rent ferme assez de temps pour que la retraite se fît 
sans précipitation, quoique avec un peu de désordre. 
Ces piquets et grenadiers, assaillis vigoureusement. 

Prince Iiéréditaire, fils aîné du duc Charles de Brunswick, 
régnant, et de Philippine-Charlotte, sœur de Frédéric II, né en 
1735. Célèbre par le manifeste qu'il publia le 25 juillet 1792; 
commanda les armées coalisées contre la France, fut battu à 
Auerstaedt et mourut de ses blessures en 1806. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 233 

perdirent du monde, mais en firent perdre aux 
ennemis. Les troupes à cheval furent au-devant des 
premières qui venoient à elles, les culbutèrent par 
leurs charges, mais, au grand nombre qu'elles en 
virent qui venoient sur elles, elles gagnèrent très 
sagement au galop le bois où notre infanterie venoit 
d'arriver, sûres que là elles seroient protégées par 
son feu, ce qui fut et força les ennemis à s'éloigner, 
d'autant que six pièces de canon les y forçoient. 
Les ennemis firent avancer le leur et le reste du 
combat se passa en canonnade, où les ennemis n'eu- 
rent pas l'avantage, notre position pour cela étant 
plus heureuse que la leur. 

M. le duc de Brissac pensa que les ennemis, plus 
nombreux que lui, pouvoient bien chercher à le 
tourner en se plaçant entre lui et l'armée, ce qui 
pourroit rendre sa retraite difficile ; en conséquence, 
il la commença, laissant aux ennemis le champ de 
bataille du petit combat qui venoit de se passer. 
Quant à la perte, elle fut égale de part et d'autre en 
tués et blessés. Les ennemis firent quelques prison- 
niers de cette infanterie qui avoit tenu ferme et 
protégé la retraite et soixante hommes, enveloppés 
et leur retraite coupée, furent faits prisonniers. Il 
n'y eut pas d'autre perte et ce détachement cher- 
cha à rejoindre l'armée, ce qu'il effectua le jour 
même de la perte de la bataille. 

Le maréchal de Contades, instruit de cet événe- 
ment et que le prince héréditaire de Brunswick 
seroit tout au moins sur son flanc s'il se retiroit par 
la gorge du Weser derrière Minden, où il avoit 
ordonné, une heure auparavant, que les équipages 



234 CAMPAGNES [1759] 

se dirigeassent (son premier projet étant que toute 
l'aimée eût à les suivre), vit la nécessité de changer 
bien promptement cet ordre ; il donna celui qu'on 
fût promptement les joindre, pour les faire revenir 
d'où ils étoient partis. Ceu\ (jui furent ehargés de 
l'exécution de cet ordre, qu'ils cherchèrent à remplir 
rapidement, ordonnèrent demi-tour à droite à tous 
ceux qu'ils rencontrèrent et, courant à toute bride, 
ils arrivèrent à ceux du quartier général qui en fai- 
soientla tête, un peu mêlés avec d'autres de l'armée, 
qui, près des premiers, s'étoient mêlés avec eux. Les 
ennemis les attaquèrent à ce moment, en prirent 
quantité et les eussent tous pris si le maréchal n'eût 
donné ce contre-ordre et envoyé des troupes à cheval 
pour les défendre. I.a perte de ceux pris tomba sur 
les officiers généraux et quelques officiers particuliers. 

Du temps que ceci s'exécutoit, l'armée, c'est-à- 
dire l'infanterie et devant elle les équipages, traversa 
Minden et le Weser sur son pont, la cavalerie à des 
gués et la division du duc de Broglie sur le pont 
qu'elle avoit sur le Weser et qu'elle replia, char- 
gea sur les baquets et emmena. Ce fut de l'avis du 
duc de Broglie qu'il fut décidé que l'armée gagneroit 
la rive droite du Weser, pour, le remontant, arriver 
à Cassel. 

Le reste du jour de la bataille, la nuit qui la sui- 
vit et tout le lendemain furent employés à faire filer 
l'armée. La brigade de Picardie, celle de Belsunce, 
les grenadiers de France et deux régiments de 
hussards furent chargés de l'arrière-garde. Les sol- 
dats prirent tlu [)ain en traversant Minden autant 
qu'ils voulurent s'en charger. On laissa dans cette 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 235 

place 700 hommes de garnison, avec ordre de tenir 
au moins un nombre de jours qui leur fut fixé, afin 
de donner le temps à l'armée de faire chemin. 

Le lendemain de la bataille et à la nuit tombante, 
ce qui composoit l'arrière-garde étoit encore à la 
porte de Minden, parla raison que l'armée marehoit 
sur une seule colonne, ce qui procura aux troupes 
de cette arrière-garde le désagrément d'être témoins 
de la réjouissance que firent les ennemis du gain de 
la bataille. 

Leur armée avoit fait une marche et étoit venue 
camper, sa gauche à une demi-lieue de Minden, sa 
droite s'étendantsur tout le long du Weser, où cette 
armée faisoit face, et venant aboutira la gorge pour 
sortir de la plaine de Minden. Cette position annon- 
çoit que les ennemis la quitteroient le lendemain, 
vu qu'il n'y restoit rien en fourrages ; ce qu'ils 
effectuèrent en effet. 

La perte de cette bataille fut, pour l'armée fran- 
çoise, de 3.000 hommes tués et blessés \ des pri- 
sonniers, quelques malheureux blessés qu'on ne put 
emporter et environ 200 hommes, dont la plupart 
blessés de coups de sabre, de la brigade de Tou- 
raine et de celle de Rouergue. La perte des ennemis 
fut de 2.000 hommes. A cette journée, les pertes 
furent de part et d'autre occasionnées par l'effet du 
canon. 



1. D'après les états officiels publiés par le comte Pajol 
[Les guerres sous Louis XV, t. IV, p. 415), les pertes de l'ar- 
mée française à la bataille de Minden furent de 480 officiers 
tués ou blessés, et de 7.892 soldats tués, blessés ou disparus. 



230 CAMPAGNES [1759] 

Les 700 hommes laissés à Minden se rendirent 
prisonniers de gnerre au bout de quatre jours. 

Munster, occasion de la bataille, avoit capitulé. 
Une garnison de 3.000 hommes avoit remplacé 
celle des ennemis, faite prisonnière de guerre, et 
une partie des troupes qui avoient fait ce siège s'é- 
toit repliée à Wesel, l'autre avoit marché à Cassel, 
suivant Tordre que le maréchal de Contades leur 
avoit fait passer. 

Le principal objet de l'armée françoise étoit de 
prévenir, par une marche continuelle, que l'armée 
du prince Ferdinand ne pût s'emparer de Cassel et 
y arriver avant elle... Le duc de Broglie, qui avoit 
conseillé ce parti au maréchal de Contades comme 
le meilleur à suivre, faisoit donc force de marche 
avec sa division pour y arriver; il savoit que les 
ennemis avoient moins de chemin à parcourir que 
nous pour s'y rendre par le cours du Weser, que ces 
deux armées suivoient ; le leur étoit plus droit et 
faisoit la corde sur le cercle que l'armée françoise 
étoit obligée de suivre. Ce duc, intéressé à la réussite 
de l'opinion qu'il avoit tenue, mit toute la célérité 
pour son arrivée à cette ville et y réussit si bien 
que les ennemis, arrivés à huit lieues de Cassel, furent 
instruits qu'il y étoit arrivé avec sa division, ce qui 
leur fit renoncer au projet qu'ils s'en étoient formé 
et cherchèrent d'autres moyens de nous être préju- 
diciables. 

Le lendemain de la réjouissance du gain de la 
bataille, dont j'ai parlé, ils s'étoient mis en marche 
et, le second jour, pour inquiéter l'armée françoise 
dans la sienne, l'amuser et la retarder, ils firent 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 237 

passer le Weser à un gué commode à 9.000 hommes, 
avec une artillerie en petites pièces de trois et sept 
livres de balles assez nombreuse, aux ordres du 
prince héréditaire de Brunswick, enorgueilli du 
petit avantage que son détachement de 5 .000 hommes 
avoit eu sur celui du duc de Brissae, de 3.000. 

Ce prince nous fut sur les oreilles dès le troisième 
jour après la bataille. Connaissant par les gens du 
pays, ses amis ou alliés, tous les lieux de notre marche 
où il pouvoit nous inquiéter, il sa\ oit les faire saisir, 
et tous les jours c'étoient des canonnades sur l'arrière- 
garde. Les défilés que nous parcourions empêchoient 
qu'il pût se passer rien de considérable ; notre armée, 
qui marchoit toujours rapidement, obligeoit l'ar- 
rière-garde de faire même marche, et elle étoit à 
peu de distance, toujours cousue à l'armée. Les 
coups de canon qu'elle essuyoit et qu'elle rendoit à 
ce jeune prince, bien loin de l'ennuyer, lui faisoient 
passer les journées dans une activité qui la guéris- 
soitde l'ennui d'une marchequi, sans ce passe-temps, 
eût été trop monotone et eût paru plus fatigante, 
au lieu que le bruit du canon et un peu de danger, 
quelque léger qu'il fût, lui faisoient toujours désirer 
que l'on tendît quelque piège au jeune guerrier qui 
nous suivoit avec tant d'audace et d'ardeur, mais 
toujours nous procurant très peu de mal et encore 
moins de crainte. 

Il s'emparoit des hauteurs qui se trouvoient sur 
le flanc soit de la droite, soit de la gauche de la 
marche que nous devions exécuter le lendemain. 
Tout pour cela lui étoit commode, d'autant que 
l'armée, qui partoit au point du jour, ne permet- 



238 CAMPAGNES [1759] 

toit à l'arrière-i^arde de se mettre en marche qii à 
dix, onze heures ou midi ; il avoit donc tout le 
loisir de se placer le plus sûrement et commodé- 
ment (ju'il le pouvoit pour nous harceler, prenant 
toujours les hauteurs. Son canon venoit frapper 
près de nous et ses coups plongeants nous faisoient 
on ne peut pas moins de mal, et je crois que les 
nôtres qui, par leur direction, alloienl toujours les 
chercher sur la sommité de ces hauteurs, ne leur 
faisoient pas plus dédommage que les leurs ne nous 
en procuroient, (Taulaiit qu'à ces arrière-gardes la 
hrigade de Picardie, celle de Belsunce et les grena- 
diers de France n'avoient que les pièces attachées à 
ces régiments ; elles étoient plus fatiguées d'arriver 
toujours à leur camp à huit heures ou dix heures du 
soir et ne le quittoient qu'aux heures qu'il a été dit 
ci-devant. 

On manquoit un peu de tout en viande ; le cochon 
seul éloit abondant, dont on pilloitle pauvre paysan, 
et malheureusement la nécessité foryoit les officiers 
à fermer les yeux à cet égard ; ce désordre désespé- 
rant fit assassiner par le paysan plusieurs soldats 
et ceux-ci, en se défendant, tuèrent plusieurs de ces 
malheureux. Deux villages furent livrés aux flammes 
et absolument consumés pour avoir assommé deux 
chariots chargés de blessés, les deux charretiers et 
deux soldats des quatre qui les escortoient ; cette 
inhumanité occasionna la destruction de ces deux 
villages. 

A notre septième journée, nous arrivâmes à Eim- 
beck, toutes s'étant passées avec les mêmes événe- 
ments, toujours le prince héréditaire de Brunswick 



[1759] DE MERCOYROL DE BEA.ULIEU. 239 

sur nous, sans cependant jamais rien entreprendre 
de considérable. Cette journée avoit été courte, ce 
qui nous permit d'arriver au camp vers les six 
heures du soir, et nous pûmes, pour la première 
fois depuis huit jours, jouir de l'aspect du camp de 
partie de l'armée l'rançoise, ce dont les ténèbres de 
la nuit nous avoient privés jusqu'alors. 

A peine fûmes-nous rendus sur le terrain qui 
nous étoit destiné pour camper, que le Prince 
héréditaire parut avec son corps sur les hauteurs 
au nord d'Eimbeck, et on le vit établir une chaîne 
de postes sur la sommité de toutes les hauteurs 
qui embrassent moitié de cette ville, du levant 
au couchant ; plusieurs de nous vîmes des chariots 
qui nous annonçoient de l'artillerie et nous ne fûmes 
pas trompés... 

Le quartier général étoit établi dans la ville 
d'Eimbeck. Le Prince héréditaire eût pu la fou- 
droyer et obliger la généralité d'en sortir, mais 
cette ville, leur alliée et amie, fut épargnée et, lorsque 
la nuit fut bien close, un feu d'artillerie fut dirigé 
sur les feux d'abord de la gendarmerie et de la 
cavalerie, troupes les plus à portée d'eux, que trop 
négligemment on avoit fait camper très près de ces 
hauteurs... Les premiers soins de la gendarmerie 
et de la cavalerie campée à côté d'elle furent d'é- 
teindre les feux, ce qui ne donna le temps à cette 
artillerie de ne pouvoir tirer que trois ou quatre dé- 
charges un peu fâcheuses, par la perte de quatre gen- 
darmes ou cavaliers et de quelques chevaux ; les feux 
éteints, les ennemis continuèrent leur feu, quoique 
sans direction autre que les feux éloignés, où les 



240 CAMPAGNES [1759] 

l)oulels no pouvoient arriver, mais, le fracas de leur 
passage siiV les têles inquiétant l^eaucoup, on fil 
(léteniiro ce eamp au brillant des étoiles et la t^en- 
darmerie et cette cavalerie furent se camper entre 
les deux lignes, se couvrant de la ville d'Eimbeck. 
T^es ennemis se lassèrent de leur feu inutile et le 
cessèrent vers les onze beures du soir, et tout fut 
tranquille jusqu'au lendemain, qu'à cinq beures du 
matin l'armée se mit en marcbe, comme l'ordre en 
avoit été donné, pour se rapprocber de Classel. 

Le lendemain fut un jour à événements. Le quar- 
tier général évacuant Eimbeck, l'on vit les 9.000 
bommes aux ordres du prince héréditaire de Bruns- 
wick en bataille, garnissant les bauteurs où ils 
avoient passé la nuit et faisant mine de se préci- 
piter dans Eimbeck, du moment que les gardes éta- 
blies à ses portes s'en retiroient, ce qui détermina le 
marécbal de Contades à y pourvoir, comme il sera dit 
ci-après. 

Mais, avant d'y venir, je veux rendre ce qui s'y 
passa d'intéressant entre M. de Brébant, mon colo- 
nel, et moi. La brigade de Belsunce, qui, pendant 
toute la marcbe, avoit été de l'arrière-garde avec nous, 
avoit reçu l'ordre de se porter jusqu'à une justice 
établie sur un mamelon, à la distance d'un quart 
de lieue de la ville d'Eimbeck, sur le cbemin que 
nous devions tenir pour nous rapprocber des gorges 
du petit Munden, que ce jour l'armée devoit passer 
et, laissant le petit Munden à une lieue en arrière 
d'elle, n'être plus qu'à une petite lieue de Cassel. 
i\u moment que l'armée étoit en marcbe, l'on porta 
[en avant] la brigade de Picardie, composée de cinq 



[1750] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 241 

bataillons, telle qu'elle l'étoit depuis le commence- 
ment de la campagne (et ce cinquième bataillon étoit 
le régiment de la Marche-Prince), et la brigade 
des grenadiers de France, et on rapprocha ces neuf 
bataillons des vergers au midi de la ville d'Eimbeck. 

x\u moment où tout avoit l'air de l'incertitude, me 
promenant avec mon colonel, M. de Bréhant, seul 
à seul, lui qui étoit le courage même me tint des 
propos fort inconsidérés sur toute notre généralité, 
voulant me prouver combien cela étoit dégoûtant 
et combien il étoit frappé de toutes les fautes qu'on 
faisoit chaque jour. Je fus bien étonné de ce langage, 
que je n'aurois jamais attendu de ce brave et géné- 
reux serviteur du Roi, soldat et chevalier aussi valeu- 
reux qu'il soit possible que la France en fournisse 
et dont les héros qu'il s'étoit choisis et qu'il idolàtroit 
étoient Bavard, Henri IV, ne désirant rien tant que 
d'imiter le premier pour bien servir les succes- 
seurs du second. 

Comme je connoissois à cet égard tous les replis 
de son âme, je lui marquai, sans lui répondre, mon 
étonnement, par le silence obstiné que je gardai, 
lorsque le hasard me fournit un moven de le rendre 
à lui-même. Par notre promenade nous étions dans 
un camp qui avoit été occupé la nuit précédente 
par de la cavalerie ; le plumage d'une poule blanche 
comme de la neige frappa ma vue : je m'en approche, 
me baisse et ramasse ces plumes dont je cherche 
à faire un panache ; il s'aperçoit que je ne l'écoute 
plus et me dit : « Que faites-vous donc là ? » Je 
lui réponds : « Un faible souvenir du panache du 
brave Henri ». Je le vois pensif; je perfectionne 

16 



242 CAMPAGNES [1750] 

mon aigrette, je la lie avec un peu de ficelle que je 
me trouve dans la poche, je lui demande la per- 
mission tle rattacher à son chapeau ; il s'y prête, 
nous revenons au régiment dont nous étions à cinq 
ou six cents pas. Il ne me disoit rien ; je romps 
le silence et lui fais observer que plusieurs pelo- 
tons des troupes du l^rince héréditaire sont en mou- 
vement et descendent des hauteurs ; il les fixe, son 
œil s'enflamme et il médit : « Puissent-ils descendre ! 
Que ne pouvons-nous, allant à eux, leur éviter la 
moitié du chemin ! » Les soldats le fixent, le regar- 
dent, se plaisent à sa mine guerrière, dont ils con- 
noissoient toute la vérité, et se disent, observant 
son chapeau : « Regarde le panache qu'il s'est mis, il 
est fier comme un coq. » Chacun d'eux se redresse 
et le sentiment dont ils le voient animé semble 
parcourir les rangs et se communiquer. 

A ce moment même arrive un aide de camp du 
maréchal, qui demande M. de Nicolay, aux oi-dres 
duquel nous avions continué d'être depuis le com- 
mencement de la campagne et qui, ce jour-là, avoit 
à ses ordres de plus qu'à l'ordinaire seize pièces de 
canon de huit livres de balles. L'aide de camp le 
joint et lui dit : « M. le maréchal de Contades, qui 
est à la porte d'Eimbeck, m'envoie pour vous deman- 
der les deux premiers bataillons de la brigade de 
Picardie et les lui amener. » Le général Nicolay en 
donne l'ordre à M. de Bréhant et, à trois cents pas 
de là, après avoir passé les vergers qui nous sépa- 
roient de la ville, nous trouvons, à cent pas de la 
porte, M. le Maréchal qui dit à M. de Bréhant : « Portez 
vos deux bataillons sur le rempart, où vous les 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 243 

disposerez pour la défense, en faisant border la 
haie ; vous veillerez à la sûreté des deux portes qui 
sont du côté des ennemis et fermées; vous ferez 
mettre en dedans beaucoup de matières combus- 
tibles et, lorsque je vous enverrai l'ordre pour vous 
retirer, vous ferez replier avec vous toutes les 
gardes qui sont établies à Eimbeck. » 

M. de Bréhant défila avec les deux bataillons de son 
régiment pour aller exécuter l'ordre qu'il venoitde 
recevoir, et le maréchal nous vit passer. Nous res- 
tâmes dans Eimbeck environ une heure et demie. 
Pendant ce temps, il prévint qu'au moment où il 
donneroit l'ordre pour que l'on eût à se retirer, les 
gardes [étant] aux deux portes disposées pour y 
mettre le feu, l'officier commandant l'y feroit mettre, 
et que la troupe à ses ordres suivrait le mouvement 
du bataillon de son régiment qui appuyoit à eux ; 
que le premier bataillon suivant le rempart se reti- 
reroit par sa droite en filant tel qu'il étoit placé, 
qu'il ne se formeroit qu'après avoir fait quatre cents 
pas hors de la ville et qu'à mesure que les pelotons 
seroient formés, ils prendroient de suite l'ordre de 
bataille de la brigade, qui, à la dernière haie des 
vergers, y étoit dans cet ordre. 

Les fatigues de la marche, la quantité de cochon 
dont on y vécut en partie, le manque de vin, les 
mauvaises eaux et le pain grossier dont la plupart 
des oflficiers furent obligés de se nourrir, ces diffé- 
rentes causes occasionnèrent des maladies aux consti- 
tutions faibles, tant des officiers que des soldats, 
qui se déclarèrent après quelques jours de repos. 

L'amitié me porte à parler ici de la fâcheuse et 



244 CAMPAGNES [1759] 

triste situation où se trouvoit le marquis de Vogué, 
lieulenant-général, mon compatriote, pendant toute 
cette reliaile ; il la passa dans les plus vives alarmes, 
l'inquiétude et l'incertitude la plus désespérante. 
Père de deux fils au service (le troisième dans l'état 
ecclésiastique ^), le comte de Montlor -, son cadet, 
[étoit] capitaine au régiment de son frère, le comte 
de Vogué ^. Ce cadet reçut, à la bataille de Minden, 
deux coups de feu au même bras, sans fractures, mais 
devenant dangereux par les fatigues d'une marche si 
longue qu'il fit dans la berline de son père, un chirur- 
gien avec lui. A la fièvre de suppuration, il s'enjoignit 
une autre de différent caractère, ce qui le mit pour 
plusieurs jours au bord du tombeau, premier motif 
des regrets de son respectable père, qui fut cinq jours 
sans avoir nouvelle aucune de son fils aîné, le comte 
de Vogué, mestre de camp d'un régiment de cavalerie 
de son nom, qui, à la même bataille, avoit disparu. 
Étoit-il du nombre des morts, des prisonniers, [ou 

1. Jacques-Joseph-François de Vogué, né en 1740, mort le 
26 février 1787. Agent général du clergé de France de 1770 à 
1775. Evèque de Dijon en 1776. 

2. Florimond-Innocent-Annct de Vogué, dit le comte de 
Montlor puis le marquis de Montclus, né le 15 mars 1734, 
mort le 18 juin 1777. Sous-lieutenant au régiment du Roi en 
1750, capitaine au régiment de Vogué en 1759, lieutenant- 
colonel de carabiniers en 1765, colonel en second de Royal 
Pologne cavalerie en 1776, chevalier de Saint-Louis en 1770. 

3. Cérice-François-Melchior, comte de Vogué, né le l*^"" dé- 
cembre 1732, mort le 16 décembre 1812. Capitaine dans Anjou 
cavalerie en 1748, colonel du régiment de son nom en 1759, 
brigadier en 1768, maréchal de camp en 1780, chevalier de 
Saint-Louis en 1760, député de la noblesse du Bas-Vivarais aux 
Etats généraux de 1789. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEATJLIEU. 245 

des] blessés ? Qu'on se fasse une idée de la tendresse 
paternelle chez un cœur sensible et une âme ver- 
tueuse, l'un et l'autre réunis chez un père affligé! 

A.près ces cinq jours, qui furent pour lui cinq lustres, 
il fut instruit par deux officiers de Colonel-général 
cavalerie, faits prisonniers de guerre ce même jour, 
que son fils voyoit le jour et par [eux] il apprit qu'à 
la charge que le régiment de Vogué avoit faite, le 
cheval de ce chef, percé de plusieurs coups de feu, 
étoit tombé comme frappé du tonnerre et dans sa 
chute avoit cassé la jambe de son cavalier, sur lequel 
il étoit tombé ; que là l'un et l'autre étoient restés, 
le cheval sans vie, le maître froissé de la rapidité de 
sa chute et sa jambe cassée engagée sous le poids 
énorme du cheval qu'il montoit, ne pouvant nulle- 
ment se retirer d'une situation si triste, mais que 
M. le Marquis son père devoit être tranquille, 
que la fracture de son fils, qui ne provenoit que de 
sa chute, n'avoit rien de dangereux, qu'ils l'avoient 
vu et laissé dans un état des plus tranquilles, qu'il 
étoit soigné avec tout le soin et l'intérêt imaginables : 
tel est le compte qu'ils rendirent à ce digne père, qui 
commença à respirer, l'espoir lui venant qu'il rever- 
roit ce fils et qu'il le tiendroit encore dans ses 
bras. 

Je dois dire ici les raisons qui privèrent le mar- 
quis de Vogué d'être instruit plus tôt du sort de son 
fils. Ami du marquis de Contades, général de l'ar- 
mée, il avoit été adressé un trompette de la part de 
ce général au prince Ferdinand pour avoir nouvelle 
du comte de Vogué. La réponse du Prince avoit été 
que le nom du comte de. Vogué, mestre de camp de 



246 c\MP\GNES [1759] 

cavalerie, n'étoit pas sur l'état des prisonniers. Le 
maréchal dcConlades dissimula un peu cette réponse 
sèche du j)rince Ferdinand et laissa, autant que 
possible, une lueur d'espoir au marquis de Vogiié. 
T^a question fut faite le lendemain de la bataille et 
la réponse le même jour. 

Je vais rapporter les raisons pourquoi le comte de 
Vogué n'étoit ni sur l'état des prisonniers blessés, 
ni sur celui de ceux faits à cette journée qui ne 
l'étoient pas ; son aventure est, pour toute personne 
qui suit ou qui veut suivre les armes, assez inté- 
ressante, pour qu'elle y découvre l'insouciance sol- 
datesque, quoi qu'il en soit, parmi les soldats, de sus- 
ceptibles des plus généreux procédés et de ceux 
qu'on est fier de trouver dans les chefs ou officiers 
qui les conduisent. L'exemple que je vais rapporter 
fait honneur à l'ofTicier particulier et au chef qui 
le commandoit. 

La colonne victorieuse, comme il a été dit, se 
portant en avant, quelques soldats hanovriens, sous 
l'espoir des dépouilles, s'étoient portés en avant sur 
les morts ou blessés. Resté sur le champ de bataille, 
l'un d'eux arrive au comte de Vogué ; ce comte, qui 
le voit venir, en espère du secours et, pour l'y déter- 
miner plus sûrement, il prend sa bourse et sa 
montre et, à son approche, lui présente l'une et 
l'autre ; ce soldat prend les deux. A ce moment 
arrive un de ses camarades, qui prétend partager 
les dons du comte. Le premier résiste : querelle et 
reproches entre ces deux êtres malfaisants ; celui qui 
tient tout veut tout garder, celui qui n'a rien, pour 
se venger, menace le comte, qui n'a plus rien à don- 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 247 

lier. Voici, par parenthèse, qui doit être bien per- 
suasif combien il importe à des officiers de savoir 
et d'entendre le langage du peuple contre lequel 
ils sont employés à la guerre, tant pour le bien du 
service du Roi, que pour leur conservation et utilité 
particulière, ce dont ce comte eût tiré parti. S'il eût 
su l'allemand, il eût promis au soldat mécontent 
une récompense plus forte que le don qu'avoit reçu 
son camarade. Et faute de pouvoir entendre ce que 
l'un et l'autre se disoient, y porter remède et faire 
de ce soldat sa sauvegarde, celui-ci, par méchanceté, 
fait deux pas en arrière, couche en joue ce pauvre 
comte et lui lâche son coup de feu au milieu de 
la poitrine. La commotion du coup, autant que 
l'étonnement, le renverse ; le comte de Vogué avoit 
une demi-cuirasse telle qu'en portent les cavaliers ; 
elle étoit couverte d'un frac de camelot boutonné, 
ce qui heureusement en avoit sauvé la vue à ce vilain 
hanovrien qui, le voyant renversé, le crut mort et 
s'éloigna. 

Le comte de Vogué prit donc le parti d'attendre 
du Ciel le moment à donner signe qu'il respiroit; le 
temps n'en fut pas long : la colonne vint passer 
près de lui ; il entendit parler un langage qui n'étoit 
pas allemand ; c'étoit la langue angloise ; il espéroit 
dans ceux-ci plus de générosité qu'il n'en avoit 
éprouvé des premiers. La nation angloise est connue 
à cet égard par mille traits qui l'honorent et est 
rivale de la françoise, qui l'est infiniment par carac- 
tère et tout naturellement, alors que l'on reproche 
à la première de l'être par un effet d'amour-propre 
et de vanité ; toutes les nations les voient et les 
jugent ainsi. 



248 CAMPAGNES [1759] 

Pour en revenir au eomle de Vogiié, la jambe 
toujours engagée sous son cheval, il se soulève 
et fait signe du bras à cette colonne que quel- 
qu'un vienne à lui. Un officier, un des premiers 
qui l'aperçoivent, va à lui et, comme il l'approche, le 
comte lui dit : « Monsieur, je suis colonel, au ser- 
vice de France, d'un régiment de cavalerie, j'ai la 
jambe cassée, je souffre beaucoup. Je vous prie de 
me faire donner du secours. » Un soldat anglois 
avoit suivi son officier, qui lui dit : « Restez ici avec 
ce François jusqu'à mon retour. » Il va joindre la 
colonne et son colonel, auquel il raconte le secours 
que ce François réclame de lui. Ce colonel, em- 
pressé d'être utile à un de ses confrères, quoique 
ennemi, d'un temps de galop se porte vers le 
comte, après avoir dit à un sergent et à deux sol- 
dats de son régiment de le suivre, ainsi qu'à un chi- 
rurgien qui lui étoit attaché ; il arrive près du comte 
et lui demande son nom. Celui-ci lui dit : « Vogué ». 
Alors ce chef, par les quatre hommes de son régi- 
ment, le fait dégager de dessous son cheval et 
s'aperçoit du coup de feu qu'il a sur la poitrine. Le 
comte lui apprend, en peu de mots, d'où il provient. 
L'Anglois ordonne au chirurgien qu'il lui laisse de 
le faire transporter dans la ferme prochaine, de le 
panser et de lui porter tous les soins que son art 
pourra lui suggérer ; que, pour la sûreté de cet offi- 
cier, il eût à laisser les quatre hommes de son régi- 
ment qui le portèrent à la ferme voisine, l'y gar- 
dèrent jusqu'au soir que ce colonel vint l'y voir, et, 
comme l'armée des ennemis devoit partir au point 
du jour pour suivre l'armée françoise et leurs vie- 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 249 

toires, ce colonel témoigna ses regrets au comte 
d'être obligé de le quitter et, sans calculer sur les 
suites, lui laissa son chirurgien, un sergent et un 
des trois soldats, pour qu'ils ne le quittassent que 
lorsqu'il pourroit se passer d'eux, et dit au chirur- 
gien de ne le quitter que lorsqu'il seroit guéri et en 
état d'être transporté. 

Le comte, isolé dans cette ferme, y passa plus de 
trois fois vingt-quatre heures, que l'on ignoroit, au 
quartier du prince Ferdinand, qu'il y existât un pri- 
sonnier blessé de marque, ce qui avoitfait renvoyer 
avec une réponse peu satisfaisante le trompette que 
le maréchal de Contades avoit adressé à ce prince 
pour avoir nouvelle du comte de Vogiié. 

Son père, donc, instruit par ces deux officiers 
de Colonel-général, renvoyés sur leur parole, en 
fut, comme Ton doit le penser, extrêmement content 
et satisfait, non sans inquiétude pour les suites, et 
obtint un passeport du prince Ferdinand pour le 
valet de chambre de son fils et un autre domestique 
qu'il lui adressa, et dix à douze jours après, instruit 
que son fils alloit à merveille, il pria tous les offi- 
ciers vivarois, ses compatriotes, à dîner chez lui, 
pour leur faire part de sa joie, sûr qu'ils avoienl 
été très affectés de sa peine, et, le verre à la main, 
que la joie y mettoit, nous bûmes à coups répétés à 
la convalescence de ses deux fils chéris. 

Si je suis entré dans le récit d'un fait si intéres- 
sant pour le marquis de Vogué, c'est pour que tout 
officier du Vivarois soit instruit combien le père et 
les enfants étoient chers à tous ceux qui guerroyoient 
alors et pour que, dans l'avenir, ceux qui viendront 



250 CAMPAGNES [1759] 

aiment les rejetons d'une si brave race, que le mar- 
quis a illustrée le premier par l'obtention du cordon 
])leu et (piiin an de plus dévie eût vu faire marécbal 
de France ', mais la Fortune, qui favorise jusqu'à un 
certain point, permit là à la Parque de trancber le 
fil de ses jours. 

Revenons au camp au-dessus du Pctit-Munden, 
qui nous donna l'avantage de joindre nos lits. Nous 
en partîmes le lendemain et arrivâmes à Cassel 
[11 août], où l'armée resta environ dix jours, pendant 
lesquels le prince Ferdinand manœuvroit et nous 
donnoit de la jalousie sur notre gauche, menaçant 
notre communication avec Francfort, d'où l'armée 
devoit, sous peu de jours, tirer toutes ses subsistances, 
celles de Cassel étant en petite quantité [et devant 
être rapidement consommées], ce qui détermina le 
maréchal de Contades à venir en deux marches 
camper à une lieue de ^ , l'ayant à sa 

gauche, l'intermédiaire couvert de bois. 

Ce fut à ce camp que le maréchal d'Estrées joignit 
l'armée et devoit, d'accord avec le maréchal de 
Contades, dont il étoit l'ancien, la commander. Le 
maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, avoit 

1. Le marquis de Vogué faisait partie de la promotion de 
maréchaux qui fut signée par le Roi le 13 juin 1783, c'est-à- 
dire neuf mois après sa mort. Elle comprenait le marquis de 
Ségur et le marquis de Castries, les deux compagnons d'armes 
du marquis de Vogué, ainsi que le comte de Mailly, le prince 
de Beauvau et le comte de Laval, qui étaient loin d'avoir des 
états de service égaux aux siens. 

2. Le nom est en blanc dans le manuscrit . Sans doute Gross- 
Seelheim, où le maréchal d'Estrées, envoyé par la Cour, arriva 
le 25 août. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 251 

pensé que quatre yeux y voyoient mieux que deux, que 
ces deux maréchaux avoient éprouvé l'un et l'autre ce 
que peut [faire] à des inférieurs la soif de comman- 
der et de succéder à ceux aux ordres desquels ils 
sont, l'un pour la bataille d'Hastenbeck et l'autre 
pour celle qu'il venoit de perdre à IMinden. 

Chez les ennemis du duc de Broglie, il étoit ordi- 
naire de leur entendre dire sans ménagement que si, 
à IVIinden, il eût attaqué à l'heure qui lui étoit pres- 
crite, nous eussions gagné cette bataille et que la 
coulpe de sa perte étoit à lui seul. Le duc de Broglie 
sejustifioit[en disant] qu'il avoitofFertau maréchal de 
Contades d'attaquer; qu'à la vérité, il lui en avoit fait 
voir les difficultés ; que, malgré elles, il avoit persisté 
à lui faire montre de son courage et de sa volonté à 
suivre ses ordres ; que le maréchal étoit retourné au 
centre de son armée, où le duc de Broglie avoit été 
le chercher sans en recevoir nul ordre et qu'une 
heure et demie après, la bataille avoit été perdue à 
ce centre, lequel, se repliant sur la seconde ligne, 
avoit forcé de nécessité les ailes de son armée à 
suivre le même mouvement. Les suites prouveront 
que le duc se justifia près de la Cour, quoique le 
premier instant ne fut pas pour lui. Ses ennemis, 
continuant leur venin, répandirent alors que, quels 
que fussent ses torts, la nécessité de tirer parti de ses 
talents les avoit laissés pour un temps à l'écart. 

A l'arrivée du maréchal d'Estrées, dont toute 
l'armée avoit regretté le départ, après le gain de la 
bataille d'Hastenbeck, pour passer aux ordres du 
maréchal de Richelieu, il courut parmi les soldats 
le mot de dire qu'il étoit arrivé en poste, derrière 



252 CAMPAGNES [1759] 

sa voiture, 10.000 grenadiers. Cet enthousiasme 
commun au peuple ne fut pas de durée et l'on vit 
que ce maréchal eût mieux fait pour sa gloire de 
jouir à Paris de sa première réputation ; son infirmité 
lui en donnoit le moyen. Il vint compromettre sa 
réputation à la fin de cette campagne, où il fui 
obligé de partir et de laisser l'armée avant sa sépa- 
ration. Nous verrons par la suite comme il revint à 
l'armée, pour s'y compromettre encore davantage. 

L'armée fit encore une marche rétrograde ; le quar- 
tier général s'établit à Klein-Linden, vers la gauche, 
la droite à Annerod, Giessen à peu près en avant du 
centre. L'armée occupa ce camp environ six semaines. 

Le maréchal d'Estrées, qui, à cause de son infir- 
mité, en étoit parti pour Paris après quelques 
jours de séjour, fut, quinze jours après, suivi du ma- 
réchal de Contades, qui eut ordre de se rendre à 
Versailles et de remettre le commandement de l'ar- 
mée à M. le duc de Broglie, à cette époque le quin- 
zième lieutenant-général de ceux employés à l'ar- 
mée. Cela donna de la jalousie et beaucoup d'hu- 
meur à tous les intéressés, ce que la Cour avoit prévu 
et avoit en conséquence fait dire à chacun d'eux, 
par le maréchal de Contades, que, comme elle regar- 
doit la campagne finie, puisqu'on touchoit au 15 de 
novembre, ils étoient les maîtres de quitter l'armée 
avant son départ pour ses quartiers d'hiver, que le 
Roi les y aulorisoit, ce qui calma beaucoup cette 
humeur, et trois ou quatre seulement la quittèrent, 
mais, vers le 30 novembre, le maréchal de ('ontades 
parti, tous les corps s'empressèrent d'aller faire leurs 
compliments au duc de Broglie de la satisfaction 
(jLi'ils avoient de se trouver à ses ordres. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 253 

Ses premières opérations militaires, comme com- 
mandant de l'armée, furent de faire deux fourrages 
critiques, exécutés très près des ennemis et sur les- 
quels il leur étoit très aisé de porter des inquiétudes, 
mais l'un et l'autre se firent sans la moindre opposi- 
tion de leur part. 

A cette époque, la saison étoit déjà très froide et 
dans les deux armées en présence chacun des 
généraux qui les commandoient ne vouloit quitter 
le champ de Mars qu'après son ennemi. 

Le duc de Broglie, pour y déterminer le prince 
Ferdinand de Brunswick, ordonna au marquis de 
Voyer^ lieutenant-général, de partir avec douze 
bataillons de ceux à ses ordres du camp du Bas- 
Rhin, pour qu'ils eussent à se rendre de suite dans 
la principauté d'Hachenbourg et, le 5 de novembre, 
le marquis de Vogué, à ses ordres la brigade de Pi- 
cardie, celle de la Tour-du-Pin, une brigade de 
cavalerie et un régiment de hussards, partit du 
camp de Rlein-Linden pour se porter avec ce corps 
dans la principauté d'Hachenbourg, s'y joindre à 
M. deVoyer et, par ce mouvement, se portant sur les 
derrières des ennemis, gêner si fort leurs subsis- 
tances, que cela les obligeât à quitter leurs positions 
vis-à-vis Giessen et les déterminât à prendre leurs 
quartiers d'hiver. Ces deux corps [furent] réunis 
dans le pays d'Hachenbourg; celui du marquis de 
Vogué marcha à Herborn. 

1. Marc-René, marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, 
ministre de la Guerre, et neveu du marquis d'Argenson, ministre 
des Affaires étrangères, né en 1722, maréchal de camp en 1752, 
lieutenant-général en 1758, mort en 1782. 



254 CAMPAGNES [1759] 

PeiulaiU noire seconde marclie, qui nous metloit 
en mesure d'y arriver, j'élois à la tête de notre 
colonne, où étoit le marquis de Vogué. Nous enten- 
dîmes tirer beaucoup du canon à notre droite et non 
loin de nous. Compatriote du marquis de Vogiié, je 
lui demandai ce que c'étoitque ce canon ; sa réponse 
fut que ce devoit être le marquis de Voyer qui faisoit 
à Dillenbourg la même opération que nous allions 
faire à Herborn, c'est-à-dire le prendre et les 
troupes qui y étoient dedans ainsi qu'à son château. 

Au début de cette même campagne, le régiment 
avoit passé par Herborn, où il avoit fait un séjour de 
quatre jours, pendant lesquels j'avois été me pro- 
mener à Dillenbourg, qui n'en est éloigné que 
d'une lieue, et j'y avois examiné avec bien du soin 
le château, qui est un carré, à chacun de ses angles 
un très bon bastion, les courtines en très bon état, 
couvertes de demi-lunes, le tout revêtu en très belle 
et bonne maçonnerie, les fossés profonds et larges, 
un bon chemin couvert, mais point palissade ; et, 
parcourant ce château avec quelques-uns de mes 
camarades, je leur disois que je m'estimerois heu- 
reux d'avoiràle défendre, avec une garnison de 300 
hommes et quelques pièces de canon ; nous étions 
tous d'accord sur cette satisfaction. 

Ce souvenir me détermina à répondre à M. le 
marquis de Vogué : « Quant à la ville de Dillenbourg 
(dominée de trente toises d'élévation par le châ- 
teau et dont le jet d'une pierre lancée de sa som- 
mité arriveroit sur la place de cette petite ville), il 
s'emparera sans difficulté de la cité, mais, pour le 
château, s'il y a seulement 100 hommes, il ne le 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 255 

prendra pas et, si l'officier qui les commande se 
rendoit, le prince Ferdinand devroitle faire pendre, 
car, pour peu qu'il y ait pensé, il lui a été aisé de se 
pourvoir de vivres au moins pour un mois, se trou- 
vant en position si sûre. — Vous m'étonnez, me 
riposta ce général; j'étois présent lorsqueM. Dauvet \ 
lieutenant-général, a dit au duc de Broglie, qui ne 
connoît pas plus que moi Dillenbourg, que l'on 
entreroit dans ce château à cheval. » Ma réponse 
fut : « Par la porte, si on la laisse ouverte, mais je 
dois penser que nous verrons le contraire. » 

Comme nous approchions d'Herborn, nous aper- 
çûmes environ 80 chevaux, hussards de Luckner, 
qui, s'apercevant que quelques escadrons dirigeoient 
leur marche vers la rivière qui traverse là cette autre 
petite ville, s'empressoient à toutes jambes de l'éva- 
cuer. 

M. de Nordman ~, lieutenant-colonel du régiment 
de hussards aux ordres de M. de Vogué, avoit, la 
veille, tenté de prendre Herborn, ayant avec lui un 
détachement de 300 hommes d'infanterie, mais il 
avoit été repoussé. 

Le rempart de cette petite ville étoit très élevé et 
à l'abri d'un coup de main, excepté que l'on eût été 

1. Louis-Nicolas, marquis d'Auvet, mousquetaire en 1730, 
guidon des gendarmes d'Orléans avec rang de lieutenant-colo- 
nel en 1734, mestre de camp en 1738, brigadier en 1745, 
maréchal de camp en 1748, lieutenant-général en 1759, grand- 
croix de Saint-Louis en 1774, mort en 1781. 

2. Le manuscrit porte « Dormane ». Il s'agit probablement 
d'un parent de Sigismond Nortmann, né en Silésie en 1715, 
qui passa en 1745 du service d'Allemagne au service de France 
et se retira de l'armée en 1748. 



256 CAMPAGNES [1759] 

muni (l'rcliolles assez Ioniques et que l'atlaque se fût 
faite sur deux ou trois j)oiuts et peutlant la nuit, ou 
avant le point du jour. L'infanterie qui y étoitconsis- 
loit à 80 hommes ; l'offieier (jui les eommandoit y 
avoitfort bien disposé la défense de ces deux |)ortes, 
qu'il avoil fait créneler et fait derrière un retran- 
chement avec du fumier. 

Le marquis de Vogué, instruit de la résistance de 
la veille, fit sommer ce commandant, dont la réponse 
fut que, s'il y avoit du canon, il étoit déterminé à 
ne pas faire une défense inutile, qu'il abandonne- 
roit la place et se retireroit à son armée, qu'il 
demandoit qu'il lui fût permis d'envoyer un des offi- 
ciers à ses ordres pour voir de ses yeux si nous avions 
du canon, ce qui lui fut octroyé. 

Pendant ce pourparler, le marquis de Vogué avoit 
fait passer le ruisseau à deux escadrons de hussards 
et deux de cavalerie, pour que de tout ce qui étoit 
dans la ville rien n'en pût sortir. 

L'officier envoyé par le commandant pour recon- 
noître nos canons arriva et, après lui avoir montré 
les huit pièces des régiments de ces deux brigades, 
le marquis de Vogué lui dit : « Il est telle heure, 
vous pouvez retourner à votre commandant, et si, 
une demi-heure après votre rentrée dans la ville, 
vous ou tout autre ne venez me dire que tout ce qui 
est dans la ville se rend prisonnier de guerre, ces 
huit canons vont faire sauter vos portes, la ville au 
pillage et sa garnison passée au fil de l'épée ; telle est 
ma première et dernière proposition, à quoi j'ajoute 
que vous conserverez les équipages des officiers et 
soldats prisonniers de guerre. » Cet officier rentra 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 257 

dans la ville et, un quart d'heure après, le comman- 
dant en sortit et accepta la capitulation proposée, ce 
qui fut exécuté l'instant d'après, et les deux brigades 
d'infanterie y furent logées avec le quartier général 
[3 janvier 1760]. 

Le soir du même jour. M, de Vogué fut 
instruit que son collègue, M. de Voyer, avoit fait 
tirer deux cents coups de canon sur le château 
de Dillenbourg, comptant en imposer à sa garnison, 
qui n'en avoit fait compte, de même que de la 
sommation effrayante qu'il avoit faite à cette garni- 
son ; qu'enfin, par arrangement, il avoitété convenu 
que du château on ne tireroit pas sur la ville, comme 
de la ville on n'insulteroit d'aucune manière le châ- 
teau, dont la garnison étoit de 220 hommes. 

Par cet arrangement convenu, M. de Voyer rem- 
plissoit les vues du duc de Broglie, l'opération des 
vingt bataillons et douze escadrons employés dans 
cette partie ayant pour but de forcer le prince Fer- 
dinand à prendre ses quartiers et l'éloigner autant que 
possible de pouvoir rien entreprendre sur la ville de 
Giessen, abondamment pourvue de vivres et d'une 
bonne garnison aux ordres de M. du Blaisel, à cette 
époque maréchal de camp. 

Car il étoit plus que probable que, quand bien 
même il eût pris le château de Dillenbourg, on l'eût 
abandonné par l'éioignement où il se trouvoit de la 
ligne des quartiers d'hiver que le duc de Broglie se 
proposoit de donner à son armée ; mais l'avantage 
eût été considérable, en évitant l'événement fâcheux 
dont je parlerai ci-après, et la précaution que l'on 
eût pu prendre de faire sauter un des bastions de 

17 



258 CAMPAGNES [1759] 

ce château eût évité le siège que l'on fut obligé d'en 
faiie à l'ouvcrUirc de la campagne suivante, dont 
deux brigades d'infanterie et vingt pièces de canon 
de siège furent occupées pendant vingt et un jours, 
et ce château ne se rendit que lorsqu'il fut un tas de 
pierres. 

Comme j'eus, à cette époque, l'occasion de voir 
souvent le marquis de Vogué, j'avois celle de lui 
parler de ce château en lui ramenant la reddition de 
compte qu'en avoit faite le général Dauvet au duc de 
Broglie, 

L'événement fâcheux qui suivit les arrangement 
et concordat faits par M. de Voyer et le com- 
mandant de ce château fut que M. de Voyer se 
porta en arrière avec dix des douze bataillons à ses 
ordres et sa cavalerie, pour cantonner les uns et les 
autres dans des villages, laissant deux bataillons 
suisses à Dillenbourg et, à une lieue en avant d'eux, 
de l'autre côté de la rivière, 200 dragons aux ordres 
de M. de La Chassagne \ lieutenant-colonel de 
Beauffremont. 

M. de Paravicini-, lieutenant-colonel, comman- 
doit les deux bataillons suisses à Dillenbourg. 
Instruit qucLuckner, avec un corps assez nombreux, 

1. Firrain-Aimé Dassier de La Chassagne, né à Lyon en 
1702, volontaire en 1720, capitaine en 1721, rang de lieutenant- 
colonel et commandant de dragons à pied en 1748, pourvu 
d'une compagnie en 1755, lieutenant-colonel en 1757, retiré 
en 1763. 

2. Jean-Baptiste de Paravicini, néàCoire, capitaine au régi- 
ment de Waldner en 1735, chevalier de Saint-Louis en 1741, 
lieutenant-colonel au même régiment en 1754, brigadier en 
1758, tué le 7 janvier 17G0. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 259 

avoit été envoyé par le prince Ferdinand pour pro- 
téger les derrières de son camp, ayant donc des avis 
que ce corps étoit en mouvement, il avoit poussé 
ses deux compagnies de grenadiers sur le chemin 
par où il pensoit que ce corps pourroit venir à lui, 
se croyant assuré d'être instruit s'il prenoit l'autre 
route où étoient les 200 dragons, et éviter, par 
cette double précaution, toute surprise. 

Je passe à M. de Vogué et à la division à ses 
ordres. Herborn formant une petite ville plus consi- 
dérable que Dillenbourg, ce général y tenoit ensemble 
les huit bataillons à ses ordres, ses hussards sur le 
bord de la rivière, de fortes patrouilles en avant pour 
avoir à chaque instant des nouvelles des ennemis, 
et sa cavalerie cantonnée dans les villages, derrière 
et le plus près possible d'Herborn ; telle étoit sa 
position. 

Le corps de Fischer, aux ordres de M. de Voyer, 
occupoit un village sur le l)ord de la rivière, 
à sa rive gauche, intermédiaire de Dillenbourg à 
Herborn. J'observe ici qu'étoit avec Fischer le régi- 
ment d'Orléans cavalerie, dont étoit mestre de camp 
M. le marquis de Conflans, fils de feu le maréchal 
d'Armentières, qui, par son amour des troupes 
légères, y avoit assimilé son régiment d'Orléans 
cavalerie. 

M. de Vogiié, donc, instruit que les ennemis étoient 
en mouvement près de lui, ignorant parfaitement 
quel pouvoit en être le nombre, forma un détache- 
ment de 800 hommes d'infanterie et 200 che- 
vaux et en donna le commandement à M. le mar- 
quis de Bréhant, colonel de Picardie, et deux pièces 
de canon de régiment. 



260 CAMPAGNES [1759] 

Nous nous mîmes en marche au point du jour. 
Après avoir (ait deux lieues de l'autre côté de la 
rivière qui traverse Herborn, nous arrivâmes à un 
village où nous trouvâmes des feux encore allumés 
dans tout son pourtour ; nous y fûmes instruits qu'un 
corps de 4.000 liommes des ennemis y avoit passé 
la nuit et qu'il en étoit parti au point du jour. Le 
détachement ne poussa pas plus avant sa marche, 
mais bien des patrouilles achevai sur tous les points, 
pour avoir des nouvelles, car des paysans il ne fut 
possible de tirer le moindre indice certain, tant ils 
étoient à la dévotion de leurs troupes ou alliées. La 
plupart des hommes avoient même fui de ce village, 
où il ne restoit que les femmes, les enfants, les 
vieillards et des infirmes. Nous passâmes là tout le 
jour ; c'étoit celui de la veille des Rois et le froid 
étoit excessif. 

A la nuit, je fus détaché, avec la compagnie des 
grenadiers et 50 fusiliers du régiment de Picardie, sur 
un mamelon très élevé qui dominoit le village, et nous 
y passâmes cette nuit au bivac, par un temps alïVeux 
de vent, de grésil et de froidure. Nous y établîmes 
des feux à l'aide desquels le mauvais temps fut sou- 
tenu avec l'attention de tourner tantôt le devant, 
tantôt le derrière. Nous fîmes là les Rois, avec de 
l'eau-de-vie et du pain de munition, et la gaieté nous 
y soutint. Les deux capitaines, M. de Saint-Maurice ^ 
et moi, fîmes les frais de la fête, qui ne furent pas 
bien coûteux. 

1. Jean-Charles Ardoin de Saint-Maurice, né à Verges 
en Frunche-Comté en 1713, cadet en 1727, brigadier en 1729, 
lieutenant en 1734, capitaine de grenadiers en 1707, com- 
mandant de bataillon en 1762. 



[1759] DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 261 

Au soleil levant, notre ordre portoit de descendre 
au village et, comme le jour du lendemain fut une 
brume et de la neige et point de soleil, nous atten- 
dîmes qu'il nous arrivât du village un sergent et 
quinze hommes, qui vinrent nous remplacer pour, 
découvrant de cette sommité une partie de la cam- 
pagne, y servir de vedettes et avertir le général de 
ce qu'ils découvriroient. Lorsque nous descendions, 
il parut à plusieurs de nous que nous entendions 
quelques coups de canon, mais comme ce bruit ne 
fut que d'un instant, nous pensâmes qu'il pouvoit 
venir du côté de Dillenbourg et sa cessation nous 
fit croire que c'étoit peu de chose. Nous fûmes 
nous réchauffer et nous reposer.. 

Toute la journée se passa dans ce même village. 
M. de Bréhanty donna à dîner à tous les officiers de 
son détachement, d'où, sortant du village, nous vîmes 
arriver, à un hameau situé sur un petit mamelon à 
un demi-quart de lieue de nous, une troupe de cava- 
lerie — il étoit alors trois heures et demie — et en 
même temps trois hommes à cheval qui venoient à 
nous. Notre vedette de notre mamelon avoit averti 
de cette venue au moment même que nous l'aperce- 
vions. Ces trois cavaliers étoient un officier d'Orléans 
cavalerie et deux cavaliers ; ils rendirent compte 
que c'étoient M. de Conflans et son régiment qui 
arrivoient là avec le projet d'y passer la nuit. 

M. de Bréhant et les officiers qui étoient avec lui 
rentrèrent dans le village et chacun fut chez soi. Je 
restai avec M. de Bréhant qui me dit : « Je vais 
vite écrire un mot à Conflans pour savoir les rai- 
sons qui l'ont amené ici. » Instruit qu'ils étoient 



262 CAMPAGNES [1759] 

fort liés, parce que j'en avois été témoin à Metz où 
nous avions été en garnison ensemble, je dis à 
M. de Bréhant : « Il v a tout près pour l'y aller voir: 
voulez- vous y aller? je vous accompagnerai. Voilà la 
nuit qui va tomber, il faut y aller à pied, car, incer- 
tains des chemins et tout glacés, nous serons plus 
en sûieté de cette manière. » Il prend son parti et 
nous sortons de chez lui. Avant de quitter le village, 
il fait établir un détachement de 100 hommes, pour 
aller occuper le mamelon dont j'ai parlé; cela fait, 
nous sortons pédestrement du village. 

La nuit tomboit et les feux du régiment d'Orléans 
éclairoient notre direction. De temps en temps je me 
tournois pour reconnoître ce qui pourroitnous servir 
pour notre retour. « Que regardez-vous ? » me disoit 
IVI. de Bréhant. — « Le chemin que nous devons 
tenir pour notre retour, afin de ne pas nous égarer. » 
Car, sans lui en rien dire, je prenois à mon compte 
de l'avoir engagé à faire cette course et d'avoir quitté 
son détachement. Jel'avois fait de vivacité, il le fai- 
soit de même, et je ne voulus pas le troubler par des 
réflexions tardives et le priver de se voir à pareil 
rendez-vous avec M. de Conflans. J'avois été à Metz 
trop souvent témoin de leur désir ardent de se trouver 
à la guerre. 

La nuit étoit des plus obscures. Malgré les glis- 
sades que nous faisions sur la glace, d'où s'ensui- 
voient quelques chutes, nous arrivons aux pre- 
mières sentinelles. Après avoir été reconnus parées 
postes, nous nous faisons conduire chez lui : logé 
dans un taudis, derrière son régiment, qui étoit 
campé dans des vergers, nous le trouvâmes éclairé 



[1759J DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 263 

d'une lampe, un grand bassin de lait sur la table, 
un officier de son régiment avec lui et un valet qui 
coupoit du pain très noir qu'il mettoit dans ce lait. 
Il nous dit : « C'est là notre souper ; si vous voulez 
le partager, à votre service ; il y a deux jours que 
je vis de cela. ))M. de Bréhant lui dit : « Comment ! 
il y a une heure et demie au moins que tu sais que 
je suis près de toi? Il falloit m'adresser quelqu'un, 
je t'aurois envoyé du pain, du vin et quelques mor- 
ceaux de veau ou de gigot. » La plaisanterie fut d'un 
moment, après quoi M. de Bréhant lui dit : « Je 
suis venu pour que tu me dises un peu des nou- 
velles et savoir si tu as quelques notions d'un corps 
qu'on dit de 4.000 hommes parti hier matin 
du village que j'occupe ; j'ignore s'ils sont plus 
ou moins de ce nombre, mais hier, à une lieue 
et demie d'ici, quelques détachements de Fischer 
et de mon régiment nous avons guerroyé plus de 
trois heures avec leurs hussards et dragons. Leur 
infanterie tenant toujours les bois, nous n'avons 
pu juger de ce qu'ils sont. A la nuit, les troupes 
à cheval se sont réunies en bataillon sur la lisière 
du bois ; nous en avons fait de même à l'extrémité 
de la plaine qui nous séparoit. Comme je voyois 
qu'ils étoient plus nombreux que moi, j'ai marché 
la nuit précédente une heure et demie et vins 
en passer le reste à une lieue d'ici. Toute la jour- 
née j'ai été à cheval ; je l'ai employée à être instruit 
de ce qu'ils étoient devenus et, sur les deux 
heures de l'après-midi, j'ai reçu une estafette de 
Fischer, qui me dit que le détachement que 
j'avois vu hier et perdu de vue à la nuit avoit sur- 



204 CAMPAGNES [1759] 

pris, pendant la nuit dernière, les 200 dragons aux 
ordres de M. de La Chassagne et que tout avoit 
été fait prisonnier; que de là ee détachement s'étoit 
porté à Dillenbourg, y avoit battu le régiment 
suisse qui y étoit et y avoit fait grand nombre de 
prisonniers, ce qui a déterminé ma retraite de ce 
côté, où plus sûrement je puis gagner Herborn, et 
c'est le hasard de ta rencontre qui m'a instruit que 
tu étois ici. » Comme il n'avoit plus rien à nous 
dire, nous le quittâmes et revînmes à notre village. 

Vers les neuf heures du lendemain, M. de Bré- 
hant reçut ordre de M. de Vogué de se replier sur 
Herborn ; il fit part de cet ordre à M. de Conflans, à 
qui Fischer avoit mandé qu'il s'étoit replié à un 
quart de heue d'Herborn. 

A midi, nous quittâmes notre village. Notre marche 
se fit tranquillement, mais avec plus de difficultés ; le 
temps s'étoit mis au dégel, nous trouvâmes la rivière 
un peu grossie et je ne sais par quelle raison on 
nous la fit passer au-dessus de la ville, sans aller 
chercher le pont, à un gué où néanmoins les sol- 
dats avoient de l'eau jusqu'aux genoux ; d'autant 
qu'après l'avoir passée, nous longeâmes la rive gauche 
pour nous porter vis-à-vis Herborn, où nous joi- 
gnîmes, sur les hauteurs qui sont entre le midi et le 
couchant, nos deux brigades en bataille. Là je deman- 
dai pourquoi on avoit fait guéer notre détachement ; 
je n'ai eu d'autre éclaircissement que, lorsque l'ordre 
avoit été donné, il n'y avoit presque pas d'eau à cette 
rivière, qu'on doit considérer plutôt comme un tor- 
rent. 

Pendant la nuit que ces deux brigades passèrent 



[1759] DE MERCOYROL DE BEA.ULIEU. 265 

au bivac, le temps se mit au nord et le froid fut 
très sensible. Le lendemain, au point du jour, on se 
mit en marche avec le temps le plus serein et le 
plus beau soleil possible. 

M. de Voyer, avec la division à ses ordres, faisoit 
retraite aussi pour gagner le pays d'Hachenbourg. 
Aucune des deux divisions ne vit trace des ennemis. 

Ce qui avoit déterminé notre retraite étoit l'ordre 
qui en étoit venu à ces deux officiers généraux de la 
part du duc de Broglie. Son mouvement avoit pro- 
duit ce qu'il en avoit espéré, c'est-à-dire que le prince 
Ferdinand lèveroit son camp et se détermineroit à 
aller chercher ses quartiers. Mais comme, dans ce 
mouvement général, il avoit 15.000 ou 18.000 
hommes pour aller hiverner en Westphalie, il lui 
étoit très facile d'arriver sur le marquis de Vogué 
et successivement sur M. de Voyer; pour éviter tout 
échec, il leur avoit ordonné de se retirer de suite 
dans le pays d'Hachenbourg. 

Avant de terminer l'expédition de ces deux divi- 
sions, je dois dire comment les deux bataillons 
suisses aux ordres de M. de Paravicini, qui en étoit 
lieutenant-colonel, furent surpris à Dillenbourg. 
M. de Paravicini, instruit qu'un corps des ennemis, 
non éloigné de lui, y étoit arrivé..., pour se mettre à 
l'abri de toute surprise, [étant] couvert dans un des 
points en avant de lui par 200 dragons, vou- 
lut accroître de prévoyance et pour cet effet fit par- 
tir les deux compagnies de grenadiers à ses ordres, 
leur indiquant le village où elles dévoient s'aller éta- 
blir, y être très alertes et, au moindre indice qu'elles 
auroient que les ennemis marcheroient sur elles, se 



266 CAMPAGNES [1759] 

replier sur Dillenbourg. M. de Paravicini avoit étal)li 
une garde au pont ; cette garde avoit une avancée de 
quelques hommes à l'autre bout du pont, l^es deux 
pièces de eanon de son régiment étoient établies à 
l'entrée du pont, du côté de la ville. L'ordre qu'il 
avoit donné à son régiment étoit qu'à la première 
alarme de jour ou de nuit, le rendez-vous seroit à 
l'emplacement où étoient les canons. 

Le matin du jour des Rois, à huit heures, les sol- 
dats de garde à l'avancée virent partir du bois vis- 
à-vis d'eux des vêtus de rouge, marchant sur une 
seule file, les fusils en écharpe sur les épaules, les bras 
croisés et les mains sous leurs habits. A cette manière, 
ils pensèrent que c'étoient les deux compagnies de 
leur régiment, parties depuis deux ou trois jours, et 
que c'étoient elles qui arrivoient ; le sergent qui les 
commandoit le pensa de même, mais, lorsqu'il s'a- 
perçut que la longueur de cette file dépassoit le 
nombre de deux compagnies de grenadiers de son 
régiment, il fit prendre les armes à sa troupe et 
envoya un soldat avertir le capitaine qui étoit à l'autre 
bout du pont. Les ennemis, témoins et à vue de voir 
ce que faisoit cette avancée, et le soldat envoyé à 
l'autre bout du pont, prirent alors la course, se 
saisissant de leurs armes, et vinrent gagner le bout 
du pont. L'avancée fit feu sur eux, mais fut forcée 
de se replier sur le poste du capitaine. Comme les 
premiers des Hanovriens arrivés n'étoient pas en 
force, ils n'osèrent se porter en avant et là s'établit 
un feu de mousqueterie entre eux et le poste du 
capitaine suisse, qui avoit envoyé son tambour pour 
battre l'alarme afin que chaque officier et soldat eût 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 267 

à se rendre au lieu indiqué. M. de Paravicini et ses 
deux fils furent des premiers au rendez-vous et, à 
mesure que l'on arrivoit, l'on se formoit et on eom- 
battoit. 

Les ennemis en faisoient de même ; ils vou- 
lurent tenter d'arriver en colonne par le pont, mais 
cinq ou six coups de canon y frappèrent si à point 
qu'ils quittèrent ce projet et, voulant profiter du 
moment de l'étonnement qu'éprouve toute troupe 
surprise, ils firent deux troupes de 400 hommes 
chacune, dont l'une se dirigea laissant le pont à 
droite, l'autre à gauche, avec ordre de passer la 
rivière et de venir chacune attaquer le flanc des 
troupes qui défendoient le pont, ce que ces deux 
troupes exécutèrent avec courage. 

Les deux bataillons suisses étoient de 300 
hommes chacun, y compris les grenadiers; les 
grenadiers manquoient à M. de Paravicini ; il n'avoit 
donc que 500 hommes (à déduire même au moins 
100 qui n'étoient pas encore arrivés au rendez-vous 
et les gardes de police et quelques malades), qui, 
accablés d'une mousqueterie de 2.000 hommes de 
front et de celle de 800 hommes divisés sur leurs 
flancs, continuoient à se battre avec acharnement, 
mais M. de Paravicini, percé de trois coups de 
feu et tombé mort, plusieurs officiers tués ou blessés, 
dont un des fds de M. de Paravicini \ la plupart 
des soldats tués ou blessés, le reste fit battre la 
chamade et se rendit prisonnier de guerre ; ainsi ce 
régiment avec son canon fut pris dans son entier, à 

1. Joseph de Paravicini, capitaine au régiment de Waldner 
et chevalier de Saint-Louis en 1760. 



268 CAMPAGNES [1759] 

l'e.xception des deux compagnies de grenadiers 
[8 janvier 1760]. 

L'oflicier commandant le détachement des enne- 
mis, craii^nant sans doute que M. de Voyer et 
M. de Vogiié ne marchassent sur lui, établit les 
blessés dans des maisons, laissa deux chirurgiens 
pour en avoir soin et quelques hommes pour leur 
sûreté, augmenta la garnison du château de 100 
hommes et du même jour quitta Dillenbourg en se 
retirant par où il éloit venu. Quant à la perte de 
tués et blessés, elle fut égale de part et d'autre. 

Tous ceux qui connoissoient M. de Paravicini le 
regrettèrent beaucoup. Si les dragons de BeaufTre- 
monl n'eussent pas été enlevés, sans échappatoire 
d'un seul homme sur 200 qui pût porter nouvelles, 
M. de Paravicini, instruit, eût manœuvré de manière 
que les ennemis n'auroient fait aucun préjudice à 
son régiment. Celui-ci eut les regrets des troupes 
et M. de T. a Chassagne tout le blâme. 

Pour terminer cette campagne, il ne me reste plus 
qu'à parler du siège de Marbourg et de celui de 
Munster. 

Dans le château de la première de ces villes, on 
avoit laissé 700 hommes de piquets de diffé- 
rents régiments et tous de notre camp de six se- 
maines à Rlein-Linden. Les ennemis en firent le 
siège, qui fut l'objet de huit jours, au bout desquels 
la garnison fut faite prisonnière de guerre. Le com- 
mandant de celte garnison acquit peu de gloire ; il 
pouvoit tenir davantage, il ne le fit pas : ce fut aussi 
la fin de ses services. 

Munster étoit défendu par une garnison de 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 269 

2.000 hommes aux ordres d'un brave et bon lieute- 
nant-colonel d'infanterie, M. de Boisclaireau \ qui 
fît une défense de trente jours de tranchée ouverte, 
causa beaucoup d'inquiétude, de mal et de soins aux 
ennemis et surtout beaucoup de pertes en tués, bles- 
sés et malades qu'il occasionna aux troupes qui l'atta- 
quoient ; il les avoit habituées à de petites sorties qui 
les tenoient continuellement sous les armes dans les 
tranchées. Instruit qu'un camp de trois bataillons 
faisoit partie de celui de circonvallation, il ordonne 
1.200 hommes d'infanterie, 100 chevaux et, sûr de 
trouver ce camp dans la sécurité, il y marche à onze 
heures du soir. Les premières sentinelles sont sur- 
prises et égorgées ; il entre dans le camp, qu'il trouve 
endormi ; les troupes qui y reposent y reçoivent le 
réveil et en même temps la mort ; lassé d'égorger, 
il fait mettre le feu à ce camp, se retire et rentre 
dans sa place, sans perte que de 7 ou 8 soldats, 
après avoir causé aux ennemis celle de 700 à 
800 hommes et une terreur générale, dont il les 
alarma à chaque instant pour le reste du temps de 
ce siège. Sa place ouverte, il fut sommé et menacé 
d'un assaut ; il demanda vingt-quatre heures pour 
répondre ; elles lui furent accordées ; il dressa les 
articles de la capitulation. Sa belle défense et sa fer- 
meté à soutenir l'assaut dont on le menaçoit lui 

1. Paul-Ignace Guéroult de Boisclaireau, cadet en 1724, 
enseigne dans le régiment de Mauconseil en 1726, capitaine de 
grenadiers en 1747, commandant de bataillon en 1754, lieute- 
nant-colonel au régiment de Durfort, puis brigadier en 1759, 
maréchal de camp en 1762, gouverneur d'Oléron en 1767, 
commandeur de Saint-Louis en 1779, mort en 1781. 



270 CAMPAGNES [1750] 

firent obtenir tout ce qu'il demandoit, et il en sortit 
avec les honneurs de la guerre. Sa récompense fut 
d'être fait brigadier et d'acquérir de l'estime cl de 
l'honneur. Comme je n'étois pas de ce siège, je ne 
puis entrer dans le détail des belles actions que firent 
les troupes. 

La brigade de Picardie et celle de la Tour-du-Pin, 
après toutes les marches et contremarches dans le 
pays d'Hachenbourg, se rendirent en trois marches 
à Cologne, ville qui leur étoit destinée poury passer 
leurs quartiers d'hiver, où elles arrivèrent le 22 du 
mois de janvier ; il étoit temps de prendre un peu 
de repos. 

Le duc de Broglie fut créé maréchal de France 
du 6 décembre 1759, et tous les chefs des 
régiments, lorsqu'ils en furent instruits, s'empres- 
sèrent de lui en faire leurs compliments ; toute l'ar- 
mée prit part à son élévation rare d'être promu à 
ce grade à l'âge de quarante ans. Sa gloire fut donc 
vivement intéressée à mettre tous ses talents en 
œuvre pour justifier le choix que Sa Majesté avoit 
fait de lui, voulant lui confier, la campagne pro- 
chaine, les forces de son Empire. 

Le maréchal duc de Broglie, par des lettres circu- 
laires, recommanda à tous les chefs des corps de 
tenir la main pour que tous les régiments fussent 
bien réparés d'armes, d'habits et de tout ce qui leur 
étoit nécessaire pour la campagne. 

Au mois de février [1760], il ordonna qu'il fût 
formé par chaque bataillon d'infanterie une troupe 
d'élite de 50 hommes, sous la dénomination de 
chasseurs ; qu'il fût choisi un capitaine plein de 



[1759] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 271 

volonté et un lieutenant pour être attachés et com- 
mander chacune de ces troupes de 50 hommes. 
Il étoit dit dans cet ordre qu'on les exerceroit à bien 
tirer autant que possible. On y prévenoit que, 
pendant la campagne, quatre compagnies de gre- 
nadiers et quatre de chasseurs formeroient par 
brigade un bataillon, qu'à ce bataillon, pour le com- 
mander, il seroit nommé un commandant de batail- 
lon de la brigade ; l'on prévenoit que l'ordre étoit 
donné que toute la poudre et pierre à fusil néces- 
saires pour leur instruction leur seroient fournies. 
Cet ordre fut lu à tous les officiers présents au corps. 

Je prévis que je serois le premier capitaine du régi- 
ment, par le rang que j'y tenois, qui désireroit d'y 
être employé ; en conséquence, je me fis inscrire pour 
commander une de ces compagnies. Les autres capi- 
taines du régiment furent MM. de Foucault ^ Sala- 
bert^ et de Noyel^ tous remplis de la même volonté 
qui m'animoit. 

Deux jours après, la composition de ces troupes 
fut faite ; les hommes qu'on nous donnoit n'étoient 
pas tous, bien s'en faut, du leste et du robuste, 
comme le maréchal duc de Broglie l'indiquoit ; 
j'en dis un mot à M. de Farges ^, notre lieu- 

1. Louis-Daniel Foucault, lieutenant en 1748, capitaine en 
1757. 

2. Joseph-Hector Salabert de Mingin, né à Astaffort, au dio- 
cèse de Condom, en 1731, lieutenant enl745, capitaine en 1755. 

3. Jean-Baptiste de Noyelle, né à Lyon en 1722, quitta le 
service en 175.3. 

4. Joseph-Marc de Farge ou Desfarges, né à Marsigny-sur- 
Loire, lieutenant en 1720, capitaine de grenadiers en 1747, 
commandant de bataillon en 1752, lieutenant-colonel en 1757, 
mort en 1762. 



272 CAMPAGNES [^759] 

tcMianl-eolonel à cette époque, et à M. Duvivier^ 
notre major. M. Diivivier me dit : « Je coniiois 
votre attache pour vos drapeaux ; les grenadiers 
et chasseurs peuvent, un jour de bataille, ne pas 
se trouver au régiment et être employés ailleurs ; 
privés donc de cette élite en ofïiciers et soldats, 
vos drapeaux ne seront-ils pas exposés ? » 11 avoit 
[raison] de penser que je leur étois très attaché; aussi 
ma réponse fut de lui dire : « Faites le choix qu'il 
vous plaira ; nous tâcherons de recréer ces mêmes 
hommes ; nous y mettrons tant du nôtre que nous 
les rendrons dignes de leur destination, celle de 
servir avec les grenadiers. » 

Ce choix fait, comme premier capitaine, je fis 
part aux trois autres, qui se plaignoient de la com- 
position de la troupe, de la conversation que j'avois 
eue à cet égard avec le major, de son observation 
et de ma réponse ; [j 'étois] sûr de les trouver pen- 
sant comme moi et je ne me trompois pas. Nous 
convînmes donc que le surlendemain, au point du 
jour, nous commencerions notre instruction, ce qui 
fut exécuté. 

Soir et matin, cela l'espace de près de trois mois, 
nos compagnies furent parfaitement exercées et très 
obéissantes, si versées à bien tirer que j'étois parvenu, 
après les avoirtenues très longtemps, à [les faire] tirer 
homme par homme, par file, par division, par deux 

1. Jean-Baptiste-Laurent Doys-Duvivier, né en 1711 à 
Vivier près de Tonnerre, mousquetaire en 1729, lieutenant en 
1731, major en 1748, rang de colonel en 1762, mort en 1765. 
Une note d'inspecteur dit que c'était « un homme du plus 
crrand mérite à tous égards y. 



[1759] DE MEHCOYROL DE BEÂULIEU. 273 

divisions et par compagnie. Je me portois souvent à 
la cible qui étoit d'une compagnie de front, et en vérité 
les balles y arrivoient avec une justesse étonnante dans 
un espace de deux cents pas, distance la plus éloignée, 
et, pour accroître leur confiance dans leurs armes, je 
les faisois placer tour à tour sur le flanc de cette cible 
pour qu'ils en vissent par leurs yeux l'effet. Cette 
manière leur avoit élevé le courage et je voyois avec 
le plus grand plaisir leur impatience de faire usage, 
à la guerre et contre les ennemis, de cette arme meur- 
trière. Je passai donc ainsi trois mois à former 
ces 200 hommes. 

Le moment d'entrer en campagne s'approchoit ; je 
la vovois venir, espérant qu'elle me fourniroit l'occa- 
sion de tirer quelque avantage de tous mes soins. Les 
semestriers, arrivant chacun de leur province, 
venoient nous voir à nos essais ; ils étoient tous 
étonnés de voir tel ou tel de leurs soldats qui, lors- 
qu'ils l'avoient quitté, n'osoit les regarder, les fixer 
en face et répondre à leur demande avec la fierté 
que donne le courage, sans sortir du respect que des 
soldats doivent à leurs officiers. 



18 



CAMPAGNE DE 1760 



L'ordre de quitter Coloi^ne et d'entrer en cam- 
pagne nous arrive. L'armée doit s'assemlîler dans 
les environs d'Amœnebourg, ce qui s'efTeclue, et, 
dès notre première marche, M. de La Rochelhulon, 
commandant de bataillon, est nommé pour com- 
mander, pendant la duiée de la campagne que nous 
allons commencer, le bataillon des grenadiers et 
chasseurs de la brigade, qui, pour sa composition, 
est augmenté du bataillon de la Marche-Prince. 
M. Gelb est l'aide-major qui est attaché à ce batail- 
lon. 

L'armée est assemblée avec célérité. Le passage 
de la rivière de l'Ohm, quelque petite qu'elle fût, 
mais très encaissée, annonçoit de grandes difïicultés 
pour la passer si les ennemis v eussent été en force ; 
il falloit donc les y prévenir et de là se porter à 
Clorbacli, position chérie, vu qu'il est notoire et 
depuis plusieurs siècles que qui tient la position de 
Corbach donne la loi et est le maître de la Hesse. 

Le jour de l'arrivée de l'armée sur le bord de 
l'Ohm, on aperçut un camp sur des hauteurs séparées 
par d'autres couvertes de bois, au pied desquelles 
coule cette petite rivière, ce qui donna quelques 
inquiétudes à M. le maréchal [de Broglie], qui, vrai- 
semblablement, n'étoit pas instruit parfaitement de 



[1760J CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. 275 

la force de ce camp, dont la droite et la gauche se 
perdoient dans les bois. On découvroit des pelotons 
de troupes de cavalerie, éparses sur tout le front de 
ce ruisseau. Sur les hauteurs de sa rive droite, 
bordée de positions excellentes, en remontant ce 
ruisseau et sur la droite de l'armée, un corps de 
troupes légères, dragons et quelque infanterie passa 
ce ruisseau; il s'y donna un combat assez vif; les 
ennemis, repoussés partout, commencèrent à éprou- 
ver qu'ils n'étoient pas en force. 

Pendant ce temps, l'armée en panne, on s'occupa 
à faire ime infinité de ponts sur le ruisseau qu'elle se 
proposoit de passer et, à trois heures après midi, elle 
eut ordre de passer, ce qu'elle exécuta sans que le 
passage lui fût disputé et sans que ses ennemis y 
missent le moindre obstacle, et toutes les petites 
troupes que nous avions aperçues se retirèrent sans 
attendre l'approche d'aucune des nôtres. 

Les hauteurs gagnées, l'armée s'y mit en bataille; 
l'artillerie et les équipages arrivés, elle campa, à la 
grande satisfaction du maréchal, qui avoit présumé 
que là il pouvoit être arrêté ; il dut donc au rassem- 
blement prompt de son armée d'avoir franchi cette 
première difficulté. 

Instruit que le prince Ferdinand rassembloit son 
armée à Ziegenhain, il porta la sienne, par la 
marche du lendemain, du passage de l'Ohm, à Neus- 
tadt, où elle séjourna quelques jours, pendant 
lesquels il disposa toutes choses pour la marche 
rapide qu'il se proposoit d'exécuter sur Corbach, se 
rendre maître de cette position qui lui promettoit la 
conquête de la Hesse et de revoir son cher Cassel, 



-i/H CAMPAGNES [1760J 

qu il ;(M)il piiscn i;i;m(l(' a(ï"eclion, — reproclic <|ue 
les critiques lui firent, avec quelque raison, à l'oc- 
casion (le l'allaire de M. du Muy ', à VVarbourg, 
dont nous parlerons lorsque nous serons à cette 
époque. 

Ici va commencer l'aflaire majeure du maréchal 
duc dcBroglie avec le comtcdc Saint-Germain, lieu- 
tenant-général, commandant l'armée qu'aNoit le lioi 
en Westphalie, dont la force étoit de 16.000 à 18.000 
hommes, et, par ordre du Roi, cette armée et son 
généial dévoient exécuter très ponctuclh-ment tous 
les ordres que le maréchal duc de Broglic leur don- 
neroit. 

Conséquemment donc aux opérations que le 
maréchal duc se proposoit, il ordonna à M. de 
Saint-Germain de se porter, sans le moindre séjour, 
à Çorhach, lui inchquant l'heure, l'instant et le jour 
ou lui-même y arriveroit avec toute son armée ; il 
lui faisoit sentir la nécessité de la marche rapide 
qu'il devoit emplover, tout étant prévu pour cette 
marche. 

L'armée en reçoit l'ordre et part; elle marche 
trois jours consécutifs et ai-rive à Corbach. M. de 
Saint-Germain y arrive pendant la nuit [10 juilleti. 
Au point du jour, on est étonné d'entendre nos 
postes avancés se fusiller avec les ennemis ; toutes 
nos troupes légères sont à cheval ; elles attaquent 
quelques escadrons de celles des ennemis, les jettent 



1. Louis-Nicolas-Victor de Félix, comte du Muy, né en 1711 
à Marseille, lieutenant-général en 1748, ministre de la Guerre 
en 1774, mort maréchal de France en 1775. 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 277 

sur quelques escadrons de dragons anglois, les uns 
et les autres sont culbutés et battus. 

Le maréchal de Broglie, qui s'étoit porté, sur le 
compte qui lui en avoit été rendu, en avant de 
Clorbach, où étoit son quartier général, voyant se 
multiplier les ennemis dans un bois entre Sachsen- 
hausen et (lorbach, fait marcher vis-à-vis ce bois 
plusieurs brigades d'infanterie qu'il tire du centre 
de la gauche de l'armée ; vingt pièces de parc y sont 
amenées et il fait établir une canonnade très vive. 
Après deux heures de son eflet, les troupes ont 
ordre d'attaquer ce bois, dont les troupes qui s'y 
trouvoient étoient protégées par quinze pièces de 
canon de parc de leur grosse artillerie, non compris 
celle attachée à cette infanterie. Pour que notre 
infanterie fût à eux, il falloit traverser cent cinquante 
toises de plaine, au bout de laquelle étoit une des- 
cente très rapide de deux cents toises de trajet, et 
de là, pour monter au bois, même trajet à parcou- 
rir, et par une montée très roide, M. de Saint-Ger- 
main attaquoit vers notre gauche le même bois. 
Cette attaque fut poussée par les troupes de l'armée 
du maréchal duc de Broglie avec tant de vigueur 
que, nul obstacle ne ralentissant leur marche, elles 
arrivèrent au bois et culbutèrent tout ce qu'elles 
rencontrèrent. A cet instant, toute ladroite et lecentre 
de l'armée étoient en marche pour se mettre en 
mesure avec les troupes qui formoient cette attaque ; 
on voyoit l'armée du prince Ferdinand qui arrivoit 
successivement et se formoit sur les hauteurs de 
Saclîsenhausen, mais, les ennemis culbutés et chas- 
sés du bois, cette journée fut là terminée. 



278 CAMPAGNES [1760] 

Le prince Ferdinand avoit fait son calcul et avoit 
prévu avec raison que le projet du maréchal de 
Broglic devoit être de se porter et s'emparer de 
Corbach. Dans cette persuasion ils'étoit dit : « Il faut 
l'y prévenir )),et en conséquence avoit mis son armée 
en marche, avant à peu près le même espace de 
terrain à parcourir; mais, parti quelques heures 
après l'armée Françoise, ou ses marches moins 
longues, il arrivoit que toute l'armée du maréchal 
v étoit. Cette armée l'avant donc devancé, il établit 
son camp sur les hauteurs de Sachsenhausen, où il 
mit son quartier général. 

Cette dispute de position coûta aux ennemis envi- 
ron l.OOO hommes; notre perte fut de 400. 

Pendant les premiers jours de séjour au camp de 
Corbach, l'armée retentissoit des plaintes qu'on 
assuroit que faisoit le maréchal duc de Broglie, dont 
il en étoit bien une partie contre M. le comte de 
Saint-Germain, auquel il avoit donné l'ordre pres- 
sant et positif d'arriver à Corbach à tel jour avec 
toutes les troupes à ses ordres. 

M. de Saint-Germain, qui y étoit arrivé avec sa 
première ligne seulement, disoit, pour sa défense, 
qu'il lui avoit été de toute impossibilité de pouvoir 
arriver avec toutes les troupes à ses ordres ; que les 
marches longues et dans des terrains difficiles avoient 
mis les chevaux de la plus grande partie de sa cava- 
lerie, ceux de son artillerie et de tous les équipages 
dans l'impossibilité de pouvoir arriver avec toutes 
ses troupes, faisant marcher l'artillerie et les équi- 
pages au centre de ses deux lignes pour ne pas les 
donner en proie aux troupes légères qui le suivoient 



[1700] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 279 

dans sa marche, et que telle étoit la raison qu'il 
n'avoit pu arriver qu'avec la moitié de ses troupes. 

Cette affaire fut discutée devant plusieurs officiers 
généraux et le maréchal de Broglie rendit compte 
à la Cour de l'opinion de ce comité, qui ne fut point 
favorable à M. de Saint-Germain. 

A cette époque fut rappelée la bataille de Bergen, 
donnée et gagnée au mois d'avril 1759 sans le secours 
deM. de Saint-Germain, qui, partant de Cologne avec 
douze bataillons, pouvoitetdevoit joindre l'armée le 
matin de la veille de la bataille, mais que les petites 
journées qu'il avoit fait faire à ses troupes l'avoient 
mis dans l'impuissance d'arriver, et qu'au moment 
où la bataille étoit gagnée, ses douze bataillons 
étoient à quatre lieues de Bergen, où il étoit arrivé 
de sa personne, tout étant terminé. 

Cette circonstance fit tenir aussi des propos sur 
ce qu'il avoit été expectateur de la perte de la 
bataille de Rossbach, où, au commencement de la 
marche de l'armée de Soubise réunie à celle des 
Cercles que commandoit le général Hybourgausen, 
il s'étoit contenté de répéter à plusieurs instants : 
« Mais où vont-ils ? mais où vont-ils ? » Que pou- 
voit-on conclure de cette observation, surtout après 
l'événement, que le prince de Soubise et son col- 
lègue Hybourgausen hasardoient une marche des 
plus inconsidérées ? Placé avec sa réserve sur des 
hauteurs, versie flanc gauche de l'armée de Soubise, 
il étoit possible à son œil militaire de voir ou de 
juger de la manoeuvre du roi de Prusse et de l'im- 
prudence de celle du prince de Soubise, qui, Fran- 
çois comme lui, en conduisoit des milliers ou à la 



280 CAMPACiNES L^'^^J 

lioiilc (»u ;i la inoit (colle dcrnicie ('laiil encore peu 
(lecîliose, lorsque des paienls, desamis, des pahioles 
peuvt?nl honorer le lieu où va reposer à jamais votre 
cendre el y remerciei- par de justes prières le Dieu 
qui a donné la victoire à votre nation). Par ee 
Irisle présage : « Mais où vont-ils? », il vouloit, 
pour ravenii-, annoncer ses lumières et acqué- 
rir la confiance qu'elles donneroient aux troupes 
qui pourroient être à ses ordres. L'ambitieux se 
montroit, mais que le patriotisme étoit loin de son 
cœur ! D'origine espagnole, l rente-cinq ans de ses 
services donnés à l'Électeur de Manheim ' et à celui 
de Bavière, avoient sans doute absorbé de son âme 
(ju'il l'avoit reçue dans une |)iovince Françoise et 
annexée depuis longtemps à l'empire des Lis. Un 
cœur vraiment François eût couru à son général, 
lui eut dit tout ce qu'il croyoil voir et peusoit. 
Enfin toutes ces différentes circonstances frappoienl 
tour à tour tout ce qui composoit l'armée, qui vil 
avec indifférence les mallicuis qui en vinrent à 
M. de Saint-Germain. 

Le maréchal de Broglie passa plusieurs jours dans 
ce camp de Corbach et, lorsque l'armée y dormoit 
tranquillement, il y veilloit à chercher les moyens 
de faire quitter au prince Ferdinand la position 
qu'il tenoit à Sachsenhausen. 

Avant quesescombinaisonset dispositions fussent 
prêtes, un de ses généraux, M. de Glaubitz-, éprouva 
un échec assez fâcheux. Il étoit campé, avec deux 

1. L'Électeur Palatin. 

2. Christian, baron de Glaubitz, lieutenant-général en 1702. 



'1750] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 281 

bataillons d'infanterie allemande et un régiment de 
hussards, à chemin intermédiaire à la droite de 
l'armée à Mar bourg pour la sûreté de notre com- 
munication et protection des vivres que nous 
tirions de cette dernière ville. Le prince Ferdi- 
nand, de son camp de Sachsenhausen, fit un 
détachement de 5.000 ou G. 000 hommes c[ui, 
faisant un grand circuit pour mieux couvrir leur 
marche, arrivèrent à l'improviste et surprirent 
d'abord le régiment de hussards campé à un demi- 
quart de lieue en avant, ce qui donna la première 
alarme, mais, avec elle et avant que M. de Glaubitz 
eût pu donner le moindre ordre, les hussards enne- 
mis entrèrent dans le camp de l'infanterie et s'em- 
parèrent des faisceaux d'armes. Ce qui contribua à 
cette prompte prise est que le tiers des soldats de 
ces deux bataillons avoient été à Marbourg y cher- 
cher le pain pour quatre jours, et qu'avec ceux 
commandés à cet effet, les caporaux de chambrée y 
avoient été pour acheter les denrées nécessaires à 
leur consommation et quelques autres soldats pour 
s'y pourvoir d'effets; parmi ceux qui éloient au 
camp, nombre étoient au bois ou à l'eau, qui, à 
l'alarme, gagnèrent par les bois le chemin de Mar- 
bourg, s'y portèrent et tous ensemble y restèrent ; 
dont il résulta que de ces deux bataillons il y en 
eut le nombre d'un de fait prisonnier, le camp pillé 
et le général de Glaubitz pris ; la plupart des tentes 
sabrées et restées en place. Comme il n'y eut, de la 
part de ces quatre ou cinq cents hommes, point de 
défense, il n'y en eut pas dix de tués ou blessés 
[16 juillet]. 



282 CAMPAGNES [1760] 

Les ennemis, après celte leste opération, n'osèrent 
se porter à Marbourg, crainte que la retraite ne 
leur fût coupée, présumant avec raison qu'environ 
300 hussards, qui avoient échappé à la surprise 
qu'ils en avoient faite, auroienl été de suite en 
porter la nouvelle au maréchal de Broglie, et, 
alin d'éviter l'inconvénienl de toute fâcheuse ren- 
contre, ils partirent sui-lc-champ pour regagner 
leur camp, emmenant avec eux toutes leurs prises. 

Toutes les précautions du maréchal due prises et 
dispositions faites, le24 juillet, à soleil levant, l'armée 
battit la générale. Une heure après, elle se mit en 
marche, laissant le camp tendu, et marcha aux 
ennemis, dont nous n'étions qu'à trois quarts de 
lieue, avec toutes les démonstrations d'aller les 
attaquer dans leur camp de Sachsenhausen. Après 
avoir fait la moitié du chemin d'eux à nous, l'armée 
fit halte, rectifia tout le front de l'ordre de bataille 
de sa première ligne, occupant des postes avantageux 
sur des hauteurs intermédiaires de notre camp à 
la position des ennemis ; des bataillons de grena- 
diers et chasseurs furent portés en avant; celui de 
la brigade de Picardie fut porté sur le flanc droit, 
sur une éminence couverte de bois. 

Dès le premier instant de notre marche, l'armée 
des ennemis prit les armes, se mit en bataille en avant 
de son camp, tenant toutes les hauteurs, qui faisoient 
un couronnement d'environ trois quarts de lieue de 
front, sur lesquelles ils avoient fait quelques redou- 
tes. La position des ennemis leur donnoil l'avantage 
de découvrir tous nos mouvements et nous ne pou- 
vions découvrir que les troupes de leurs premières 



[1700] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 283 

lignes, mais ce n'étoit pas notre présence seule qui 
devoit les décider à abandonner la position qu'ils 
occupoient. Le maréchal de Broglie avoit poussé un 
corps de 20.000 hommes sur leur droite, qui, la 
prenant en flanc et même sur leurs derrières, devoit 
faire leur principale inquiétude, et, vers les neuf 
heures du matin, nous entendîmes plusieurs coups 
de canon qui se tiroient dans le lointain, à l'extré- 
mité de la droite des ennemis ; quant à la mousque- 
terie, étant trop éloignés, nous ne pouvions l'en- 
tendre. Tous les détachements des ennemis qui 
couvroient leur droite, trop faibles pour résister au 
corps de 20.000 hommes qui les poursuivoit, fm^ent 
rejetés aA^ec perte vers la droite du prince Ferdinand, 
que ces 20.000 hommes approchèrent d'une manière 
menaçante pour l'attaquer le lendemain s'il eût 
voulu garder la position de Sachsenhausen ; mais ce 
prince étoit général à ne pas combattre dans une 
position si critique. 

Je dois placer ici la fin de la carrière du brave 
Lanouede Vair. Cet officier, plein de connoissances, 
étoit capitaine du régiment d'Enghien ; j'ai ci-devant 
parlé de ses services rendus à Harbourg et dans la 
vallée de la Quinche, avant la bataille de Bergen, 
ainsi que de son importante correspondance à cette 
époque avec le duc de Broglie, qu'il instruisoit de 
tous les pas des ennemis se dirigeant sur Francfort ; 
il fut à ce duc de la plus grande utilité et celui-ci, 
devenu général de l'armée, lui eût procuré de mar- 
cher rapidement à la fortune ; il l'employoit déjà 
avec un corps de 700 à 800 hommes, composé d'offi- 
ciers et soldats volontaires de l'armée, avec eux 



2.S'i CAMPAGNES [1760] 

deux pirces de canon. Dans ce jour malheureux 
pour lui et où il donuoit les preuves d'un eourage 
si ardeiU, il poussoil loul ce qu'il renconlioit, 
quoique de force supérieure, i.e comte de Broglie^ 
('•toit à l'attaque des 20.000 hommes qui dévoient 
senei' de près la (h-oite des ennemis et dont Lanoue 
de Vair faisoit \n première avant-garde. ( hiel que IVit 
le caractère houillant de ce comte, voulant modérer 
le courage dudit de Vair pour ([u'il ne se compromît 
pas autant et fût plus modérément, il lui fit passei- 
un mot d'écrit où il l'y inviloil ; cet écrit lui l'ut 
remis par un dragon. De Vair ouvre ce hillet et, au 
moment même où il le paicouit, un boulet le frappe 
au milieu de la poitrine et il tombe sans vie. Le 
maiéchal de Broglie, le comte son frère, la troupe 
à ses ordres et tous ceux qui le connoissoient le 
regrettent [25 juillet]. 

Les 20.000 hommes, arrivés au point que le ma- 
réchal de Broglie leur avoit fixé, s'y arrêtent, s'y 
forment plus correctement, se saisissent de tout 
ce que le terrain leur présente d'avantageux et ne 
sont qu'à une petite demi-lieue de la droite de lar- 
mée des ennemis. 

L'armée du maréchal étoit toujours en panne, en 
face de celle du prince Ferdinand, qui, comme nous, 
restoit stable dans sa position. Les deux armées res- 
tèrent donc ainsi jusqu'à deux heures après midi, 
où l'on déplaça quelques brigades de celle du maré- 

1. Cliarles-François, comte de Broglie, frère de Victor- 
François, duc de Broglie, IIP maréchal de France du nom, et 
comme lui fils de François-Marie, duc de Broglie, IV maréchal 
de France du nom. 



[1760i DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 285 

chai de Broglie pour les porter sur des poinls plus 
avantageux. 

Le maréchal duc étoit de sa personne continuel- 
lement en observation pour voir ce qui se passoit 
à l'armée des ennemis, dont la première ligne étoit 
bien visible, mais les hauteurs cachoient la vue de 
la seconde comme grande partie du camp de la 
première ligne et absolument celui de la seconde. 
On passa encore quatre heures dans cette inaction, 
ce qui nous conduisit à celle de six après midi. 

Le maréchal duc, qui pensoit que les ennemis 
déblayoient leur camp et qui croyoit s'être aperçu 
que de l'artillerie qui étoit sur leur front de bataille 
il avoit disparu plusieurs pièces, se porta vers la 
droite de son armée, appuyée à un bois, et dit à 
M.de Villepatour ^ de reconnoître s'il pourroit conduire 
à la sommité huit pièces de canon de douze livres de 
balles, les y faire monter et de là tirer sur la ligne 
des ennemis; que les cinq compagnies de chasseurs 
de la bi'igade de Picardie seroient poussées sur le 
flanc droit et les huit pièces de canon placées de 
manière à présenter une tête de colonne. 

Le tout exécuté et les pièces en batterie, elles com- 
mencèrent à faire feu sur la ligne des ennemis ; le 
moment d'après, je vis de mes yeux qu'ils tournoient 
sur la direction de nos pièces plusieurs des leurs et, 
l'instant d'après, nous les vîmes enflammées et les 
boulets nous arriver; les nôtres continuant, ils con- 
tinuèrent aussi. M. de Villepatour me dit : « Dites 



1. Louis-Philippe Taboureau de Villepatour, lieutenant-géné- 
ral en 1780, commandeur de Saint-Louis, mort en 1781. 



280 CAMPAGNES [1760] 

à (|iulqiK'.s-iiiis (le vos chasseuis do s'avancer un 
|)('u dans le l)ois et de tâcher d'avoir quelques-uns 
des boulets qui nous viennent, pour en connoître 
le calibre, car, rencontrant des arbres, ils ne peuvent 
aller loin. » J'ordonnai douze chasseurs pour cela 
cl, un (juart d'heure après, ils nous apportèrent 
deux boulets de sept et quatre de treize livres. Après 
une canonnade de trois quarts d'heure, M. de Ville- 
patour fit cesser la sienne. A son exemple, les enne- 
mis en firent autant. Les pièces de canon furent 
retirées et reprirent le poste qu'elles avoieni quille. 

Au soleil couchant, nous vîmes se former une petite 
colonnette de 400 à 500 hommes qui, suivant un 
grand ravin qui se prolongeoit jusqu'au fond de la 
vallée qui nous séparoit, descendit des hauteurs, 
suivant ce ravin jusqu'à moitié chemin, et trente 
hommes poussés plus bas, à une maison de paysan, 
à deux cents pas plus haut que le fond de ladite 
vallée. Pendant tout le temps que j'étois resté, je 
m'étois amusé à bien fixer et rcconnoître le terrain 
qui me paroissoit militairement le plus sûr à par- 
courir si, le lendemain, on vouloit par là attaquer les 
ennemis, ce qui me paroissoit improbable. Jemetlois 
mes idées en quatre, pour faire naître de la facilité, 
mais je ne pouvois l'asseoir et ne voyois que les 
troupes détruites avant qu'elles pussent arriver au 
haut de la montagne, sans possibilité que des hussards 
seulement pussent la gravir; je me disois donc: «Il 
ne se fera rien par ici » ; mais ce qui me servit de mes 
observations fut d'avoir bien casé dans mes idées 
la nature du terrain, comme il va être dit. 

Sur les neuf heures du soir, nous fûmes instruits que 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 287 

toute Tarmée venoit de recevoir l'ordre de se retirer à 
son camp, à l'exception de quatre bataillons de 
grenadiers et chasseurs qui resloient aux ordres de 
M. de Boisclaireau, à qui cette nuit donna le sobri- 
quet de Belle-de-nuit. M. de La Rochethulon, notre 
commandant, permit que les grenadiers placés dans 
l'intérieur du bois fissent du feu, ce que je ne voulus 
pas permettre aux chasseurs qui étoient sur la lisière. 
J'avois poussé en avant, sur trois points, trente 
hommes pour être aux écoutes et éviter toute sur- 
prise. Je savois par mon expérience qu'un ennemi 
qui se retire (car nous les soupçonnions d'y être 
forcés par leur peu de monde) fait souvent attaquer 
les premiers postes avancés, sous l'espoir de cacher 
et dérober ce qui'il fait, ce dont j'avois prévenu ma 
troupe, à laquelle, sans certitude aucune, je disois 
(aux officiers et aux soldats) : « Mangeons vite un 
morceau, car il est possible que nous recevions 
des ordres pour marcher tout à l'heure. » Il étoit 
alors dix heures de la nuit; un quart d'heure après, 
vint le chasseur d'ordonnance que j'avois près le 
commandant du bataillon, qui vint me dire que 
M. de Boisclaireau venoitd'} arriver, demandant à me 
parler, et qu'il venoil à cet efiet me chercher. Je 
traverse avec ce chasseur le peu de bois que j'avois 
à parcourir. M. de Boisclaireau me dit : « Soyez 
le bien venu. — A vos ordres, lui dis-je. — Eh 
bien, ajouta-l-il, je vais vous les déduire : M. de 
La Rochethulon vous donnera un lieutenant de 
grenadiers, et à ses ordres trente grenadiers ». I^e 
tour à marcher parmi eux me donna M. de Van- 
teaux, lieutenant ordinaire du corps, qui étoit ce 



288 ca:vip.\gnes [1760J 

qu'on nommoil jîosliche, oUicier brave et très iiilcl- 
lii^enl. (( Yous ;ill(V. pailir d'ici avec eux, joiiidie 
vos cinq compagnies de chasseurs et, à minuit 
précis, après avoir disposé votre troupe comme 
vous le jugerez à propos, vous monterez la mon- 
tagne où les ennemis ont été en bataille toute la 
journée ; vous attaquerez tout ce que vous ren- 
contrerez, ferez le plus de bruit et de feu possible. 
D'autres chasseurs, sur différents points, doivent 
exécuter même chose, je leur en ai déjà donné 
Tordre. Le but de cette opération est que M. le 
Maréchal veut être instruit si les ennemis pré- 
tendent garder la position qu'ils onl tenue tout le 
jour. » 

■T'avois bien écouté, aA^ec attention, l'ordre 
qui m'étoit donné et dis à M. de iioisclaireau : 
(( Voilà qui est entendu. » Les trente grenadiers 
étoient prêts ; je me mets à leur tête et joins les 
cinq compagnies de chasseurs pour faire mes dis- 
positions de marche et de conduite. Je vis combien, 
pendant le jour, j'avois bien fait d'observer tout le 
terrain... 

f/aulcur s'acquiuc de ccUc mission et péiielre dans le village 
de Sachsenhausen, oîi ses troupes font quelques prisonniers, 
dont un ingénieur et l'aumônier d'un régiment de dragons 
anglais, et où il constate que 1 ennemi est en retraite. 

M. le maréclial duc de Broglie ayant été instruit, 
dès une ou deux heures après minuit, que l'armée 
des ennemis étoit en marche, on battit la générale 
au camp françois. A huit heures, l'armée en partit 
et vint camper la dioite en avant du centre qu'a- 



[1760J DE MERGOYROL DE BEAULIEU. 289 

voient occupé les ennemis au camp de Saclisenhau- 
sen. Tous les bataillons de grenadiers et chasseurs, 
formant une division aux ordres de Mgr le prince 
de Condé^, furent poussés à une demi-lieue en 
avant de l'armée et trois de ces bataillons furent 
poussés à un demi-quart de lieue du prince, lesquels 
lui servoient d'avant-garde ; les bataillons campèrent 
sans équipages, tous les officiers sous des canon- 
nières. Le bataillon de la brigade de Picardie en 
étoit. 

C'omme l'on a vu que j'avois voyagé toute la 
nuit, après un repas des plus frugaux, je me couchai 
sur la paille ; appétit, comme l'on dit fort bien, 
vaut mieux que bonne chère ; il en fut de même 
pour le lit : à neuf heures je dormois et ce sommeil 
fut jusqu'à cinq heures du matin. Je quittai ma 
paille, je me secouai et fus prêt. Comme tout étoit 
tranquille, je me mis à déjeuner, persuadé que nous 
marcherions peut-être bientôt. Je n'avois pas mangé 
le tiers de mon pain et bu un coup que j'aperçois 
Gelb, l'aide-major de notre bataillon, qui me dit : 
« Le peloton de Saint-Maurice va marcher, les 
chasseurs en font moitié, dispose-toi. » — «Je suis 
prêt », lui dis-je. 

Il bruinoit ; alors je prends ma redingote, j'en 
couvre de mon mieux mon fusil et me rends à ma 
compagnie, qui se disposoit à partir. Les quatre 
troupes étoient prêtes, c'est-à-dire une compagnie 

1. Louis-Joseph, prince de Condé, fils unique du duc de 
Bourbon, premier ministre de Louis XV, né en 1736, mort en 
1818. Chef du corps d'émigrés connu sous le nom d'armée de 
Condé. 

19 



290 CAMPAGNES [1760] 

de grenadiers et une de chasseurs du régimenl des 
Gardes françoises, une de grenadiers et une de 
cliasseurs du régiment, de Picardie. Ces quatre 
troupes, que M. de La Morlière conduisoit, mar- 
chent un petit quart de heue pour arriver à un vil- 
lage nommé Hippenshausen. (jui fermoit la gorge 
que nous avions parcourue, bordée de montagnes 
à droite et à gauche, couvertes de bois. 

Comme nous sommes à luie portée tle fusil de ce 
village : « Restez ici et portez votre troupe contre 
la lisière du bois, en y plaçant plusieurs senti- 
nelles », me dit M. de La Morlière. Te commence Ix 
exécuter cet ordre; je n'avois pas placé deux senti- 
nelles et donné la consigne qu'elles dévoient exécu- 
ter, que j'entends des coups de fusil qui se tirent 
au village d'Hippenshausen ; je monte sur un petit 
morceau de terrain plus élevé qui se présente et 
legarde du côté du village où Ton tire ; j'aperçois 
un homme à cheval qui, son chapeau à la main, me 
fait signe de venir à lui : je vois que c'est M. de La 
Morlière. Je ramène mes sentinelles, crie à ma 
troupe : « Chargez vos sacs. » Je les joins et lem- 
dis : « Les grenadiers de Saint-Maurice, avec les- 
quels nous sommes de peloton, sont attaqués ; 
montrons-leur qu'ils ont en nous de bons compa- 
gnons. » 

Les coups de fusil se multipliant à cette attaque 
et M. de La Morlière [continuant] à me faire 
signe d'arriver, je pris un pas de course, par un 
chemin étroit. Mes chasseurs, chargés de leurs sacs 
et de leurs armes, chacun d'eux allant selon sa force 
et légèreté, il devoit en naître ce qui fut, que 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 291 

toute ma compagnie se trouvât sur une seule file. 

Arrivant à l'entrée du village, j'y trouvai le peloton 
des Gardes françoises à droite et de là fusillant mal 
à leur aise une troupe d'ennemis qui occupoient 
un verger en face de l'entrée du village ; la com- 
pagnie de grenadiers de Picardie à gauche de cette 
même entrée, mal à son aise aussi et fusillant les 
uns sur le verger dont je viens de parler, d'autres 
dans une petite ruelle de traverse à leur gauche, 
l'espace de l'entrée du village vide et une mare 
d'eau bourbeuse de deux toises de large sur quatre 
ou cinq de longueur. Je me tourne et, voyant que 
je n'ai pas d'autre route à prendre pour arriver au 
verger vis-à-vis, d'où partoit un feu vif, et de tour- 
ner ledit verger (car, par son devant, impossible de 
le monter, la haie relevée en terre présentant comme 
un mur de dix pieds de haut), je crie : « A moi, 
chasseurs ! » Je traverse cette mare, où je n'eus de 
l'eau que jusqu'aux genoux ; je marche rapidement 
à la pointe de ce verger, où je m'aperçois que ceux 
qui le défendoienl se pressoientde me tirer et de 
l'abandonner. 

Un chemin se présente à gauche, je le prends ; 
il étoit montant et j'allois être de niveau par le 
terrain avec le verger, dont la face du côté du vil- 
lage paroissoit si redoutable. J'observai que le 
mauvais ordre de ma compagnie, à la file un à un, 
la prolongeant, faisoit penser aux ennemis que ce 
qui arrivoit étoit très nombreux. Dans ce verger, 
j'aperçois un officier en écharpe, qui m'avoit l'air 
d'y commander ; je crie : « A l'écharpe, à l'écharpe ! » 
Dans le moment, cet officier se perd dans la foule de 
ceux qui se sauvoient 



202 CAMPAGNES [1760] 

J'avance encore quelques pas a\ec le projel de 
continuer à tourncM- el couper, si je le pouvois, les 
troupes à ma droite qui fuyoient, lorsqu'au même 
instant, il me semble entendre parler allemand à ma 
i^auche et derrière moi ; je me tourne et je vois 
une compagnie de grenadiers (leurs bonnets me les 
désignant être tels) ; elle étoit liessoise. Par ce petit 
arrêt, je me trouve seul ; les dix ou douze premiers 
cliasseursqui me suivoient, ne s'apereevant pas que 
je m'étois arrêté, suivoient les ennemis qui étoient 
à droite, où j'avois désigné l'officier à l'écharpe. 

J'ai dit que la compagnie de grenadiers de Saint- 
Maurice faisoit feu dans une petite ruelle à leur 
gauche ; c'étoit contre cette compagnie liessoise, qui 
gardoit ce débouché et vis-à-vis laquelle je me 
trouve seul l'espace de trois ou quatre minutes, 
à trente pas d'eux. Voici à quoi j'attribue leur 
première indécision : ma redingote étoit rouge 
et ils me prirent pour un Hanovrien, puisque la 
troupe à leur gauche l'étoit. Revenus de leur erreur, 
toute cette compagnie fait haut les armes. Seul et 
plus leste qu'eux, je les mets en joue et, sans tirer, 
je promène le bout de mon arme sur tout leur front, 
les menaçant par là chacun en particulier et pour 
que chacun d'eux pût croire que mon coup de fusil 
étoit pour lui. Dans cette critique position, ils me 
tit-ent successivement leurs cinquante coups de fusil, 
car ils étoient ce nombre ; ce qui les y porta, c'est 
qu'ils me voyoient toujours debout et que chacun 
espéroit de me jeter par terre. 

Cette fusillade fit que dix ou douze de mes chas- 
seurs, qui étoient ceux du centre de ma compagnie, 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 293 

se portèrent à mol, auxquels je dis : « Suivez-moi, 
ils n'ont plus de feu », et rapidement je marche à 
eux ; ils prennent la fuite au pas de course, moi et 
ces dix ou douze chasseurs après. Le premier que je 
saisis, le prenant par la banderole de sa giberne et 
le tirant avec force, je le jette à la renverse, disant 
à mes chasseurs : « Ramassez. » Très vif à la course, 
m'y étant exercé aux jeux de camp, je prends et 
renverse de la même manière quatorze de ces gre- 
nadiers, en disant toujours : « Ramassez », ce que 
mes chasseurs exécutoient. Le reste de cette troupe 
gagna en dehors la pointe de ce village. 

Je dois dire ici que vingt grenadiers de la com- 
pagnie de Saint-Maurice suivoient à la file les 
derniers de mes chasseurs et que je me trouvois 
renforcé de quatre cavaliers démontés, depuis 
quelques jours ayant eu permission de servir à 
la première compagnie de grenadiers de Picardie, 
et de trois grenadiers des Gardes françoises qui 
avoient suivi ceux de Picardie, et du lieutenant des 
grenadiers de Saint-Maurice, un des braves officiers 
de fortune, nommé Tignolet ', qui, pour récompense 
de ses services, est aide-major à Besançon, et son fils, 
à cette époque — 1788 — sous-lieutenant du corps du 
régiment de Picardie, faveur qu'il doit à la valeur 
de son père. Je fus donc fort aise de les trouver 
réunis à moi. 

1. Jean-Baptiste Rignon de Tignolet, de Damanges (?) en 
Franche-Comté, soldat dans Picardie en 1747, sergent en 1753, 
sous-lieutenant en 1760, lieutenant en 1765. Une note de 
M. de Rochambeau, inspecteur en 1763, le qualifie ainsi : 
« Très bon, a du détail. » 



294 CAMPAGNES [1760] 

L'expédilion de la compagnie des grenadiers hes- 
soise faite comme je l'ai dit, je me trouvai avec tous 
mes chasseurs, à l'exception de sept qui a voient 
été : un de tué et six de blessés. Je dis à Armand, 
sergent : « Prenez quatre chasseurs et conduisez 
ces quatorze grenadiers et ces deux chasseurs lus- 
sois à la première garde de camp, dont vous vous 
ferez donner un reçu, indiquant à celui qui vous 
le donnera de les faire conduire à la prévôté et d'en 
tirer un reçu qui servira d'échange avec celui qu'il 
vous remettra. » Je veux dire de suite que mon 
sergent Armand, trouvant toute la division du prince 
de Coudé en mouvement lorsqu'il y arriva, conduisit 
lui-même ces seize jorisonniers au prévôt, dont le 
soir il m'apporta le reçu. Ces quatorze grenadiers 
s'en furent tête nue. Leur bonnet étant très brillant, 
quatorze de mes chasseurs s'en étoient parés et les 
portoient. 

Revenons à la pointe du village, où les ennemis 
des différents points qui le défendoient s'étoient 
réunis, et ils étoient au moins 600 hommes. 
Nous établîmes avec eux une fusillade assez vive, à 
laquelle M. Tignolet, à côté de moi, eut les chairs de 
la cuisse percées d'une balle, dont je fus très marri. 
A mon inquiétude, il me dit : « Ce n'est rien, il n'y 
a point de fracture », et, à l'aide de son fusil, il 
marcha quelques pas et me dit : « C'est aujour- 
d'hui le 26 de juillet ; la bataille d'Hastenbeck se 
donna le même jour en 1757, j'eus le même coup 
de feu à l'autre cuisse ; je m'en tirai bien et j'es- 
père qu'il en sera de même de celui-ci. » — «Allez- 
vous-en sur les derrières », lui dis-je, et j'ordonne 
à un grenadier de le soutenir sous le bras. 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU, 295 

Voyant que la partie ii'étoit pas égale avec ceux 
auxquels j'avois à faire, je voulus essayer de les 
tourner et, comme j'eus avancé par ma gauche d'une 
vingtaine de pas et que j'étois sur un terrain un peu 
plus élevé, je vis derrière le village et ses vergers, à 
la distance de deux cents pas de ceux avec lesquels 
je me fusillois, l'aspect d'une armée sur trois lignes, 
et c'étoit toute l'arrière-garde de l'armée du prince 
Ferdinand, et, sur le haut des hauteurs qui termi- 
noient la petite plaine où étoit cette arrière-garde, 
étoit encore partie de l'armée de ce prince, dont on 
voyoit flotter les drapeaux. 

[Voyant], à tant d'aspect de troupes, [qu'il m'étoit 
impossible] de pousser plus loin les avantages des qua- 
rante chasseurs qui me restoient et environ quinze 
grenadiers, je pris le parti de laisser douze grenadiers 
ou chasseurs derrière une petite butte où j'étois alors, 
leur disant : « Continuez d'ici à tirer sur la troupe 
qui est à la pointe du village ; vous y serez à couvert 
et, pour faire feu sur eux, vous n'aurez que la tête qui 
ne le sera pas ; vous les incommoderez beaucoup 
et leur ferez grand mal, tandis qu'ils ne pourront 
vous en faire, et, supposé qu'ils marchent sur 
vous pour venir vous déposter, vous vous replierez 
sur moi. Observez que je vais me placer dans le 
chemin creux qui sort du village, pour gagner la 
campagne. » 

Ce qui me décida à me placer ainsi fut que, 
dans ce même moment, je voyois qu'il se formoit 
deux colonnes de 2.000 hommes chacune, que 
je jugeois que l'une marcheroit par la gauche du 
village, l'autre parla droite, et que, l'embrassant de 



296 C\Ml'VGNES [1700] 

cette manière, ils rcussciil hicnlôl ciilcNr cl pris ce 
qui seroit dedans. Comme mon intention n'cloit 
pas d'clre fait prisonnier de guerre, que j'o'tois là 
rarl)itre de conduire les hommes à mes ordi-cs 
comme cela me paroîlioil convenir, je me fouiiai 
(iiiiis ce chemin creux, disant à mes soldats de gar- 
dei' de l'un à l'autre deux pas de dislance, comme 
lorsque le jour de la Fête-Dieu on horde la haie avec 
peu de troupes. Montrant donc des chapeaux dans 
une longueur qui me quadruploil, j'en imposoisaux 
ennemis. 

A mesure que je plaçois mes hommes comme 
je le voulois, j'expliquois à chacun d'eux que nous 
tiendrions là tant que nous pourrions, qu'ils eussent 
attention d'avoir, en cas d'attaque, l'œil sur moi, qui 
serois à leur droite, et qu'à l'instant qu'avec mon 
chapeau je ferois signe de se retirer, chacun eût à 
monter l'autre rive du lavin derrière soi, que cha- 
cun eût à arranger le lieu pai* où il devoit monter 
pour que cela se fît lestement et que de suite, en 
chasseur, chacun eût à gagner le hois situe sur la 
hauteur, à deux cents pas de l'emplacement que nous 
occupions, que là on feroit face en tète, pour faire 
feu sur les ennemis s'ils nous sui voient. 

Ces précautions prises, je me portai à mon poste ; 
de là j'y ohservai les ennemis. 

Il faut dire ici que le temps de deux heures qui 
se passa pendant ce que je viens de décrire, la divi- 
sion de Mgr le prince de Condé eut ordre de se 
porter en avant ; l'avant-garde de ce prince avoit 
déjà marché, dont douze compagnies occupoient 
les hauteurs couvertes de bois à la droite d'Hip- 
penshausen, faisant face au nord. 



[1760] DE MEHCOYHOL DE HEAULIEU. 297 

La colonne des ennemis formée vis-à-vis ce 
bois et ces hauteurs marche de suite et de bonne 
grâce pour y attaquer le détachement François, qui 
fait feu sur cette colonne, ce qui ne l'arrête pas, et 
elle parvient au bois, en chassant ce qui étoit devant 
elle. 

Celle à la gauche fînissoit de se former. Je pré- 
viens tout mon monde de tirer sur elle à la distance 
que je leur indiquai, en leur désignant un arbre à 
huit cents pas de nous. Je donnai exprès cette 
longue distance, pour avertir quej'étois attaqué. La 
colonne vient à nous, mon feu commence comme 
je l'avois dit ; la colonne avoit quatre pièces de 
canon sur son flanc gauche ; je voulois m'en faire 
tirer, ce qui réussit. La colonne s'approche de 
quatre cents pas de mon ravin ; là, elle s'arrête et 
nous tire douze coups de canon, après lesquels elle 
se remet en marche ; elle ne venoit pas d'une grâce 
merveilleuse, croyant ce chemin creux farci de 
troupes, mais, à ce moment, je fais le signal convenu 
pour gagner le bois, ce qui s'exécute promptement, 
et les ennemis, ébahis de voir qu'il ne sortoit de là 
qu'une soixantaine d'hommes, nous tirèrent encore 
quatre coups de canon. 

Comme j'arrivois au bois, M. de Boisclaireau y 
menoit quatre bataillons de grenadiers et chasseurs 
qui prenoient poste de suite derrière une espèce de 
landwehr , de manière que la colonne, après avoir 
passé le ravin que je lui avois abandonné, pensant 
n'avoir à faire qu'à ce qu'elle en avoit vu sortir, 
essuya un feu des plus vifs, auquel elle ne tint 
pas deux minutes, et s'en alla infiniment plus vite 



298 CAMPAGNES [1760] 

qu'elle n'étoit venue, laissant plus de 100 hommes 
tués ou blessés très grièvement. Des deux décharges 
que fit la première troupe de cette colonne, un 
ofFicier des gardes, le baron de Brosse, fut blessé 
légèrement à la jambe et un orpenadier au bras. 

La colonne qui avoit attaqué la hauteur et le bois 
de la droite d'Hippenshausen s'y maintenoit contre 
les douze compagnies de grenadiers et chasseurs, qui 
avoienl pourtant perdu du terrain, mais, à ce mo- 
ment, toute la division des grenadiers et chasseurs 
aux ordres du prince de Condé arrivant de ren- 
fort à ces douze compagnies, après quelque vingt 
coups de canon que le prince leur fit tirer, sa divi- 
sion marcha rapidement pour joindre les ennemis. 
Les douze compagnies furent divisées à droite et à 
gauche de la colonne. 

Les ennemis, prévoyant et voulant éviter la charge 
qui alloit les accabler, se retirèrent au pas très préci- 
pitamment et rejoignirent l'arrière-garde du prince 
Ferdinand, que commandoitle général Wangenheim, 
avec peu de perte par l'impossibilité de les joindre. 
Après, il se passa trois quarts d'heure de station, que 
les ennemis employèrent à se retirer. 

IjC maréchal de Broglie envoya ordre que tous les 
grenadiers et chasseurs eussent à dépasser le village 
d'Hippenshausen et se mettre en bataille de l'autre 
côté de ce village, et, au moment où cet ordre finis- 
soit de s'exécuter, le maréchal duc arriva à la 
tête des carabiniers, gendarmes et autres corps de 
cavalerie, lesquels, tournant les hauteurs et bois par 
où nous avions vu partie de l'armée et l'arrière- 
garde se retirer, se formèrent en bataille à la gauche 
de la division de Mgr le prince de Condé. 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 299 

Pendant ce temps, Mgr le prince de Condé et M. le 
maréchal duc de Broglie parcoururent le front de 
bataille de la division des grenadiers et chasseurs. Les 
quatorze de mes chasseurs qui portoient les bonnets 
des Hessois qu'ils avoientpris, distinguoient particu- 
lièrement ma compagnie, réduite à moins de qua- 
rante hommes ; le prince et le général furent frappés 
de cette étrange coiffure; il fallut leur déduire qu'ils 
s'en étoient parés en chassant les ennemis du village 
d'Hippenshausen, et le prince de Condé fit donner 
à ma compagnie quatre louis, à moi des compliments 
de la part de ce prince, auxquels le maréchal joignit 
les siens. 

De cet événement, où j'aurois dû être tué, ayant 
été par cinquante grenadiers tiré à trente pas de 
distance, j'en fus quitte pour la baïonnette qui étoil 
au bout de mon fusil, qui fut coupée d'une balle, 
et une seconde qui perça ma redingote à hauteur de 
la cuisse. Cette action m'enfla de courage, ce fut là 
ma première récompense ; me^ chefs et mes cama- 
rades voulurent bien m'en savoir gré, comme les 
officiers généraux, particulièrement Mgr le prince 
de Condé et le maréchal duc de Broglie, comme 
j'aurai lieu de le dire. 

Toute l'armée, qui avoit eu ordre de marcher, 
étoit à peu de distance de nous et, du moment 
qu'elle en fut assez près, la division du prince se 
mit en marche, laissant les hauteurs adroite et mar- 
chant toute la journée à la suite des ennemis sans 
trop les joindre, se contentant de tirer du canon 
sur leur arrière-garde. 

A une lieue de Zierenberg et à son midi, étoit un 



300 CAMPAGNES [1760] 

boiiqiicl (le l)()is (|ii(' nous laissions à notre dioile ; 
quelques soldais s'y jetèrent pour des besoins ; l'un 
d'eux en ramena un soldat brunswiekois, devenu 
son prisonnier ; par celui-ci on fut instruit qu'il yen 
avoit plusieurs autres qui, fatigués, avoient voulu s'v 
reposer. On fit investir ce bois, on le fit fouiller et on y 
ramassa soixante soldats fatigués ou éclopés. 

î^a nuit prête à tomber, la division campa, sa 
gauche à environ une lieue de Zierenberg. 

Le lendemain, la division de Mgr le prince de 
Condé se porta en avant, laissant Cassel à sa droite, 
à environ deux lieues. Après avoii' touiné la foret 
qui tient à la cascade, le maréchal duc de Hroglie, 
empressé de revoir Cassel qu'il alFectionnoit de 
reprendre, y marcha avec un corps de 18.000 ou 
20.000 hommes. Les ennemis y avoient laissé un 
corps de 6.000 hommes, dont les derniers à l'éva- 
cuer essuyèrent quelques volées de canon, dont 
nous fûmes témoins de vue et d'ouïe. M. le Maré- 
chal avoit envoyé ordre à Mgr le prince de Clondé 
de gagner le Weser au-dessus de Cassel, pour qu'il 
eût à le passer au-dessous de Sandershausen et 
couper la retraite à ces 6.000 hommes. 

Mais le maréchal, peu de temps après avoir envoyé 
ordre à Mgr le prince de Condé, lui manda de ne pas 
pousser plus loin sa marche, vu que les ennemis 
qui étoient à Cassel étoient déjà à Munden, où ils 
s'étoient retirés ;que, quanta la division à ses ordres, 
il pouvoit la cantonner dans les villages qui se trou- 
voient à portée de Volmer, ce qui fut exécuté et les 
18.000 ou 20.000 hommes qui dévoient servira l'at- 
taque de Cassel, s'il se fût défendu, furent cantonnés 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEt. 3Ôi 

aussi, (l'étoit une gasconnade de cantonner partie de 
son armée, le prince Ferdinand ayant toute la sienne 
ensemble au camp de Calden, dontja droite étoità 
deux lieues de Libenau. 

A cette époque, du 28 au 29 de juillet, arriva de 
Versailles le coup de tonnerre qui disgracia M. le 
comte de Saint-Germain. Il fut si pénétré de se voir 
disgracié, avec toute l'injustice qu'il y croyoit, qu'il 
fit dire au maréchal de Broglie, qui lui avoit fait 
signifier l'ordre de rentrer en France, que, sa santé 
ayant besoin de repos, il partoit pour Aix-la-Cha- 
pelle, dont les eaux lui seroient salutaires, et, dès 
la première journée, il fit un paquet du brevet de son 
ordre auquel il joignit cordon et croix, avec une 
lettre, qui accompagnoit le tout, au maréchal duc de 
Belle-Isle, alors ministre delà guerre, et le lui adressa. 
La lettre ne pouvoit qu'être amère pour ce ministre, 
qui toutefois, sans s'en vanter, fit tomber tout son 
courroux sur l'audace du comte d'avoir renvoyé au 
Roi Tordre dont il l'avoit honoré, et pour punir ce 
général rebelle, on lui ôta son commandement du 
Hainaut et toutes ses pensions ; tous les objets réunis 
faisoient une somme de quatre-vingt mille livres de 
rente, y compris les douze mille francs qu'il avoit 
conservés, quoique le régiment de son nom eût été 
incorporé dans un autre. 

Il s'ensuivit à l'armée d'autres malheurs : la divi- 
sion de 18.000 à 20.000 hommes à ses ordres, le com- 
mandement en fut donné à M. le chevalier du Muy, 
ami du maréchal de Broglie. Mgr le Dauphin ché- 
rissoit beaucoup ce lieutenant-général, qui avoit été 
un de ses menins. 



302 CAMPAGNES [1760] 

Voilà donc M. du Muy placé à Warbourg avec la 
division qu'il commande. 

Celle au\ ordres du prince de Condé a ordre de se 
porter du côté de Weimar ', ce qu'elle exécute. En 
avant de Weimar est un mamelon d'une hauteur 
prodigieuse, lequel est placé à son midi, et Weimar 
est derrière. Arrivée en face de ce mamelon, la divi- 
sion du prince s'y forma en l)alaille ; nous n'étions 
pas à trois quarts d'heure du camp des ennemis, 
placé en partie sur un plateau très élevé de l'autre 
côté de ce Weimar. A la sommité du mamelon 
dont j'ai parlé, paroissoit un nombre d'ennemis dont 
on ne pouvoit connoître la force, vu que la sommité 
de ce mamelon étoit couverte de bois ; il fui donc 
agité près du prince qu'il falloit les faire attaquer 
par une compagnie de chasseurs. Le bataillon des 
grenadiers et chasseurs de Picardie doit la fournir et 
c'est à moi d'y marcher. L'ordre reçu, je fais sortir 
ma compagnie de la ligne et je la porte à cent pas 
en avant; j'en fais l'appel, il n'y manque personne ; 
je fais l'inspection de leurs armes, elles sont toutes 
en état. 

Mgr le prince de Condé y arrive. « C'est donc vous, 
Monsieur de Beaulieu, qui allez attaquer le mamelon ? 
— Ma bonne fortune le veut, réponds-je. Monsei- 
gneur, et je m'en félicite ; j'ai ici dix Picards qui 
n'étoient pas à SachsenhausenetHippenshausen,mais 
ceux qui y étoient et moi répondons d'eux. » Le régi- 
ment, depuis deux jours, avoit remplacé ceux qui me 

1. Petit village de liesse, qu'il ne faut pas confondre avec la 
capitale saxonne. 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 303 

manquoient. « Si les ennemis sont nombreux, me 
dit ce prince, je vous ferai soutenir et, s'il le 
faut, nous irons tous. » Pénétré de la bonté de ce 
prince et plein du désir de la mériter, je lui fis une 
grande révérence et fis à ma troupe le commande- 
ment de marcher; arrivé au pied du mamelon, je 
l'arrêtai, je leur fis poser leurs sacs à terre et j'or- 
donnai que le dernier fusilier restât pour les garder ; 
cela fait, je leur dis : « Vous voyez que toute la di- 
vision des grenadiers et chasseurs, le prince et 
toute la troupe dorée qui l'accompagne vont avoir 
les yeux sur nous ; ils vont être les juges de ce 
que nous valons. Pour avoir leur approbation, 
voici ce qu'il faut faire : nous monterons sans 
arrêt d'aucune espèce. Surtout je vous défends à 
tous de tirer un seul coup de fusil ; vous compre- 
nez que si vous tirez vous voudriez charger votre 
arme, que vous seriez forcé de vous arrêter et que 
toute troupe qui attaque et qui tire avant que 
l'ennemi soit en fuite, c'est qu'elle a peur. Lorsque 
nous serons au haut de la montagne et qu'ils la 
descendront, je vous permettrai alors de tirer. » 

Promesse faite qu'ils se conformeroientà cet ordre, 
nous commençâmes à monter et les ennemis, de très 
loin, commencèrent leur feu ; le terrain étoit couvert 
de pierres roulantes et la pente très rapide. Moi, qui 
étois d'une constitution leste, habitué en Yivarois à 
gravir des montagnes de ce même genre, j'y trou- 
vois des difficultés qui ne m'empêchoient pas pourtant 
d'être toujours quinze pas en avant du plus avancé. 
Aux deux tiers de notre course, j'eus un chasseur de 
blessé. Continuant à monter et à trente pas avant 



30't CAMPAGNEé [1760J 

(I arriver à eux, ils nous lirèreul leius derniers 
coups de fusil, de manière que, lorsque nous fûmes 
au sommet du mamelon, ils le deseendoient de l'aulie 
côté et étoienl déjà à cent pas de nous. Je dis âmes 
soldats : « Feu ! », et à mesure qu'ils arrivoienl, ils le 
faisoienl ; ils m'avoient tenu parole. Nous n'eûmes 
qu'un chasseur blessé au haut de l'épaule et légè- 
lement. Je fus content d'eux et eux d'avoir suivi mon 
ordre. 

Je dis à Armand : « Aile/, trouver M. de La 
Rochethulon, dites-lui que nous voyons environ 
.'îOO hommes qui sortent de Weimar et prennent 
la direction d'aller à leur camp, que les hommes qui 
défendoient le mamelon au nombre de 40 hommes, 
laissant Weimar à leur gauche, vont joindre les 
IJOO hommes dont ils avoient été sans doute déta- 
chés ; vous lui ajouterez qu'on voit d'ici une majeure 
partie de leur camp, qui s'étend fort loin vers leur 
droite. Vous lui direz que je vous envoie à lui pour 
qu'il en instruise S. A. Mgr le prince de Condé. » 
Armand suivit l'ordre que je lui avois donné et vint 
me rejoindre. 

Il étoit six heures lorsque j'étois arrivé au haut du 
mamelon ; j'y fus donc pendant plus de deux heures 
de grand jour etmedisois : « Si, comme à Sachsen- 
hausen, j'avois ordre ce soir de montera ce camp, 
|)Our y porter l'alarme s'ils y restent, ou être ins- 
truit de bonne heure s'ils en partent, examinons le 
terrain pour voir comment, pendant la nuit, je m'y 
prendrois. » Je m'étois bien trouvé de mes réflexions 
sur le terrain de Saclisenhausen. 

Je vis donc que, laissant Weimar à gauche, j'arri- 



[1760] DE MEKCOYRÔL DE ËEAÙLIEU. ^^05 

vois à une petite maison à huit cents pas de l'entrée 
de Weimar, que ma carte de Rosière me désignoit 
être un moulin à eau ; que, passant le ruisseau, je me 
trouvois de suite au pied du plateau où étoit assise 
une partie du camp des ennemis et derrière eux un 
bois percé dans quelques-unes de ses parties. tVeilln- 
stadt et Calden étoient de l'autre côté de ce bois, 
qui n'avoit pas une grande profondeur. A la gauche 
de ce plateau, vers notre droite à nous, étoit de la 
cavalerie. Ce plateau, qui formoit un croissant ren- 
trant, avoit, vers son milieu, un ravin très considé- 
rable, dont la naissance commençoit au haut du pla- 
teau, où étoit une petite plaine très unie. En cas 
d'ordre, ce ravin m'avoit frappé. 

A la nuit qui commença à tomber, les ennemis éta- 
blirent, à la tête de leur camp, de grands feux. 
Quoiqu'ils eussent tiré le coup de canon de retraite 
et cet appareil, des troupes de soldats que l'on 
voyoitde temps en temps autour de ces feux, étant 
près de dix heures, et l'abandon qu'ils avoient fait, 
en plein jour, de Weimar, tout annonçoit un 
départ prochain. 

A dix heures, mon chasseur d'ordonnance près 
M. de La Rochethulon vient m'ordonner de sa 
part de quitter la sommité du mamelon où j'étois 
et de venir lejoindre. Nous descendons par ou nous 
étions montés. Au bas du mamelon, je rencontre 
M. de Boisclaireau, qui, au bruit des pierres rou- 
lantes, étoit venu nous y attendre ; je fais faire 
un moment de halte pour attendre les derniers de 
mes chasseurs, car il étoit tout aussi difficile de 
descendre que de monter, les pierres échappant 

20 



306 CAMIWG.NES [1760J 

sous les |)it'(ls fl les hommes loml)anl sur le cul ; 
pentlanl ee court intervalle, M. de Boisclaiieau me 
(lit :« Vous avez bien, de noIic poste, examiné le 
camp des ennemis ? — Pailaitement, lui répondis- 
je. — M. le maréchal duc de Broglie désirant être 
instruit s'ils font, cette nuit, un mouvement, vous 
allez monter à leur camp ; pour cela vous aurez à 
vos ordres les cinq compagnies de chasseurs 
de Notre brii;ade et les quatre de chasseurs de celle 
de Champagne. Dans votre marche, vous laisserez 
le village qui est devant nous à votre gauche, vous 
pousserez jusqu'à un petit ruisseau non éloigné et, 
arrivé au bas du plateau, vous ferez vos dispositions 
comme vous le voudrez. L'opération que vous allez 
faire est dans les mêmes vues que celle à Sachsen- 
hausen. Avec les neuf compagnies de grenadiers, 
dont vous commanderez les chasseurs, je vous sui- 
vrai de près. » 

L'auteur (ait cette reconnaissance, axant sous ses ordres 
M. Dehaitz', lieutenant, M. de Foucauld, capitaine de Picardie, 
et M. de Geodre de Chabrignac^, capitaine de Champagne. 
Ils ne trouvent pas Tennenii et rencontrent seulement un con- 
voi d équipages, que M. de Boisclaireau les empêche de pour- 
suivre (30 juillet). 

Les grenadiers et chasseius arrivés et placés d'où 
ilsétoient partis, M. de Boisclaireau me dit : « Venez 
dans la maison ici à côté. » 11 en dit autant àlNL de 

1. Pierre Dehaitz, enseigne en 1755, lieutenant en 1756, 
capitaine en 17(>1, quitta le service en 1772 et devint lieutenant- 
colonel des Bandes béarnaises. 

2. Jean-Baptisle-Josephde Geoffrc de Chabrignac, de Monté- 
limar, lieutenant en 1748, capitaine en 1758. 



[1760] DE MEftCOYROL DE BEAULIEU. 307 

Gelb et nous l'y suivîmes, où, arrivés, il prit une 
éeritoire et nous dit : « Je vais instruire M. le Maré- 
chal de la marche des ennemis et comme il n'y 
a pas à douter qu'ils la dirigent sur Munden. » A 
ce moment, M. de Gelb étoit à parcourir la carte, 
placée sur une table. « Général, dit-il en mettant le 
doigt sur un embranchement de chemins dont l'un 
se dirigeoit à la forêt de Sabbabourg et Munden et 
l'autre sur Libenau, ils pourroient bien marcher 
à Libenau, y passer la Diemel et, tournant à gauche, 
se diriger sur Warbourg, y attaquer le chevalier 
du Muy qui y est campé avec la division de 18.000 
à 20.000 hommes ci-devant aux ordres de M. le 
comte de Saint-Germain, lui donner un fort coup de 
patte et le culbuter dans la Diemel, le forçant de 
la repasser. » La réponse de M. de Boisclaireau 
fut de dire que Libenau étoit gardé. 

M. le maréchal duc de Broglie, après l'événement 
fâcheux du 31 juillet, dont nous parlerons ci-après, 
soutint qu'il avoit ordonné que M. de La Morlière, 
lieutenant-général, s'y portât avec les trois batail- 
lons du régiment d'Alsace, pour défendre et garder 
ce poste, et qu'en conséquence il avoit mandé à 
M. le chevalier du Muy cette disposition ; que M. le 
chevalier du Muy en étoit si intimement persuadé 
que ce fut la raison pour laquelle il résista à tous les 
avis que Fischer lui faisoit passer coup sur coup que 
le prince Ferdinand et son armée passoient la Die- 
mel à Libenau et qu'il ne doutoit pas que, vers 
l'après-midi du jour, il ne fût attaqué avec des forces 
si supérieures qu'il ne pourroit y résister. Tant il en 
fut, après l'événement de ce jour, que, pour justifier 



, V 

308 CAMPAGNES [1760] 

le maréchal de liroglie et le chevalier du Muy de la 
fatalité de ce que le i^énéral La Morlièie ne s'étoil 
pas trouvé à Libenau avec les trois bataillons d'in- 
fanterie tl'Alsace, ce général, comme s'il en avoit 
tout le loi't et que sa faute fût de n'avoir pas exécuté 
l'ordre verbal qui lui en avoit été donné, fut sacri- 
fié et quitta l'armée. 

Il est bien certain que si M. de La Morlière avoit 
été à Libenau avec trois bataillons, cette petite ville, 
enveloppée d'un rempart et située dans une île que 
forme la Diemel, n'auroit pu être forcée aisément et 
que tout le bruit de canon et de mousqueterie qui 
s'y seroit fait, en supposant qu'elle eût été attaquée, 
auroit averti M. du Muy sur le parti qu'il avoit à 
prendre, n'en étant qu'à deux lieues et demie. 

Revenons sur ce qu'exécuta le maréchal duc de 
Broglie le jour malheureux du 31 juillet. 

M. de Boisclaireau, qui avoit fait monter au camp 
des ennemis la nuit précédente, étoit le quatrième 
officier supérieur qui, sur le front de l'armée, avoit 
eu le même ordre et l'avoit exécuté, et, par une suite 
de fatalités, tous les quatre, dans leurs redditions de 
compte à M. le Maréchal, s'accordoient à dire que 
la marche du prince Ferdinand étoit dirigée sur la 
forêt de Sabbabourg et Munden. M. le Maréchal prou- 
voit, et par écrit, ces quatre redditions de compte qu'il 
avoit reçues, vers le point du jour, de ces quatre 
officiers supérieurs ; sans doute que tous les quatre 
étoient assurés, ou le cro} oient ainsi, (jue Libenau étoit 
occupé par des troupes françoises ; ce qui portoit de 
plus fort M. le Maréchal à s'en rapporter à ces comptes 
rendus étoit sa certitude à lui que Libenau étoit 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 300 

gardé, comme il a été dit, puisqu'il en avoit donné 
l'ordre, et surtout la retraite des 6.000 hommes qui 
étoient à Cassel, lorsqu'il y avoit marché, lesquels 
s'étoient retirés vers Munden du moment qu'ils 
avoient vu le maréchal dans la volonté de les 
envelopper et attaquer à Cassel ; et la retraite de ce 
corps sur Munden lui paroissoit indiquer que le 
projet du prince Ferdinand étoit de se retirer sur le 
Weser, soit qu'il voulût le défendre, se tenant en 
avant de cette rivière, ou se couvrant d'elle. 

Le maréchal, donc, persuadé de la marche des 
ennemis vers Sabbabourg et Munden, dès le point 
du jour donna ses ordres pour que l'armée se tînt 
prête à marcher, les équipages devant la suivre. Il 
monta à cheval et, à la tète d'un gros corps de cava- 
lerie, arriva à Weimar et, après avoir conféré avec 
Mgr le prince de Coudé, il se porta en avant. Il étoit 
alors entre six et sept heures du matin ; la nuit et 
les premières heures du matin avoient été de la 
plus belle nuit et du plus beau jour ; à peine M. le 
Maréchal et le corps qui le suivoit eurent-ils dépassé 
Weimar qu'un brouillard des plus épais commença 
à s'élever et, lorsqu'ils parvinrent aux hauteurs et 
bois en avant de Wilhelmstal, le brouillard fut si 
prodigieux que l'on n'y voyoit pas de quatre pas. 

La division du prince de Coudé se mettoit en 
marche pour suivre le corps que conduisoit M. le 
Maréchal ; elle reçut contre-ordre et ce corps de 
cavalerie resta en panne jusque vers midi, que le 
brouillard fut dissipé ; la division du prince se mit 
alors en marche. Cette marche annonçoit l'indéci- 
sion par les haltes continuelles qu'elle faisoit de 
demi-heure et quelquefois d'une heure. 



310 CAMPAGNES [1760] 

\ six lieiirt's du soir, nous avions à peine l'ail 
deux lieues, lorsqu'une voiture très légère (c'étoit le 
cahriolel du maréchal dont il faisoit usage lorsqu'il 
étoit l'alii^ué et que les eliemins qu il parcouroil pour 
ses reconnoissances le lui permettoient) se dirige où 
le prince éloit pied à terre ; à une certaine dislance ce 
cahi'iolet s'arrête; le maréchal et le comte de Broglie 
niellent pied à terre ; le prince s'avance vers le 
maréchal ; ils causent tous trois ensemble ; le maré- 
chal avoit Tair très préoccupé. La conversation fui 
courte ; le maréchal quitte le prince, remonte dans 
son cabriolet avec le comte son frère ; sa suite le 
suit, prenant un chemin qui étoit sur notre gauche. 

Le prince annonce que nous allons marcher ; on 
fait le roulement qui l'indique et, d'après les tam- 
bours ballant aux champs, la division se met en 
mouvement, prenant le même chemin que nous 
avions vu prendre au maréchal. 

Tous les officiers, des uns aux autres, se disent à 
Toreille que le prince Ferdinand, avec plus de 50.000 
hommes de son armée, a passé la Diemel à Libenau, a 
attaqué à Warbourg M. le chevalier du Muy et qu'a- 
près un combat très vif, mais trop inégal pour ses 
forces, les troupes de M. du Muy ont été culbutées 
et obligées de passer la Diemel, en la guéant comme 
elles ont pu. Le régiment de bourbonnois, dit-on, est 
celui qui a le plus souffert. Ce bruit répandu vient 
jusqu'au prince de Clondé ; ce prince dit que ce fait 
étoit vrai, que M. le Maréchal, dans la conversation 
qu'ils avoient eue, lui avoit raconté cette action, où 
les troupes du Roi s'étoient conduites avec tant de 
fermeté et de valeur que la perte en tués et blessés 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 311 

étoit égale de part et d'antre et que, quoique atta- 
quées par trois contre un, elles avoient fait leur 
retraite et passé la Diemel avec assez d'ordre et 
sans être suivies. 

L'on a vu, parce qui vient d'être dit, que le prince 
Ferdinand [étoit] instruit que Libenau n'étoit pas 
occupé, et connoissoit la position avantageuse qu'il 
auroità Warbourg s'il dépostoitle chevalier du Muy ; 
[il savoit] qu'ayant des derrières immenses à cette 
position, il y trouveroit des subsistances pour jusqu'à 
la fin de la campagne et que le maréchal de Broglie, 
quoique supérieur en troupes, seroit forcé de finir 
la campagne, ce qui s'effectua. L'armée françoise, 
après avoir consommé tous les fourrages de cette 
partie, fut obligée de rétrograder vers ses derrières, 
comme il sera dit ci-après. 

Le prince Ferdinand mcU'cha la nuit du 30 de 
juillet au 31 par la droite sur Libenau, dont il s'étoit 
rendu maître la veille, et, au point du jour, son 
armée commença à passer, la cavalerie à des gués, et, 
tournant à gauche, avança en avant de trois quarts 
de lieue pour marcher par des terrains couverts. T^a 
droite de son armée se trouvoit, vers midi, vis-à-vis 
Offendorf, à la droite duquel est une tour placée 
sur un plateau assez élevé, dont l'escarpement, qui 
est du levant au midi, communique à la Diemel, qui 
coule dans le vallon. Sa droite arrêtée là, il forma 
sa ligne et ses dispositions d'attaque. 

L'épaisseur du brouillard le servit parfaitement 
à couvrir sa marche. Ses dispositions et tous projets 
d'attaque faits, il va la commencer. La droite de son 
armée peut par elle envelopper la gauche des troupes 



:^12 CAMPAGNES [1760] 

(lii ('li('v;ili('i' (lu Muy. La marche du piiuce Ferdi- 
nand fut de sept lieues de trajet pour arriver à la 
fin heureuse (jui la e(3uronna. 

l'endant sa marche, Fischer, placé à la droite de 
Warhourg avec le corps à ses ordres, d'heure en heure 
avertissoit M. le chevalier du Muy de la marche des 
ennemis et de leur passage de la Diemel. AT. du Muy, 
dans la ferme croyance queLibenau étoil gardé, pen- 
soil que ce ne pouvoit être qu'un corps de troupes 
légères et non toute une armée de 60.000 hommes, 
raison pour laquelle il resta immuable à son camp, 
(ju'il avoit fait plier, et tous ses équipages avoieni 
passé la Diemel. Il rendit compte au maréchal de 
sa position, mais fort tard et de manière qu'au 
moment où le maréchal en fut instruit, il n'éloil 
plus temps de l'aider de ses avis, encore moins du 
moindre secours, et lorsque l'ofïicier qu'il avoit 
adi'cssé au maréchal fut de retour vers Warhourg, 
il arriva au moment où le chevalier du Muy et sa 
gauche battus, toutes ses troupes, tant infanterie 
que cavalerie, passoient la Diemel, dont elles 
"aonèrenl les hauteurs de la rive droite, s'y refor- 
mèrent en bataille et y restèrent sans qu'un seul 
homme de l'armée du prince Ferdinand non seule- 
ment la passât, mais descendît des hauteurs de sa 
rive gauche. 

M. du Muy, au moment que l'attaque com- 
mença à sa gauche, à la tour où étoit le i-égiment 
de Boinbonnois, adressa au maréchal un de ses 
aides de camp pour l'en instruire et, au moment 
où il vit que la gauche étoit forcée, il donna ordre 
à toutes ses troupes de se retirer, voyant que tout le 



[1760] DE MEIICOYROL DE BEAULIEU. 313 

front de l'armée des ennemis s'ébranloit pour mar- 
cher à lui, à quoi l'inégalité de forces le détermi- 
noit. Il fit partir un autre officier pour l'en informer. 

Cette action fut donc un poste abandonné et la 
gauche forcée ; les troupes ne furent du tout sui- 
vies, la perte en tués ou blessés fut d'égalité, mais 
la gloire fut au prince Ferdinand d'avoir si bien su 
dérober sa marche au maréchal deBroglie, de l'avoir 
si heureusement exécutée dans une marche de sept 
lieues. Il faut rendre justice aux talents de ce prince; 
cette marche hardie lui procuroit une position si 
avantageuse qu'elle lui assuroit que la campagne 
seroit là finie. 

Il faut dire aussi que, sans le brouillard d'une 
épaisseur comme on n'en a jamais vu, le corps de 
cavalerie avec lequel le maréchal [de Broglie] s'étoit 
porté en avant vers Calden, suivi de la division du 
prince de Condé, eût porté un préjudice étonnant 
aux équipages de l'armée du prince Ferdinand et 
au corps d'une partie des Hanovriens qui les cou- 
vrait, que l'on eût joints à Libenau avant qu'ils 
eussent pu passer la Diemel, ce qui auroit bien fait 
la balance d'avoir perdu la position de Warbourg... 

La division de S. A. Mgr le prince de Condé, 
marchant ainsi qu'il avoit été convenu avec M. le 
Maréchal dans la conversation qu'ils venoient d'avoir, 
se dirigeant du côté de Warbourg, marcha jusqu'à 
dix heures du soir et, depuis huit heures, il y eut 
un orage suivi d'une pluie des plus abondantes, qui 
ne cessa de continuer jusqu'à Ersen, petit village où 
logea M. le prince de Condé [1" août]. Quant à sa 
division, elle passa la nuit au bivac, très fatiguée de 



314 CAMPAGNES [1760] 

la pluie abondante qu'elle essuya jusqu'à une heure 
(lu malin, où elle se calma. 

A tlix heures du matin, celle division (juitla sa 
position et fut portée à gauche de l'armée placée 
à Welbach, de l'autre côté de la rive droite de la 
petite rivière dite Tuitseh, qui se jette dans la 
Diemel près Warbourg, pour assurer la gauche de 
l'armée Françoise appuyée à un bois, où les troupes 
légères d'infanterie ennemie s'étoient déjà jetées. 
Après les avoir chassées, on établit, à la pointe de 
ce bois, une brigade d'infanterie, dont la distance 
de Warbourg pouvoit être d'une demi-lieue. 

L'armée resta dans cette position jusqu'au 21 
d'aoïil; le 22, elle vint camper à Immenhausen et 
la division du prince de Condé à Maricndorf, où 
l'armée resta jusqu'au 13 septembre, qu'elle vint 
camper au camp retranché sous Cassel, où se finit 
la campagne. Les événements qui la terminèrent 
furent fâcheux pour les progrès que s'en promettoit 
M. le Maréchal et qui furent tous arrêtés à l'affaire 
de Warbourg. 

On reprocha au maréchal que son amour pour 
Cassel avoit rendu cette campagne si peu avanta- 
geuse aux armes du Roi, que si, après l'abandon 
qu'en firent les ennemis, il n'eût pas commis l'im- 
prudence de cantonner partie de son armée, il se 
fût occupé de suite de suivre le prince Ferdinand ; 
il auroit vu combien il étoit possible à ce prince 
de se porter à Warbourg ; trente-six heures ou 
moins de temps l'auroieiit instruit que Libenau, 
c|u'il croyoit occupé par M. de La Morlière et avec 
lui par liois bataillons, ne l'étoit pas et que, se 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 315 

tenant si près du prince Ferdinand, il étoit impos- 
sible [à celui-ci] de lui dérober sa marche comme 
il le fit et de passer la Diemel à la vue du maré- 
chal. Telles étoient les réflexions de nombre 
d'officiers généraux et la raison vouloit que, si la 
conduite du maréchal eût été comme ils la fixoient, 
il eût certainement évité l'affaire de Warbourg, qui 
enfla beaucoup le courage des ennemis et porta de 
la tiédeur à l'armée Françoise. 

Ce n'est pas que le maréchal eût pu empêcher le 
prince Ferdinand de se porter de l'autre côté de la 
Diemel (qu'il eût pu passer à Trendelburg ou Hel- 
mersliausen ?), mais, par cette nécessité, le maréchal 
duc de Broglie eût eu à sa possession tout le vaste 
et bon pays de la rive gauche de la Diemel, tandis 
que le prince Ferdinand et son armée n'auroient eu 
que la partie montagneuse et boisée, tant de la 
Diemel que du Weser, et, faute seulement de four- 
rage, ils eussent été forcés de perdre beaucoup de 
terrain ; mais ce prince eût été le maître d'éviter 
toute action décisive et les suites de cette campagne 
eussent été, aux consommations près, ce qu'elles 
furent, c'est-à-dire les environs de Cassel ménagés, 
ce qui eût épargné en dépense au Roi des sommes 
considérables pour l'approvisionnement de Cassel 
et Gôttingue et peut-être mis les ennemis hors d'état 
de songer à entreprendre le siège de Cassel, comme 
ils le firent à la fin de l'hiver suivant, sans succès 
et à leurs détriment et pertes, à la vérité, mais il 
pouvoit en être autrement si les projets du prince 
Ferdinand eussent réusssi. 

Je dois terminer cette campagne par ce qui m'est 



31() CAMPAGNES [1760] 

réversible et m'intéresse, et dois dire que cette cam- 
pagne m'acquit d'être connu de S. A. S. Mgr le 
prince de Condé et d'en recevoir plusieurs marques 
de bonté et des attentions dislinctives loisque 
Son Altesse m'bonoroit de diner avec Elle ; ma 
reconnoissance en étoit si plénière que j'eusse 
désiié avoir cent vies pour les donnci* toutes à l'exé- 
cution de ses ordres. 

Je vais dire ici quelques-uns de ses traits de bonté 
qui, émanant du sang auguste de nos maîtres, en- 
flamment le cœur et élèvent l'âme du sujet à tout 
oser et entreprendre pour la continuité des succès 
et honneur de leurs armes. 

Quelques jours après l'événement particulier 
d'Hippenshausen et du mamelon près Weimar, dont 
j'ai parlé, Son Altesse me fit prier à dîner. Le duc 
de Laval-Montmorency^ y dînoit ce jour-là, avec 
lui dix autres officiers généraux, non compris ceux 
attachés à sa maison. 

Je vais dire ici pour mes enfants, si leur projet 
est de suivre la carrière des armes (comme c'est le 
mien, n'y ayant pour eux d'autres états à suivre), 
pour que, servant à leur tour avec le zèle, l'acti- 
vité et le désir de bien remplir leur tâche, ils 
n'épargnent ni leurs peines, ni leurs jours, que le 
courage raisonné soit le flambeau qui les guide et 
que, comme moi, ils jouissent des approbations 
des princes qui, par leur naissance, tiennent an 



1. Guy-André-Pierre de Montmorency, marquis puis duc 
(1758i de Laval, né en 1723, lieutenanl-général en 1759, maré- 
chal de France en 1783, mort en 1798. 



[17*60] DE MERCOYROL DE BEAULIEt . 317 

trône, des maréchaux de France qui commandent 
les armées et de tous autres généraux aux ordres 
desquels ils se trouveront employés ; il en naîtra 
de leur part des distinctions qu'ils trouveront plus 
satisfaisantes que les récompenses du Souverain, 
qui ne manqueront de suivre, sur la réputation 
qu'ils se seront faite près de tous les chefs de 
l'état militaire. Comme tout a un principe et un 
commencement, c'est près de leurs compagnons, 
dans le régiment où ils feront leurs premières 
armes, que leur émulation doit commencer à naître, 
en apprenant avec avidité tout ce dont ils doivent 
être instruits. [Ils devront] demander à servir aux 
troupes, comme par exemple aux chasseurs, qui, 
pendant la guerre, les mettront à même d'être 
employés avec les grenadiers plus souvent, et par 
conséquent de commencer à se faire une bonne 
réputation de brave officier, ce qu'on acquiert en 
désirant d'être employé de préférence aux autres. 
[Ils devront encore] plaire au corps des capitaines 
par des attentions que leur mérite l'ancienneté de 
leurs services et gagner leur estime. S'ils la méritent, 
ils acquerront par gradation celle du major, du 
lieutenant-colonel et rapidement celle du colonel 
qui, dans les circonstances où [ils seront] devenus 
capitaines par leur ancienneté, appuieront le mérite 
de leurs services près des inspecteurs, moyen sûr 
d'arriver à son tour à une majorité ou lieutenance- 
colonelle et de là à la généralité, selon la longueur et 
bonté de leurs services, leur zèle, une application 
suivie, des talents acquis par elle et une volonté 
sans borne pour le bien de ce même service. Tout 



318 CAMPAGNES [1760] 

cela réuni ne peut manquer de leur faire passer avec 
beaucoup d'aorément le temps de leurs services et 
de leui' procurer la récompense qu'ils se seront 
acquise, que le prince donne avec autant de plaisir 
que peut en avoir celui qui la reçoit. 

Je dirai donc que, pendant le temps de ce dîner, 
je m'aperçus que le prince jetoit de temps en temps 
les yeux sur moi et les miens rcncontroient les 
siens ; c'étoit toujours pour m'ollrir des plats à por- 
tée de cette Altesse ; je trouvois cette bonté si répé- 
tée, qu'elle m'embarrassoit, quoiqu'elle parût à mon 
âme bien douce. Le moment des vins de liqueurs 
venu, le prince en sert un verre au duc de iMont- 
morency-Laval ; il en verse un second verre et, le 
remettant à son page : « Portez-le, lui dit-il en me 
désignant, à l'extrémité de la table où je m'élois 
placé, à M. de Beaulieu. » Cette marque distinctive 
que le prince m'accordoit, je ne pouvois la rappor- 
ter qu'au motif d'avoir plu à Son Altesse soit à 
Saclisenbausen, Hippensbausen, au mamelon près 
Weimar ou au camp de Calden, et cette jouissance, 
réversible au zèle dont j'étois animé, me parut 
amplement me payer, et au-del«i, de lout ce ([ue je 
devois en attendre et ce qui eût achevé de me 
déconcerter fut un regard jeté sur moi de la part de 
tous les odiciers généraux qui étoient à ce dîner. 
J'acceptai ce verre et le bus sans avoir l'air de 
m'être aperçu de quelle manière il m'étoit venu. 
La modestie est une belle arme, j'y mis donc à cette 
circonstance toute celle que j'y devois et suis per- 
suadé qu'avec elle je ne déplus à personne. 

Pour prouver combien cette Altesse est mémora- 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 319 

live, puisque je ne fis que cette campagne attaché 
à sa division, je dois dire qu'en 1765, cette Altesse 
visitant les places maritimes de Flandre, l'itinéraire 
de sa marche la fit passer à Douai, où le régiment 
de Picardie étoiten garnison ; major de ce régiment, 
j'y commandois la garnison pour rendre les hon- 
neurs dus à un prince du sang, branche des héros. 
T.e régiment étoit sous les armes et, lorsque le prince 
fut rendu à son hôtel, je fus à la tète de tous les 
officiers de ce corps pour l'assurer de nos respects 
et satisfaction de le revoir, ce dont moi particulière- 
ment avois été privé depuis la paix. Voici les termes 
de bonté de ce prince : « J'appris avec plaisir, 
me dit-il, que vous étiez major du régiment de 
Picardie. Comment vous étes-vous porté depuis 
que nous servions ensemble? » 

Si j 'avois été étonné du verre de vin de liqueur, 
je fus confondu ici de cette bonté inattendue ; une 
profonde révérence marqua tout mon respect. 

Si j'avois été de ces officiers qui passent portion 
de leur service à Paris, j'aurois été moins embar- 
rassé, mais moi, à cette époque, qui ne l'avois 
jamais vu, habitant du Vivarois, pays sauvage 
(quelque élevées qu'en soient les montagnes, elles 
ne peuvent permettre qu'à peu de ses habitants de 
voir la cour et la capitale de son Empire), je n'avois 
pu admirer qu'aux camps de Flandre et d'Allemagne 
les princes qui y régnent. 

Autre bonté du prince que je dois dire, pour que 
mes enfants s'inculquent bien dans le cœur et l'esprit 
combien il est doux de bien remplir ses devoirs, en 
mettant tout en œuvre,, courage, volonté et zèle, 



320 Ca:M PAGNES [1760] 

pour qu'aucun compagnon puisse mériler plus que 
soi, dans la sphère de services où ses moyens l'ont 
placé. 

Par tics arrangements de cour, en I 780, on recréa 
la chariic de colonel-iiénéral de l'infanterie (Van- 
çoise et étrangère, qui fut donnée à S. A. S. Mgr 
le prince de Condé ; on y ajouta le régiment de 
Picardie, premier régiment de cette arme, dont Son 
Altesse fut colonel pro[)riélaire. M. le comte de 
T^évis, colonel de ce régiment depuis dix-sept ans, 
s'empressa d'aller rendre ses hommages à Son x\ltesse, 
du moment que cet arrangement de la charge de 
colonel-général recréée pour le prince fut su, et il 
en fut instruit des premiers. A peine M. le comte 
de Lévis eut-il le temps de s'acquittei* de son com- 
pliment que cette Altesse, après lui avoir répondu, 
lui demanda si M. de Bcaulieu y servoit encore. 
M. de Lévis y satisfit en lui disant que oui, à quoi 
le prince répondit qu'il en étoit bien aise, et M. le 
comte de Lévis, qui a voit fait M. de Beaulieu 
major et successivement lieutenant-colonel du légi- 
ment de Picardie, qui avoit de lamitié pour le sieur 
de Beaulieu, ne manqua sur-le-champ de l'instruire 
de l'empressement que le prince avoit mis à savoir 
s'il servoit encore à ce régiment, comme de sa 
satisfaction en apprenant qu'il y étoit toujours, et 
ce fut à cette occasion que je reçus la lettre suivante 
(lu prince de Condé: 

« Le Roi ^ m ayant fait f honneur. Monsieur, de 
me nommer colonel-général de C infanterie fran- 
çoise et étrangère, a bien voulu ajouter à cette 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 321 

grâce celle de me donner le régiment de Picardie. 
L'intention de Sa Majesté est qu il porte désormais 
le nom de Colonel-général de V infanterie et que 
fen aie le travail, seul et directement avec Elle; je 
suis enchanté qu'un événement aussi flatteur pour 
moi me rapproche d'un régiment qui a mérité 
tant de fois, et particulièrement sous mes yeux, la 
réputation dont il jouit à si juste titre. Je me 
trouve bien heureux que l'honneur que je reçois 
me mette aussi intimement à portée de marquer 
à tous les officiers qui composent ce corps le désir 
extrême que j'aurai toujours de leur être utile en 
tout ce qui dépendra de moi et qui pourra se 
concilier avec le bien du service. Je vous prie de 
les assembler chez vous, Monsieur, et de leur lire 
ma lettre. Je désirerois aussi que les bas-officiers 
et soldats fussent instruits au plus tôt de cet évé- 
nement et qu'ils apprissent en même temps par 
vous mon estime pour le corps, ma bonne volonté 
pour eux et le plaisir que f ai de me trouver à 
leur tête. Il ne me reste qu'à vous assurer parti- 
culièrement. Monsieur , que f ai pour vous tous les 
sentiments que je dois à votre mérite, à vos talents 
et à la manière distinguée dont vous servez le Roi. 

Signé : Louis-Joseph de Bourbon. » 

Et je conserve l'original de cette lettre, ainsi que 
plusieurs autres, que m'a procuré l'avantage d'avoir 
été lieutenant-colonel de son régiment Colonel-géné- 
ral l'espace de quatre ans, jusqu'à ma promotion au 
grade de maréchal de camp, le l*"" janvier 1784. 

21 



322 CAMPAGNES [1760] 

Si je suis entré dans tout ce détail, c'est pour prou- 
ver à tout jeune officier qui naît à cent cinquante 
lieues de la cour et de la capitale, sans protection 
ni protecteur dans 1 une ni I autre, qui ne doit et ne 
peut espérer de s'en créer que par la manière dis- 
tinguée, ou le courage, le zèle et une volonté déci- 
dée pour lui en procurer, que, réunissant toutes ces 
qualités pour bien servir son maître, avec des mceurs 
et une conduite mesurée, il doit être sûr de plaire à 
tous ses chefs, à tous les officiers généraux et aux 
princes les plus élevés de la nation. 

J'ai dit qu'il faut avoir des mœurs : elles tiennent 
trop au courage et à la santé pour que quiconque 
désire servir avec fruit et parvenir à être quelque 
chose ne fasse tout pour se les conserver. Les anciens 
Germains, d'où viennent les François, éviloient tout 
commerce avec les femmes jusqu'à l'âge de trente 
ans passés ; amis des armes, ils savoient combien le 
commerce avec elles affaiblit et la vertu de l'âme et 
celle du corps; ils s'en éloignoient, préférant d'être 
guerriers. 

En effet, que peut-on tirer d'un corps affaibli par 
un commerce criminel avec elles ? Une santé chan- 
celante, que le premier bivae, ou la première marche 
pénible met à l'hôpital, qui ne présente qu'un soldat 
qui peut à peine porter ses armes. Et comment 
pourra-t-il les mouvoir et s'en servir des huit ou 
dix heures de suite que peut durer une action ? Je 
sais que l'honneur le fera rester à son rang, mais 
que fera-t-il, incapable de porter des coups sûrs à 
son ennemi l'attaquant d'un bras fort, vigoureux 
et nerveux ? Bien loin de le prévenir, il ne pourra 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 323 

parer les coups qui lui seront portés et, percé de 
plusieurs, il mordra la poussière en lui rendant 
son âme. 

Voulez-vous être brave et bon soldat, vous con- 
server une bonne santé ? Soyez vertueux et sage : 
à toutes les heures vous aurez courage et force, 
d'où naît la volonté. Voulez-vous des preuves ? 
Suivez Annibal dans ses victoires d'Italie : tant que 
son armée conserva des mœurs chastes, elle fut 
invincible ; un hiver passé à Capoue, où elle se livra 
au commerce des femmes, détruisit la force de tous 
ses soldats. Privée d'elle, le courage qui en est le 
fruit l'abandonna ; sa santé ne fut plus la même 
et, presque sans combattre, cette armée terrible, qui 
alloit faire tomber Rome et son empire, s'évanouit 
et fut détruite par les seules fatigues du camp. 

Voyez ces premières légions chrétiennes : la reli- 
gion les rendoit chastes ; elles furent toujours invin- 
cibles, tant que, fidèles à leurs préceptes, elles les 
suivirent. 

Faites l'analyse des différents peuples d'Europe 
seulement, vous y découvrirez que ceux qui sont 
chastes et dont les mœurs sont les plus pures, sont 
les plus braves et les plus propres à la guerre. 
Voyez cette poignée de Suisses, qui, enveloppés de 
grandes monarchies, ont su, au milieu d'elles, con- 
server leur liberté ; ils doivent cet avantage à la 
simplicité et à la chasteté de leurs mœurs plus qu'à 
l'âpreté du sol qu ils occupent. 

Si vous voulez être guerrier, soyez chaste ! Si 
vous voulez que votre carrière soit durable, soyez 
chaste ! Si vous voulez que votre santé soit tou- 



324 CAMPAGNES [1760J 

jours bonne, soyez chaste ! Si vous voulez éviter 
partie des amertumes de cette courte vie, soyez 
chaste ! Enfin si vous voulez laconsidération publique, 
soyez chaste et, ce qui est plus important que tout 
ce queje viens de dire, si vous voulez plaire au Dieu 
que vous servez, soyez chaste ! 

Saint Jean fut celui de ses Apôtres qu'il chéris- 
soit le plus. Pourquoi ? me direz-vous. C'est que de 
tous comme lui il étoit chaste. Ce précieux don du 
Ciel est inappréciable pour qui sait le conserver ; je 
vous y invite, bien sûr que j'ai raison. Cette vertu 
est nécessaire pour quelqu'étal que l'on prenne, mais 
elle Test infiniment davantage pour celui qui se 
destine au parti des armes. Voyez l'humanité dans 
son enfance : elle est craintive, parce qu'elle n'a pas 
de force. Voyez-la à l'âge de vingt à quarante ans : 
elle bouillonne d'activité et de courage, lorsque la 
maladie ne la travaille pas ; c'est qu'elle est dans sa 
force, qu'elle conserve dans un âge plus avancé, 
suivant qu'elle conduit sa carrière. Voyez-la à l'âge 
de la caducité : tout s'y rapproche de l'enfance ; c'est 
qu'insensiblement, il ne lui reste plus que la force 
de l'enfant. Tel est son cours ordinaire. 

L'armée, campée au camp retranché de Cassel, 
comme je l'ai dit, y termina cette campagne et il n'y 
eut d'autre événement militaire qu un nombreux 
détachement composé de la division de S. A. Mgr le 
prince de Condé, du corps des carabiniers et autre 
cavalerie, qui furent joindre la division saxonne aux 
ordres du comte de Lusace, pour attaquer le général 
Wangenheim, campé, avec un corps de troupes 
ennemies d'environ 10.000 hommes, sur la rive 



[1760] DE MERCOYROL DE BE.VULIEU. 325 

droite de la Fulda et rive gauche de la Werra, lequel 
général fit sa retraite, mais pas assez promptement, 
ce qui lui fit perdre six pièces de canon et un dra- 
peau [19 septembrel. 

J'a\ois prévenu, vers la fin de cette campagne, 
M. le marquis de Bréhant, mon colonel, et saisi 
l'instant où il me disoit des choses très honnêtes sur 
le zèle que j'y avois montré, que mon désir seroit 
d'être employé pendant l'hiver et de commander 
quelque poste que d'usage l'on place en avant du 
cordon des quartiers de la première ligne ; que je 
sacrifierois volontiers à ce plaisir celui d'aller voir 
mes pénates, quoique j'y eusse quelques affaires 
négligées, depuis près de cinq ans que je n'avois pro- 
fité d'aucun semestre ni congé. M. de Bréhant, qui 
avoit de l'amitié pour tout officier zélé et particu- 
lièrement pour moi, entra avec empressement dans 
mon idée, m'y affermit par l'espoir comme sûr qu'il 
me donna qu'il m'obtiendroit ce que je désirois. En 
conséquence, je ne fis aucune autre démarche. 

Toul eût été à mon désir, sans une contrariété de 
sentiment entre le comte de Broglie, frère du maré- 
chal, et M. de Bréhant. Dans un souper avec plu- 
sieurs généraux, où la liqueur bachique n'avoit pas 
été ménagée, il fut question de la bataille d'Hasten- 
beck. Le comte de Broglie improuvoit par ses propos 
vivement et méchamment ce qu'y avoit fait M. de 
Chevert. Ce général étoit l'ami de M. de Bréhant ; 
celui-ci, Breton et du vin dans la tête, se fit cheva- 
lier du général absent ; la dispute et même querelle 
fut on ne peut plus vive de part et d'autre. Toute 
la généralité présente eut bien de la peine à éviter 



326 CAMPAGNES [1760] 

qu'elle ne devînt sanglante, car il étoit constant que 
si pareille querelle se fût passée entre deux jeunes 
gens, la mort seule de l'un des deux devoil et 
pou voit l'apaiser, (le souvenir dans le cœur vindica- 
tif et malicieux du comte de Broglie ne pouvoit 
manquer d'y rester. 

M. le marquis de Bréhanl ne parla donc en au- 
cune manière de ce qu'il ra'avoit promis et me 
laissa ignorer les motifs et raisons qui, selon son 
idée, l'empêchoient de pousser plus loin ma de- 
mande. Je patientai jusqu'au 15 novembre. Tous 
les semestriers partis depuis plusieurs jours pour 
passer en France, je parlai à M. de Bréhant pour 
savoir où il en étoit de mon affaire. Son embarras 
me fit croire qu'il avoit été refusé tout à plat et 
qu'il lui en coûtoit de m'en faire part. Je cher- 
chai donc à lui dire que cette perte n'étoit pas 
irréparable, que, par des services meilleurs de ma 
part que ceux qu'il avoit été à même de pouvoir 
citer, cela se répareroit un jour par ceux que je 
pourrois rendre. J'étois donc le consolateur au lieu 
d'être celui qu'on devoit consoler. 

Du même jour je fus chez le major-général pour y 
rencontrer plus promptement M. du Vivier, major 
du régiment, qui y dînoil et pour qui j'avois de la 
vénération et de la confiance. Je lui contai mon affaire. 
^( Que je suis fâché, me dit-il, que votre cantonnement 
à Wolffhagen avec les grenadiers et chasseurs m'ait 
privé de vous voir depuis quinze jours ; je vous au- 
rois dit et raconté la brouillerie du comte de Broglie 
avec M. de Bréhant et nous eussions pu trouver 
quelque moyen. — Non, lui dis-je, M. de Bréhant 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 327 

seroit peut-être compromis si l'onfaisoit une demande 
à M. le Maréchal pour un capitaine de son régiment; 
étonné avec raison qu'elle ne vînt de lui, il pour- 
roit en demander le motif. Il y a apparence qu'il 
ignore cette querelle dont vous venez de me par- 
ler ; le comte, son frère, par qui tout passe, à 
propos du silence de M. de Bréhant, pourroit la 
lui rendre et le maréchal en prendre de l'humeur 
contre lui. J'ai un semestre, des affaires chez moi, 
j'irai y vaquer et partirai demain ou après. » Ce 
que j'exécutai et ce qui me détermina tout à fait 
est ce qu'il me reste à dire de relatif à cette cam- 
pagne. 

M. de La Rochethulon, commandant du bataillon 
des grenadiers et chasseurs de la brigade, homme 
du plus grand mérite, d'esprit et d'amabilité, et 
vieux militaire instruit, [étoitmon ami]; M. de Gelb, 
brave et valeureux officier, plein de lumières pour 
la guerre, Alsacien de nation, tirant parti de tout 
l'avantage que lui donnoit [sa naissance] de bien 
parler allemand, étoit [aussi] mon ami depuis que 
nous avions commencé nos armes au régiment de 
Picardie, qu'il avoit joint une campagne après moi ; 
il étoit l'aide-major attaché à ce bataillon lors de 
notre séjour au camp de Cassel. Notre bataillon 
cantonné à Wolffhagen, Mgr le prince de Condé fit 
dire à M. de La Rochethulon de venir dîner tel jour 
avec MM. de Gelb et de Beaulieu chez lui à Cassel. 

Nous vivions, M. de La Rochethulon, Gelb et moi, 
dans la plus grande intimité ; instruits du jour pour 
nous rendre à Cassel chez Son Altesse, nous parlons 
ensemble. Chemin faisant, voilà ces deux Messieurs 



328 CAMPAGNES [1760] 

qui de bon cœur se félicitent; je ne suivois pas leur 
conversation de l)ien près, dans l'idée où je fus en- 
traîné d'abord, imaginant qu'il étoit question de 
quelque fortune femelle, dont M. Gelb, l'Adonis de 
son siècle, étoit souvent le Bateur(?) par la beauté de 
sa figure, sa taille de cinq pieds dix pouces, son 
beau corsage et tout bien dans sa personne ; [je 
pensois] que le commandant cbercboit à s'amuser, 
mais M. de La Rochetbulon [parloit de] la douce 
lettre qu'il avoit dans sa pocbe du ministre de la 
Guerre; [elle] avoit ébloui son esprit et, sans 
mystère, il la tira de sa poche et me dit : « Voila 
de quoi nous nous félicitons. » Cette lettre ministé- 
rielle les instruisoit que sur le compte qu'il avoit 
rendu au Roi de la manière distinguée dont le ba- 
taillon de grenadiers à ses ordres avoit servi à Cor- 
bach et à Hippensbausen sous son commandement, 
aidé du sieur de Gelb, aide-major, le Roi lui avoit 
ordonné d'en marquer sa satisfaction à ces deux 
officiers, etc. Comme mon ambition étoit très modé- 
rée, il me fut aisé de me contenir, et je dis seule- 
ment : « Depuis quand avez-vous reçu cette lettre ? 
— Depuis quatre jours, me répondit-on. — Il y a 
donc quatre jours que vous vous félicitez ; c'est fort 
bien ; pour moi je dois me dispenser de le faire. » Le 
rouge me montoit au visage ; l'embarras de l'un et 
de l'autre me donna plus de froid que je ne m'en 
croyois susceptible. Je leur dis : « Encore quelques 
événements guerroyants et il y aura profit pour 
tous », et je changeai de propos, à quoi ils se prê- 
tèrent. Il ne fut plus question de rien à cet égard 
et nous passâmes joyeusement notre journée. 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 329 

De retour à notre quartier, nous nous séparâmes et 
ce fut à cet instant et rendu chez moi que je me livrai à 
mes réflexions sur la lettre ministérielle. De quel rap- 
port l'ont-ils donc reçue? Et, mettanttout poureux, je 
me disois : « Le général, en rendant compte à la Cour, 
aura sûrement dit que tel et tel bataillon de grena- 
diers et chasseurs ont exécuté de point en point 
avec zèle et courage les ordres qui leur avoient été 
donnés; on en a complimenté les états majors », et, 
ne cherchant pas à approfondir davantage, je voulus 
m'en tenir à cette idée qui ne blessoit personne ; 
mais je me rappelai alors les premiers pas de ma 
carrière militaire, lorsqu'en 1746, à l'insu de mon 
oncle, comme je l'ai dit, et sur son refus, je mar- 
chai aux volontaires de l'armée, et la leçon qu'il 
m'en fit lorsque je fus de retour. « Je ne dois pas 
blâmer, me dit-il, la démarche que vous venez 
de faire, mais je dois vous dire qu'il est agréable 
d'aller à la guerre lorsqu'on commande en chef, 
quelque quantité de troupes que l'on nous con- 
fie, par la raison que si l'on fait quelque chose 
de bien, cela roule sur celui qui commande ; 
attendez donc d'être capitaine pour que vous 
puissiez commander et avoir le profit de vos tra- 
vaux militaires. » J'appréciai, à l'époque présente, 
tout ce qu'il vouloit me dire. 

De plus, mes réflexions me faisoient penser que 
M. de J^a Rochethulon, voulant me faire part de sa 
satisfaction à la réception de cette lettre ministé- 
rielle, pouvoit, par des choses honnêtes, me dire : 
(( Nous vous la devons. » Il eût dit vrai. Cette 
manière loyale de sa part m'eût si bien gagné qu'il 



330 CAMPAGNES [1760] 

n'eût trouvé en moi que des remerciements à lui en 
faire et que ma réponse eût été : « Commauclanl, 
je ne désire que des occasions à vous faire cueillir 
le fruit de vos longs travaux; mon tour viendia 
après. » El il m'eût répondu après ce qu'il eût 
voulu. 

A sa place, j'aurois dit aux ofTiciers à mes ordres : 
(( Messieurs, voilà la lettre que j'ai reçue du ministre; 
je vais la communiquer à notre colonel ; ensemble 
nous en ferons nos remerciements à M. le maréchal 
duc de Broglie qui nous l'a procurée et, comme de 
justice et de raison, devant vous, je dirai à ce géné- 
ral que c'est à vous autres qu'elle eût dû être adres- 
sée, puisque c'est vous autres qui avez agi et que 
les compliments vous en sont dus. » Une pareille 
démarche lui eût fait plus d'honneur et de profit 
que le petit compliment qu'il tenoil dans sa poche. 
Il avoit de l'esprit, mais le jugement ne fut pas pour 
lui dans cette circonstance, car il ne devoit pas 
ignorer combien, dans l'état militaire, on est sensible 
à se voir enlever un petit brin d'encens que l'on 
croit mériter et combien il en coûte peu et fait 
honneur à tout chef de rendre justice à qui elle est 
due ; [c'est] s'acquérir de plus en plus rafieclion de 
ceux à ses ordres en faisant valoir et flattant les 
services qu'ils ont rendus, et les préparer à en 
rendre de plus profitables, dont, pour l'ordinaire, le 
chef a tout l'avantage et le profit [s'il est] digne de 
le recevoir par son talent, son mérite, son zèle, sa 
modestie, sa justice à prôner les officiers à ses ordres 
qui méritent et sans contredit sa plus pure récom- 
pense ; par là il les enflamme et tous se disposent 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 331 

de plus en plus au bien du service du Prince. Une 
conduite contraire refroidit et dégoûte. Chacun se 
dit : « Quoi ! notre commandant n'a pas paru à telle 
et telle circonstance, il en reçoit les compliments 
avec avidité, laisse, avec une complaisance injuste, 
croire que tout est émané de lui, ne dit pas un mol 
de M. tel ou tel, [alors] que l'action pour laquelle 
on le flatte est à eux seuls. » Cette impertinence 
maladroite fait tenir des propos qui, en amenant la 
vérité, font que le public, désabusé, le blâme, l'im- 
prouve et conçoit de lui une idée toute différente 
de celle qu'il lui avoit d'abord accordée. 

Imbu et plein de ces fâcheuses réflexions, je me 
disposai à partir pour passer en France, ce que 
j'exécutai le 18 novembre, et entrepris avec regret 
un voyage de trois cents lieues, voulant passer par 
Lille en Flandre et de là gagner mes montagnes 
vivariennes, où j'arrivai le 17 du mois de décembre. 

Je dois dire ici que, peu de jours après mon 
départ, M. le maréchal duc de Broglie, observateur 
des officiers auxquels il voyoit du zèle, de son propre 
et seul mouvement, se rappelant celui dont il m'avoit 
vu pénétré pendant cette campagne, (voulant em- 
ployer M. de Gelb, frère de celui [qui étoit] briga- 
dier à cette époque, qui l'avoit servi avec succès à 
la bataille de Bergen, comme cela a été dit), fit dire 
par ce frère à celui aide-major du bataillon des gre- 
nadiers et chasseurs du régiment de Picardie de se 
rendre chez lui, où, arrivé, il lui dit : « J'ai jeté les 
yeux sur vous pour vous employer, cet hiver, à la 
majorité de la place de Gottingue ; vous y serez sous 
les ordres d'un lieutenant de Roi et [aurez] pour 



332 CAMPAGNES [1760] 

commandant en chef M. le comte de Vaux, lieute- 
nant-général (aujourd'hui maréchal de France); 
vous passerez de suite chez mon frère, le comte de 
Broglie, qui est instruit de cet arrangement, et il 
vous remettra la lettre de service que je vous ai 
fait expédier à cet effet. » 

M. de Gelb, reconnoissant comme il le devoit, le 
remercia. M. le Maréchal, continuant, lui dit : 
« Vous voudrez bien dire à M. de Beaulieu de pas- 
ser chez moi demain matin; je veux l'employer dans 
un poste et reconnoître la manière dont il a servi 
cette campagne, et le mettre à même de servir plus 
distinctement, lui procurant en outre un bien-être. » 
La réponse de M. de Gelb fut : « Monsieur le Maré- 
chal, il est parti il y a trois jours, mais, si vous 
le permettez, je vais lui adresser un courrier qui 
le joindra à quarante ou cinquante lieues d'ici. » 
M. le Maréchal réfléchit un moment et lui dit : 
« Non, cet officier a sans doute des affaires chez 
lui. » Et ma bonne fortune expira là. 

M. de Gelb, qui étoit mon camarade et mon ami, 
officier de mon âge, celui avec lequel j'étois le plus 
lié, par la justice mutuelle que nous nous rendions 
sur notre amour pour notre métier et notre façon 
de penser, toujours d'égalité sur tous les points, par 
notre jugement qui nous faisoit voir les objets du 
même œil, me fit part sur-le-champ de tout ce que 
M. le Maréchal avoit fait pour lui et dit à mon 
égard. Je reçus cette lettre en arrivant chez moi, 
où je la trouvai. J'eus des regrets d'avoir fait une 
si longue route et m'aperçus, mais trop tard, com- 
bien j'avois mal fait de ne m'être pas présenté 



[1760] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 333 

moi-même à M. le Maréchal pour lui demander 
d'être employé pendant l'hiver, comme M. le mar- 
quis de Bréhant s'en étoit chargé, surtout lorsque 
j'avois été instruit de son peu d'accord avec M. le 
comte de Broglie, et de cet exemple je me proposai 
pour l'avenir de faire mon profit, en demandant 
moi-même si l'occasion jamais s'en présentoit. 

La place que M. le maréchal duc de Broglie se 
proposoit de me confier étoit le château d'Arenstein, 
à une lieue de Witzenhausen et quatre lieues de 
Gottingue, lequel poste fut confié à un capitaine 
du régiment de Champagne, M. de VerteuiP, qui y 
fut attaqué l'espace de quarante-huit heures. Mais 
ce château, petit, étoit situé sur un mamelon fort 
roide ; les ennemis n'ayant que de l'artillerie de petit 
calibre et obliaés de tirer de fort loin, cherchèrent 
un niveau par les hauteurs voisines et, leurs coups 
étant sans effet, se retirèrent [28 novembre]. M. le 
baron de Verteuil, aujourd'hui maréchal de camp, 
cordon rouge employé et commandant à l'île d'Ol- 
ron, s'y conduisit parfaitement, comme depuis il a 
toujours fait ; il commença là sa fortune, en faisant 
connoître qu'il méritoit de la faire. 

Je dois dire que ma reconnoissance de l'intention 
de M. le Maréchal en ma faveur fut extrême. Je pas- 
sai l'hiver avec elle, dans le ferme désir de faire 



1. Marc-Antoine, baron de Verteuil de Malleret, né à Bor- 
deaux en 1720, lieutenant en 1743, capitaine en 1746, brigadier 
d'infanterie en 1762, lieutenant-colonel du régiment de Piémont 
en 1764, cordon rouge. Une note d'un inspecteur (1763) le dit 
« sujet de la plus grande distinction à tous égards ». 



334 CAMPAGNES DE M. DE BEÀULIEU. [1760] 

tout ce que jepourrois pour la lui montrer. Jen'avois 
pour cela que mon courage à lui offrir 

L'auteur consacre trente-cjuatrc pages auv malheurs et à la 
monde M. de Gclb, son ami, officier dcPicardie, originaire d'Al- 
sace (frère de M. dcGelb, aide-major, qui fut nommé lieutenant- 
général en 1784). Cet officier avait obtenu la majorité de la place 
de Gôttingue, sous le commandement du comte de Vaux, depuis 
maréchal de France II autorisa trois sous-officiers, capitaines 
des portes de la ville, à prélever une légère redevance sur les 
denrées qui entraient en ville. Cette mesure vint à la connais- 
sance de M. de Vaux, qui blâma M. de Gelb avec la plus grande 
dureté. M. de Gelb, ulcéré par ces reproches, se joignit à un 
détachement commandé par le comte de Belsunce et se fit 
tuer. L'auteur affirme que la probité de cet officier était scru- 
puleuse et en donne pour preuve la conduite qu'il tint dans 
une affaire de fournitures en 1758. 



CAMPAGNE DE 1761 



Le 4 de mars, je quittai le Vivarois et mes parents, 
et m'acheminai pour joindre le régiment de Picardie, 
où j'arrivai et le trouvai à Fulda dans les premiers 
jours d'avril. 

Cet hiver fut rigoureux et pénible pour toutes les 
troupes des deux armées, les opérations méditées 
du prince Ferdinand en ayant fait une campagne 
d'hiver et forcé, vers la fin de février, l'armée fran- 
çoise à la levée et abandon de tous ses quartiers. 

Le projet de ce prince étoitde prendre Cassel, où 
commandoit le comte de Broglie. Je ne parlerai pas 
du siège qu'il en fit et de la résistance opiniâtre 
qu'il y trouva de la part du chef de la garnison, ni 
de tous les valeureux faits d'armes qui s'y passèrent, 
n'y étant pas, lesquels donnèrent le temps à M. le 
maréchal duc de Broglie de rassembler son armée 
toute éparse, ni de la brillante action de M. le comte 
de Narbonne ^ colonel d'un régiment de grenadiers 
royaux, avec lui 300 ou 400 hommes de piquets de 
différents régiments, attaqués à Fritzlar par le prince 



1. Jean-François Pelet, comte de Narbonne, né à Saint-Paul- 
Trois-Chàteaux en 1725, lieutenant-général en 1784, grand-croix 
de Saint-Louis, mort en 1804. 



336 CAMPAGNES [1761] 

héréditaire de Brunswick, chef d'une division de 
8.000 à 9.000 hommes de l'armée du prince Ferdi- 
nand : ce jeune prince tut repoussé à l'attaque qu'il 
en fit, où il laissa quatre pièces de canon [13 février]. 

Ce premier échec dérangea la combinaison du 
vaste projet du prince Ferdinand et fut un événe- 
ment unique pour l'avantage de l'armée françoise. 
Dans la reddition de compte du maréchal duc de 
Broglie à la Cour, il en fit le plus grand éloge et l'y 
donna comme le restaurateur de l'armée du Roi. 
T.ouis XV y fut si sensible qu'il voulut qu'il fût sur- 
nommé Narbonne-Frilzlar, ce qui a eu son plein 
effet, l'armée se faisant un devoir, une justice et un 
plaisir de joindre son suffrage à celui du monarque, 
et la branche de cette illustre maison dans l'avenir 
va conserver, tant qu'il en existera, le surnom de 
Fritzlar. Ce comte fut, de plus, honoré du cordon 
de l'ordre militaire de Saint-Louis et, peu de temps 
après, fut fait maréchal de camp. 

L'armée, revenue de sa première surprise, et tous 
les différents quartiers se portant à un point central 
que M. le Maréchal avoit indiqué pour son rassem- 
blement, fut, en peu de temps, en état de se porter 
en avant et de chercher à son tour l'ennemi, devant 
lequel, jusque-là, elle avoit toujours fait des marches 
rétrogrades, et eux se flattoient de la mener ainsi 
jusqu'à Francfort. Et, pendant ce temps, ils étoient 
acharnés à faire le siège de Cassel : s'ils eussent 
réussi, ils jetoient le maréchal et son armée de 
l'autre côté du Main 

Les troupes sont instruites qu'elles marcheront le 
lendemain ; on se demande si c'est pour gagner 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 337 

Francfort et, lorsqu'elles apprennent que c'est pour 
se porter en avant et chercher les ennemis, le cou- 
rage, jusqu'alors abattu, passe comme un éclair dans 
tous les cœurs. On marche aux ennemis ; ceux-ci, 
que la prospérité avoit suivis jusque-là, sont étonnés 
à leur tour de voir qu'on cesse de les éviter, mais 
qu'on les cherche. Tout ce qui est en avant pour 
nous suivre se replie sur ceux qui les suivent ; à la 
seconde marche on les joint, on les trouve dans 
l'étonnement, on les attaque, on les bat, sans 
presque de perte en tués ou blessés, de même que 
fort peu de leur part, par le peu de résistance qu'ils 
y mettent. On fait plus de 3.000 prisonniers, on 
leur prend vingt-deux drapeaux, dix-huit pièces de 
canon, et cette armée fuit de toute part [Grûnberg, 
22 mars]. Le siège de Cassel est levé et tous les 
projets du prince Ferdinand évanouis. 

Telle fut l'époque où je trouvai l'armée. Tout y 
respiroit la joie de ces derniers avantages. Cette 
suerre d'hiver avant retardé toute l'organisation des 
préparatifs pour entrer en campagne, elle ne put 
s'ouvrir qu'en mai. 

Ce que j'avois éprouvé, la campagne précédente, 
de la lettre du ministre de la guerre écrite à M. de 
La Rochethulon et à M. de Gelb sur le compte qui 
avoit été rendu au Roi de leurs services, et comme 
quoi Sa Majesté lui avoit ordonné de leur en mar- 
quer sa satisfaction, cette lettre m'avoit absolument 
découragé de continuer mes services au bataillon de 
grenadiers et chasseurs. Je regrettois infiniment de 
les quitter et leur genre de service. 

Ce qui acheva de me déterminer fut, premièrement, 

22 



338 CAMPAGNES [1761] 

la morl tie M. de Gflh, officier ([uv j'iiimois el esli- 
mois autant qu'il m'étoit possible, compagnon et ami 
du début de mes services, aveclequelj'avois toujours 
été dans la plus active et vive intimité, et (jui ne se 
seroit pas prêté longtemps, comme M. de La Hoche- 
ihulon, à vouloir rapporter à lui les services d'au- 
Irui. Quelque aimal)le et doué de talents militaires 
que fiUM. de La Rochetlmlon. le petit brin d'encens 
que sa position pouvoit lui ("aire espérer, il vouloit 
en jouir seul : tels étoient son caractère el sa fausse 
façon de voir. M. de Gelb étoit l'opposé, ce que 
j'aurai l'occasion de ramener JMentôt, chose que je 
tiens de M. le maréchal de Broglie. Ce malheureux 
Gelb mort, laide-majorité du bataillon avoit été 
donnée à un autre, dont les services, commencés en 
1757, mettoient nuatorze ans de différence de ses 
services aux miens et faisoient que je n'avois vécu 
du tout avec lui et que je n'avois l'honneur de 
connoître ni son cœur ni son âme. 

Le second motif fut qu'instruit, comme toute l'ar- 
mée, que S. A.Mgr le prince de Condé serviroit la 
campagne que nous allions commencer à l'armée 
commandée parM. le maréchal prince de Soubise, dite 
armée du Bas-Rhin, qui devoit commencer ses opé- 
rations par la Westphalie, ce motif, qui m'éloignoit 
absolument de l'espoir de servir sous les yeux de cette 
Altesse, me décida à demander de servir avec un 
corps de volontaires et d'attendre le rassemblement 
de l'armée pour en faire moi-même la demande à 
M. le maréchal duc de Broglie. 

J'éloignai donc l'offre honnête et obligeante que 
me fit le capitaine du régiment, M. le chevalier 



[1761J DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 339 

d'Averton^ de me remettre cette compagnie de chas- 
seurs, à laquelle il avoit fait le service pendant tout 
l'hiver, lui sus un gré infini de son attention, l'en 
remerciai et en restai très reconnoissant, fort heureux 
d'avoir pu le lui marquer dans mes grades de major 
et de lieutenant-colonel. 

Au mois de mai, le régiment reçut ses ordres 
pour quitter Fulda et se porter vers Cassel, où 
M. le Maréchal avoit fixé le rassemblement de son 
armée, ce qui s'y exécuta. Là, l'armée rassemblée 
et tous les corps réunis, M. le Maréchal en fit la 
revue, la parcourant sur son front. M'"^ la Maré- 
chale l'y accompagnoit, placée sur un char bril- 
lant et léger, trainé par des chevaux orgueilleux 
de leur fonction ; elle étoit seule au milieu d'un 
camp, où cent pièces de canon et 70.000 hommes 
firent trois salves en mémoire de l'affaire du 22 
de mars dernier (qui, comme il avoit été dit, avoit 
amené la levée du siège de Cassel). Dans la scène 
intéressante de la réunion du maréchal et de son 
frère, le comte de Broglie, avec M™'' la Maréchale, 
celle-ci paroissoit comme la Victoire qui venoit pré- 
senter une double couronne à ces deux frères: tout 
rendoil cette journée des plus intéressantes. 

Après quelques jours encore de station dans le 
camp, l'armée en partit et sa seconde marche fut de 
passer le Diemel environ à une lieue au-dessous de 
Stadtberg et de venir camper sa droite à Murhoff, 
la gauche se prolongeant vers Leyberg, en avant 

1. Marie- Jean-Frauçois Daverton, né à Fontainebleau en 
1729, lieutenant dans Picardie en 1746, capitaine en 1755. 



340 CAMPAGNES [1761] 

d'elle la vaste et belle plaine de Rensfeldt, là où, 
l'an 794, les Saxons furent entièrement défaits par 
Charlemagne et ensuite convertis au christianisme. 

Stadtberg, autrefois et vers la même époque, étoit 
une forteresse considérable, sous le nom d'Ehror- 
bergen, où étoit le temple d'Arminius, faux dieu des 
Saxons, détruit par Charlemagne ; la statue fut por- 
tée à Hildesheim, où l'on voit encore le piédestal 
dans l'église cathédrale. 

L'armée resta dans ce camp près de dix jours. 
L'armée du prince Ferdinand étoit campée sa droite 
vers Bùren, sa gauche derrière Brenckcn, son front 
couvert d'un ruisseau faisant face à la même plaine 
que l'armée du Roi. 

On poussa un corps considérable à Atlelen et ce 
mouvement détermina le prince Ferdinand à quitter 
sa position de Biiren, à se porter dans le comté de 
Lamarck et pays de Lippstadt. L'armée du maréchal 
de Broglie se porta à Paderborn et le corps qui 
étoit à Attelen fut poussé à Neuhaus, dont la majeure 
partie étoit le corps des Saxons, aux ordres du comte 
de Lusace, frère de la Dauphine de France, avec lui, 
d'officiers généraux françois pour son conseil, M. le 
chevalier comte du Muy. 

Ce fut pendant les quelques jours de séjour à ce 
camp que je demandai à M. le maréchal duc de 
Broglie de vouloir bien m'employer hors de la ligne, 
soit avec des volontaires de l'armée ou tout autre 
détachement qu'il lui plairoit de me confier, et, 
pensant que peut-être mon physique ne lui suffiroit 
pas pour se rappeler que j'avois fait la campagne 
précédente aux chasseurs et grenadiers de la brigade 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 341 

de Picardie, j'y ajoutai mon nom. « Oui, me dit-il, 
je me rappelle parfaitement vos bons services ; je 
voulus vous employer à la fin de la campagne, 
M. de Gelb me dit que vous étiez parti, profitant 
de votre semestre ; c'étoit un de vos amis et un 
officier que j'ai beaucoup regretté. » 

Il me fut aisé de comprendre, vu la lettre que 
j'avois reçue de M. de Gelb en arrivant cbez moi et 
dont j'ai déjà parlé, que près de M. le Maréchal il 
s'étoit servi des termes qu'inspire l'amitié, et, lors de 
mes réflexions, M. le Maréchal me dit : « Passez chez 
Guibert ^ major-général, et dites-lui de prendre 
note de ce que vous désirez, ajoutant de lui dire 
qu'il ait à m'en parler au premier travail que je 
ferai avec lui. f> 

Je fus sur-le-champ chez M. de Guibert, à qui 
je fis part de ma conversation avec M. le Maréchal. 
Ce digne et brave M. de Guibert, homme rare, aimé 
et estimé de toute l'armée, m'accueillit par toutes 
sortes d'honnêtetés. 

Sur cette agréable réception de sa part, arrive 
M. du Vivier, major du régiment de Picardie, qui 
avoit pour moi beaucoup d'amitié, auquel je fis 
part de mes démarches, lui disant que s'il n'eût été 
adjoint à M. de Guibert pour le travail de major de 
l'armée, je lui en eusse fait part plus tôt, mais que 
son absence de la brigade m'avoit fait remettre de 
lui en parler; que j'élois parti du camp pour venir 

1. Charles-Benoît, comte de Guibert, né à Montauban en 
1715, Hiort en 178G, lieutenant-général et gouverneur des 
Invalides . 



342 CAMPAGNES [1761] 

au quartier -général plein de cette intention, mais 
que le hasard avoit tout dérangé, lui ajoutant que, 
plein de mon projet, à un quart de lieue du quar- 
tier général, j'avois rencontré quelques dragons 
qui alloient fort vite ; que, voyant dans un éloi- 
gnement non considérable une voiture légère qui 
suivoit, jeleuravoisdemandésic'éloit M. le Maréchal ; 
qu'ils m'avoient répondu que oui ; que, la voiture 
près de moi, j'avois fait signe au postillon de 
s'arrêter, ce qu'il avoit exécuté ; que, dans celte voi- 
ture, voyant M. le Maréchal, avec lui M. le comte de 
Broglie son frère et le chevalier de Bon, j'avois poussé 
ma demande à M. le Maréchal, qui m'avoit prescrit 
d'en parler à M. de Guibert, ce dont je venois de 
m'acquitter, en le priant d'accélérer le plus qu'il lui 
seroit possible do me rappeler à M. le Maréchal, et 
que je priois actuellement M. du Vivier, mon major, 
de me continuer les marques d'amitié qu'il m'avoit 
toujours prodiguées, pour que, joint à M. de Guibert, 
j'éprouvasse le moins d'attente possible. 

Je pris congé d'eux pour retourner au camp, très 
satisfait et content de ma course, parle juste espoir 
que j'avois que le major-général et son adjoint ne 
m'oublieroient pas, ce qui arriva en effet, et, deux 
jours après, je reçus l'ordre de partir le lende- 
main, avec moi 50 hommes de la brigade de Picar- 
die, 100 hommes de celle de Champagne et 50 che- 
vaux aux ordres de deux lieutenants, pour me 
rendre à Saltzkotten, sur la' communication de 
Paderborn à Geseke (?), et fde m'y] arrêter, où, 
depuis trente-six heures, M. le Maréchal avoit fait 
marcher deux brigades d'infanterie et deux de cava- 
lerie. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 343 

J'y pris poste et, comme l'enceinte de cette petite 
ville est assez considérable, qu'il y a cinq portes 
et que, pour les garder toutes, j'eusse infiniment 
fatigué la troupe à mes ordres, j'en fis fermer 
trois, les renforçant avec beaucoup de fumier, et 
les fis créneler à une hauteur assez élevée, pour 
que l'ennemi qui auroit tenté de s'y porter ne pût 
faire usage des créneaux par leur hauteur, et j'y mis 
trois hommes de garde à chacune d'elles. Les deux 
autres, qu'on étoit obligé souvent d'ouvrir pendant 
la nuit, je les fis seulement créneler et plaçai pour 
la nuit dix hommes de garde dans les tourelles au- 
dessus de ces deux portes, et huit pour chacune 
d'elles en bas, povir se défendre par les créneaux en 
cas d'insulte. J'établis tant mes gens de pied que de 
cheval à portée contre elles, de manière qu'à la 
première alarme, ils pouvoient se porter dans un 
instant aux portes qui leur étoienl indiquées. 

Je dois dire ici que, du moment que le prince 
Ferdinand avoit quitté le camp de Bûren, il s'étoit 
porté rapidement sur les bords de la Lippe ; qu'il 
avoit manœuvré avec habileté et coupé à l'armée de 
Soubise sa communication avec Wesel, d'où elle 
tiroit ses vivres ; que, dans cette angoisse, M. le 
prince de Soubise avoit demandé du secours en 
pain au maréchal de Broglie, qui donna les ordres 
les plus précis pour qu'on employât tous les moyens 
à faire plus que de doubler la fourniture ordinaire 
de son armée. Tous les chariots du pays, en outre de 
ceux attachés ordinairement aux vivres et hôpitaux, 
furent mis en mouvement pour porter et donner du 
pain à l'armée de Soubise, et lui, de sa personne, 



344 CAMPAGNES [1761] 

partit sur-le-champ avec une légère escorte pour se 
porter près de M. de Soul)ise, auquel, par un cour- 
rier, il avoit fait part de sa venue pour que, par un 
détachement vers sa droite, il la favorisât, ce qui fut, 
heureusement et sans rencontre fâcheuse, exécuté. 

I.e maréchal de Soubise, qui s'y atlendoit, sous 
prétexte de voir son armée et reconnoître celle des 
ennemis, étoit monté à cheval, s'étoit porté à la 
droite de son camp, où, a[)rès peu d'instants qu'il y 
fut rendu, arrivèrent quelques hussards et dragons 
de ceux de l'avant-garde de l'escorte du maréchal 
de Broglie, qui annonçoient à tout ce qu'ils rencon- 
troient la venue de ce maréchal. Un aide de camp 
du maréchal de Soubise fut les joindre et leur dit 
de venir parler à ce prince, qui leur demanda si 
M. le maréchal de Broglie étoit encore bien loin ; 
ils répondirent que dans moins d'une demi-heure 
il devoit arriver. En effet, l'instant d'après, on vit 
déboucher d'un bois une troupe à cheval et, un 
quart d'heure après, les deux maréchaux furent 
réunis et s'approchèrent ensemble de la ligne ; les 
soldats, d'eux-mêmes, crièrent : « Succès! », et 
ensuite : « Vivent le Roi et le maréchal de Broglie ! », 
et l'honnête et bon citoyen maréchal de Soubise 
suivoit ce cri, en applaudissant des mains, comme 
l'on fait à l'Opéra ou aux François, sans marquer la 
moindre humeur s'il y étoit oublié [6 juillet, au soir.] 

Du même jour, il fut fait quelque changement au 
campement, et la soirée suivante fut employée à 
convenir entre les deux maréchaux des opérations 
dont ils furent d'accord ; après quoi, le maréchal de 
Broglie reprit le chemin de son armée, qui, pendant 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 345 

quelques jours, fournit du pain à celle du maréchal 
de Soubise, qui, du moment que le maréchal de 
Broglie l'eut quitté, fit différents mouvements. 

Ces mouvements, joints à la juste appréhension 
que devoit avoir le prince Ferdinand de la réunion 
de ces armées, lui firent rassembler toute la sienne en 
un seul corps pour être en force et, dès ce moment, 
la communication de l'armée de Soubise avec Wesel 
devint libre. Le prince Ferdinand couvrit son camp 
de deux ruisseaux qui se jettent dans la Lippe, sur 
laquelle rivière il établit plusieurs ponts. Il campa 
en avant d'elle, occupant les hauteurs des deux 
ruisseaux serpentant au bas de ces hauteurs ; sa 
gauche, qui se prolongeoit vers Lippstadt et en étoit 
à environ une lieue, étoit le seul endroit découvert, 
des deux ruisseaux aucun ne la couvrant, mais [elle 
étoit en] terrain difficile par différents ravins, très 
coupé et couvert. 

Ayant été décidé entre les deux maréchaux de 
Broglie et de Soubise d'attaquer le prince Ferdinand 
dans sa position, les deux armées franeoises ma- 
nœuvrèrent eonséquemment. Celle du maréchal de 
Broglie se porta sur Erwitte, laissant à Neuhaus les 
Saxons aux ordres de M. le comte de Lusace, avec 
lui le chevalier du Muy, des dragons françois et la 
brigade du régiment du Roi. 

Tout fat donc en mouvement sur l'événement 
prochain d'une bataille qui alloit décider du sort 
de tant de guerriers et des avantages que la victoire 
sembloit promettre à celui des chefs pour qui elle 
se décideroit. Le prince Ferdinand, non sans inquié- 
tude de voir deux armées formidables prêtes à 



346 CAMPAGNES [1761] 

l'assaillir, réfléehissoit sur tous les moyens de 
défense et à se retirer avee honneur et avantage de 
sa position eritique, étant plus faible que les deux 
armées franeoises de 30.000 hommes. Il étahlissoit 
sa eonfianee et son espoir sur quelque faute de 
eomhinaison, peut-être de mésinlelligcnee entre les 
généraux fianoois, [mésintelligeneej qui, jusque-là, 
l'avoit servi avec succès, ou bien sur des fautes que 
l'inhabileté ne manquoit de lui procurer de la part 
des armées du monarque françois. Il étoit instruit 
de ce qui se passoit dans ces camps, tandis que nos 
chefs n'étoient du tout instruits de ce qui se passoit 
dans le sien ; il observoit un mouvement et, en 
habile chef, attendoit l'instant de profiter de la pre- 
mière faute où nous pourrions tomber, ce qui ne 
tarda pas de se présenter. 

Les généraux françois étoient convenus d'atta- 
quer le prince Ferdinand le 15 de juillet et chaque 
armée manœuvroit conséquemment, les 12, 13 et 14, 
en formant ses approches. Le 14, lavant-garde du 
duc de Broglie [se mit en marche; elle étoit] forte 
de 8.000 hommes, commandée par M. le baron de 
(;lausen^ ofïieier général de grand mérite, d'une 
intelligence rare, de grande capacité pour son métier 
et sur lequel le maréchal de Broglie avoit la plus 
grande confiance, justement méritée par la manière 
brillante dont cet officier avoit toujours servi. 
L'ordre qu'il avoit leçu du maréchal avoit été de 

1. .V., baron de Closen, lieutenant-colonel du régiment de 
Saint-Germain en 1747, colonel du régiment Royal-Deux^-Ponts 
en 1757, maréchal de camp en 1761, commandeur de Saint- 
Louis en 1763, mort en 1764. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 347 

s'approcher des ennemis le plus qu'il lui seroit pos- 
sible, s'emparant de postes avantageux qui, pour le 
lendemain matin 15, pourroient faciliter à l'armée 
du maréchal d'attaquer avec succès la gauche de 
l'armée du prince Ferdinand en la tournant et la 
prenant à dos, tandis que l'armée aux ordres du 
maréchal de Soubise devoit attaquer la droite et 
former une seconde attaque sur le centre. 

M. le baron de Clausen avoit à ses ordres le baron 
de Saint- Victor, commandant d'un corps de volon- 
taires de l'armée, de 2.000 hommes, et faisoit 
l'avant-srarde dudil baron de Clausen, Ces braves 
guerriers poussèrent leur marche avec tant de rapi- 
dité et de courage que, dissipant tout ce qu'ils ren- 
controient et arrivés au pied d'une petite hauteur, 
ils ne balancèrent pas de la gravir, continuant à dis- 
siper tout ce qui se rencontroit et vouloit s'opposer 
a leur progrès. La première troupe, arrivée sur la 
sommité de cette hauteur, qui, jusque-là, leur avoit 
couvert ce qui étoit derrière, ne fut pas peu étonnée 
de se trouver dans le camp des ennemis, où elle 
porta l'alarme et le désordre dans les bataillons qui 
tenoient la gauche de ce camp; mais comme toute 
la ligne couroit aux armes, le succès et les premiers 
avantages des troupes françoises furent arrêtés tout 
court. 

Le baron de Clausen, n'ayant avec lui que les 
8.000 hommes dits et éloigné de plus d'une lieue 
du maréchal de Broglie, jugea de l impossibilité de 
pouvoir tirer gi\ind avantage de ces premiers succès 
et naperçut, vu sa faiblesse, ayant devant lui l'ar- 
mée ennemie, que celui de chercher à se maintenir 



348 CAMPAGNES [1761] 

sur une autre petite hauteur opposée à celle où 
M. de Saint-Victor étoit monté et qui l'avoit mis 
clans le camp des ennemis. Il jugea que, sous peu 
d'instants, M. de Saint-Victor seroit attaqué et que, 
ne pouvant l'y soutenir, il seroit forcé de céder au 
nombre et de perdre du terrain ; c'est pourquoi il 
dit à cet ofiicier : « Dans le moment, vous allez être 
attaqué et forcé d'abandonner la hauteur que votre 
courage vous avoit fait gagner, mais, pour ne 
pas sacrifier inutilement les braves à vos ordres, 
vous vous retirerez, s'il le faut, jusqu'au pied de 
la hauteur que j'occupe ; je suis persuadé que les 
ennemis ne vous pousseront pas plus loin, incer- 
tains du nombre de troupes qui y sont. Vous vous 
conduirez du reste en homme de guerre pour 
donner à penser aux ennemis que toute l'armée 
aux ordres du maréchal duc de Broglie peut être 
derrière la hauteur que j'occupe. » 

L'instant d'après, M. le baron de Saint-Victor fut 
attaqué ; il disputa le terrain pied à pied et les enne- 
mis ne lui firent abandonner que la hauteur et moi- 
tié de la pente pour arriver jusqu'au bas ; il s'y main- 
tint pendant encore une heure du soir, toute la nuit, 
et jusqu'au moment de l'attaque dont nous parle- 
rons. 

Les ennemis établirent sur la hauteur et en face 
d'un terrain découvert, et par où il paroissoit le plus 
aisé de déboucher sur eux, quatre pièces de canon 
qui, pendant toute la nuit, ne cessèrent de tirer soit 
à boulet, soit à cartouche, pour porter du désordre 
aux troupes françoises, dans la supposition où ils 
étoienl qu'elles s'y formeroient pour, débouchant 



[1761] DE MERCOYROL DE BEA.ULIEU. 349 

sur eux, commencer l'action qu'ils s'attendoient 
devoir être au petit point du jour. 

Le prince Ferdinand, instruit par tous les rapports 
qui lui furent rendus, tant de la droite de son armée 
que de son centre, qu'aucune parcelle des troupes de 
l'armée aux ordres du prince de Soubise n'avoit 
approché des deux ruisseaux qui en couvroient le 
front, que tous les petits postes [avoient été] détruits, 
comme il l'avoit ordonné, et les gués rendus plus 
difficiles, le prince Ferdinand, donc, jugea avec rai- 
son qu'avant que l'armée de Soubise se fût portée 
sur ces deux ruisseaux, qu'elle y eût établi quelques 
ponts pour le passage de l'artillerie, vu le temps 
qu'il falloit à cette armée pour son passage, même 
guéant les ruisseaux, il lui étoit possible d'avoir tout 
le loisir d'attaquer et battre le corps de troupes de 
l'armée du maréchal de Broglie qui se trouvoit en 
avant, de l'assaillir avec telle supériorité en force 
que l'avantage de ce combat devoit être pour lui. 
Son calcul fait et sa résolution prise, il donna ses 
ordres pour l'exécution. 

C'est ici où le talent du général se déploie. Il est 
sûr que, s'il peut avoir le plus petit avantage sur M. de 
Broglie, la campagne, qu'il avoit commencée sur la 
défensive, pourroit, par la suite, mettre l'armée fran- 
çoiseà désirer seulement de conserver sa conquête de 
laHesse.En conséquence, il ne néglige rien pour la 
réussite de ce qu'il se propose. 

Sûr, vers minuit, par les rapports de ses détache- 
ments et coureurs, que l'armée du prince de Soubise 
ne peut, par son éloignement elles difficultés du ter- 
rain qu'elle a à parcourir, rien entreprendre sur sa 



350 CAMPAGNES [1761J 

(lioile comme sur son centre, il prend le parti mili- 
taire e( justement prévu de ne laisser à sa droite et à 
son centre qu'une ligne légère, où la cavalerie domi- 
noit, n'ayant besoin, dans son projet combiné, que 
de son infanterie, et il porte de sa droite et de son 
centre à sa gauche quarante bataillons, qui, joints à 
l'infanterie qui la composoient, la rendirent forte de 
près de quatre-vingts bataillons. 

Pendant la nuit, il fit toutes ses dispositions 
d'attaque pour, au petit point du jour, pouvoir 
commencer un feu ardent d'artillerie sur l'armée 
françoise et attaquer avec celte immense infanterie 
celle du maréchal de Broglie, qui ne pouvoit manquer 
d'être étonnée, dans la confiance et l'opinion géné- 
rale où elle étoit qu'elle marchoit pour attaquer, et 
surprise de l'audace de l'être au contraire, il 
seroit possible de la trouver dans quelques disposi- 
tions négligées et d'en avoir bon compte, comme 
nous allons en être assurés par l'ordre qu'elle tenoit. 

MM. les barons de Clausen et de Saint-Victor 
avoient, avec leurs 8.000 hommes, conservé leurs 
positions de la veille. Quatre brigades d'infanterie 
les avoient joints pendant la nuit; deux de ces bri- 
gades avoient été portées dans différents vergers 
et terrains coupés par des haies, dans le bas de la 
hauteur que lenoit le baron de Clausen. M. le baron 
de Saint-Victor, avec ses 2.000 hommes volontaires, 
[étoit] en avant de ces deux brigades, sur le penchant 
des hauteurs que tenoient les ennemis, comme il a été 
déjà dit. M. le maréchal de Broglie, avec le reste de 
son infanterie et toute la cavalerie, étoit à un quart de 
lieue en arrière de M. le baron de Clausen. On doit 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 351 

observer que le maréchal de Broglie avoil laissé à 
Neuhaus la division saxonne et à Erwitte deux 
brigades d'infanterie, et que toule sa force en infan- 
terie pouvoit être de 25.000 à 30.000 hommes au 
plus, même en diflérents corps, comme il vient d'être 
dit. 

Au petit point du jour, quarante pièces de canon 
des ennemis commencèrent un feu infernal sur tout 
le front qu'occupoient MM. de Clausen et de Saint- 
Victor et les quatre brigades d'infanterie qui, pen- 
dant la nuit, les avoient joints, et ce ne fut qu'un 
quart d'heure après le commencement de leur feu 
de canon que seize pièces de canon de parc se joi- 
gnirent à douze qu'avoient amenées les quatre 
brigades d'infanterie, ce qui commençoit à donner 
un peu d'égalité dans le feu de canon par la célé- 
rité que M. de Villepatour, oiïieier général d'artil- 
lerie, savoit si bien donner et inspirer à tout ce qui 
étoit à ses ordres. 

Je vais dire ici un événement très particulier 
arrivé, pendant cette canonnade, au régiment de 
Champagne infanterie. Deux capitaines de ce régi- 
ment, 1 un nommé de La Fenêtre', l'autre d'Agay, 
sans doute par une opposition de caractère ou anti- 
pathie innée en eux l'un pour l'autre, dans l'espace 
de vingt-huit ans qu'ils avoient passé à servir sous 
les mêmes drapeaux, avoient eu différentes prises 
ensemble et s'en étoient toujours rapportés à la 
fortune des armes pour les vider. Dans ces combats 

1. Marc-Joseph Baudet La Fenestre, né à Fontenay-le-Comte 
en 1714, cadet eu 1733, lieutenant en 1735, capitaine en 1743. 



352 CAMPAGNES [1761] 

particuliers, braves l'un et l'autre, chacun à leur 
tour avoit eu l'avantage de blesser grièvement 
son adversaire dans sept combats qu'ils s'étoient 
donnés. Il fallut le canon de ce jour pour terminer 
la querelle et c'est ce qui en fit le particulier. 

]^a canonnade des seize pièces de canon aux 
ordres de M. de Villepatour étoit si portante pour les 
troupes qui se Irouvoient en avant, dans une pente 
douce, que l'on fit mettre ventre à terre à ces troupes 
pour que le canon pût tirer et éviter tout accident. 
Le régiment de Clhampagne, ou la portion (jui étoit à 
la direction de notre artillerie, exécuta l'ordre qu'en 
don n oit M. le duc d'^ïavré^ lieutenant-général, qui 
commandoit cette brigade. Les compagnies de 
MM. de La Fenêtre et d'Agay furent de- celles qui 
mirent ventre à terre; après y être resté un certain 
temps, M. de La Fenêtre, soit curiosité ou impa- 
tience de la position où il étoit, s'élevant sur les 
deux poignets, gagne par là environ un pied et 
demi de hauteur et regai-de du côté des ennemis; 
M. d'Agay, poussé par un même motif, fait le même 
mouvement. Leurs compagnies étoient adhérentes. 
Un boulet de canon frappe M. de La Fenêtre, lui 
emporte la tête et un morceau de son crâne crève 
l'œil droit de son adversaire d'opinion d'Agay, car 
de haine il n'y en avoit aucune de part et d'autre, 
et tout ce régiment rendoit justice à ces deux com- 
pagnons d'armes et répondoit de la netteté de leur 
cœur à cet égard. 

1. Louis-Ferdinand-Joseph de Croy, duc d'Havre, prince du 
Saint-Empire, né en 1713, maréchal de camp en 1745, lieute- 
nant-général en 1748. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 353 

Dans cette matinée terminèrent également leur 
carrière, par un même boulet, MM. le duc d'Havre 
et le marquis de Rougé, l'un et l'autre lieutenants- 
généraux. 

Après une canonnade d'une heure et demie, 
débouchent deux immenses colonnes d'infanterie 
qui, semblables à deux torrents que rien n'arrête, 
embrassent, l'une parla droite, l'autre par la gauche, 
le terrain qu'occupoient le baron de Saint- Victor et 
les deux brigades d'infanterie placées dans les ver- 
gers intermédiaires au corps de M. le baron de 
Clausen et aux deux brigades d'infanterie restées 
sur la hauteur des quatre arrivées pendant la nuit. 

Ces deux colonnes étoient si profondes et si nom- 
breuses, pareilles à deux fourmilières de soldats 
qui n'ont point de fin, que M. le baron de Clausen, 
craignant d'en être enveloppé à son tour, ordonna 
et fit exécuter promptement la retraite aux corps 
à ses ordres et aux quatre brigades d'infanterie. 

[Pour] la totalité du régiment de Rougé (ci-devant 
Belsunce, aujourd'hui Flandre), ceux qui en com- 
mandoient les bataillons auroient dû faire comme 
le commandeur de Chabrillan', commandant d'un 
de ces bataillons, qui a voit eu soin de faire ouvrir 
des communications d'un verger à l'autre, ainsi 
que sur ses derrières; aussi, lorsque Tordre lui vint 
de se retirer promptement, son bataillon se retira 
avec la plus grande aisance et en très bon ordre. 
Il en fut de même pour la brigade qui étoit à la 

1. Joseph-Dominique de Moreton, marquis de Chabrillan, 
maréchal de camp en 1784. 

23 



354 CA.MPAGNES il761j 

gauche, mais les trois autres l)ataillons du régiment 
de Rougé, qui avoient négligé de penser à leur 
retraite et qui occupoient des vergers, suivant leur 
étendue, par trois, deux ou une compagnies et 
quelques-unes d'elles par demi-compagnie, qui y 
étoicnt entrés en défilant les uns après les autres, 
n'ayant donc aucune communication d'ouverte et, 
faute d'elles, le temps de se retirer, furent enve- 
loppés, forcés de mettre bas les armes et se ren- 
dirent prisonniers de guerre. Ce furent là les seuls 
que firent les ennemis, avec des blessés des volon- 
taires de l'armée des brigades qui avoient été canon - 
nés, ainsi que ceux des coips du baron de Clausen. 

Toutes les troupes abandonnèrent la position 
qu'elles avoient tenue pendant la nuit précédente, se 
replièrent sur l'armée du maréchal de Broglie, qui 
occupoit une autre éminence derrière celle qu'avoit 
tenue le baron de Clausen, et, sans désordre, s'y 
formèrent en bataille. 

La contenance assurée de l'armée du maréchal, 
jointe à la bonté du poste qu'elle occupoit, l'incer- 
titude où devoit être le prince Ferdinand de ce que 
l'armée du maréchal de Soubise pouvoit entreprendre 
ce même jour sur le peu de troupes qu'il avoit laissées 
dans son camp, en l'attaquant même sur son flanc 
droit, s'il s'opiniâtroit à vouloir attaquer le maréchal 
de Broglie et suivre le commencement de ses avan- 
tages, tout cela considéré fit que ce prince ordonna 
à ses troupes de se retirer et de regagner leur camp, 
bien assuré que de l'action de ce jour, quelque mince 
qu'en eût été l'avantage, il naîtroit des plaintes et 
des reproches entre ces deux maréchaux françois, 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 355 

qui, mettant entre eux de la désunion, apporteroient 
un grand avantage à l'armée à ses ordres ["Willings- 
hausen, 15-16 juillet] : ce qui se passa comme il 
l'avoit prévu. 

M. le duc de Broglie fut accusé par le maréchal de 
Soubise d'avoir avancé d'un jour l'attaque de l'armée 
ennemie ; le maréchal de Broglie se justifioit en disant 
que les avantages qu'avoit eus son avant-garde, le 
14, n'avoient au contraire que préparé des moyens 
plus sûrs pour la victoire qu'on devoit se promettre 
le 15, jour fixé pour l'attaque; qu'aux premières 
heures de la nuit, il avoit fait dire au maréchal de 
Soubise la position qu'il tenoit et que la réussite 
ne dépendroit actuellement que de l'activité et 
célérité qu'il mettroit, pendant la nuit, à s'approcher 
le plus possible des ennemis pour, au petit point 
du jour, commencer ses attaques ; que si le prince 
Ferdinand dégarnissoit sa droite ou son centre 
pour fortifier sa gauche menacée, il Irouveroit peu 
de résistance et qu'au cas que le prince Ferdinand 
n'eût fait aucun changement à son ordre de bataille, 
il étoit sûr de forcer la gauche. 

Mille difficultés se présentèrent au maréchal de 
Soubise, soit de s'approcher des ennemis, de passer 
les deux petits ruisseaux et terrain difficile qui le 
séparoient d'eux, et son armée resta dans une espèce 
d'inaction, puisque les petits mouvements qu'il fit 
ne purent rien produire. Le maréchal [de Broglie. 
disoit qu'jen ne soutenant pas son avant-garde et 
les quatre brigades d'infanterie qu'il y avoit jointes 
pendant la nuit, il avoit craint, en s'y déterminant, 
de combattre lui seul contre toutes les forces de 



356 CAMPAGNES [1761] 

l'armée des alliés; que, cependant, il n'avoit pas 
craint de les attendre dans la position qu'il avoit 
choisie et où son avant-garde l'avoit rejoint ; que là 
il avoit arrêté le prince Ferdinand, qui n'avoit gagné 
qu'un quart de lieue de terrain ; qu'à midi il l'avoit 
abandonné pour aller reprendre sa position et son 
camp ; qu'il n'avoit nul reproche à se faire sur tout 
ce qui s'étoit passé, qu'il s'étoit conduit en général 
et citoyen. 

M. le prince de Soubise répondoit à toutes ces 
allégations, pour justifier ce qu'il n'avoit pas exécuté ; 
le maréchal de Broglie y ripostoit et la mésintelli- 
gence entre ces deux collègues fut toute à découvert, 
d'où il s'ensuivit que des mémoires réciproques de 
leur part furent adressés à la Cour, pour qu'elle 
eût à prononcer en jugeant ces deux chefs. 

Il s'ensuivit que, jusqu'à la réponse de Versailles, 
les deux armées françoises restèrent dans leur 
position, que celle du prince Ferdinand resta éga- 
lement dans la sienne et que, pendant l'intervalle 
à recevoir ce à quoi le monarque francois auroit 
déterminé eu égard à ces deux généraux, il ne se 
passa, en faits d'armes intéressants, que l'attaque que 
fit Luckner * de la brigade du Roi-dragons, campée 
en avant de Neuhaus. Cette brigade soutint seule, 
pendant deux heures, toutes les charges du corps 
aux ordres de Luckner, qui fut forcé de se retirer, 
M. le chevalier du Muy, attaché à la division des 

1. Nicolas, baron de Luckner, né à Kampen en Bavière en 
1722, servit en Prusse et passa au service de France en 1763, 
maréchal de France en 1791, mort à Paris sur l'échafaud la 
même année. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 357 

Saxons, y ayant fait marcher de l'infanterie. Quant 
à la perte des combattants, elle fut à peu près égale, 
à la seule différence que les blessures que reçurent 
les ennemis furent plus fâcheuses, étant presque 
toutes des coups de pointe, ayant indiqué à nos 
dragons de faire usage de la pointe plutôt que de la 
taille [17 juillet]. 

Quant à la perte des combats du 14 et du 15, 
elle fut d'égalité en tués et blessés, c'est-à-dire 
2.000 hommes de chaque part ; les trois bataillons 
de Rougé prisonniers et le champ de bataille furent 
la prépondérance qu'en eut le prince Ferdinand. 

Les ennemis se réjouirent beaucoup de cet avan- 
tage et en célébrèrent la réjouissance avec toute la 
pompe possible et d'usage pour les grandes vic- 
toires, lequel avantage se seroit réduit à rien 
et n'eût pas changé l'obligation du prince Ferdinand 
de continuer à être sur la défensive, si l'accord eût 
régné entre nos deux maréchaux, mais il s'en falloit 
bien que l'on pût l'espérer, et la Cour pensa bien 
de même, comme nous aurons occasion de le dire 
ci-après. 

Telle est la narration qui me fut faite de ces 
deux journées, par des officiers de mes amis présents 
et acteurs de leur personne, et comme j'eus occa- 
sion d'en être instruit par un nombre infini d'in- 
dividus de l'armée, n'en étant éloigné, au poste que 
j'occupois de Saltzkotten, que de trois lieues ^ Et 



1. Les manœuvres du prince Ferdinand sont remarquable- 
ment décrites, quoique l'auteur ne fût pas présent au combat. 
L'appréciation des mouvements des maréchaux français est 



358 CAMPAGNES [1761] 

deux jours après l'action, M. de Vignol, colonel 
des volontaires d'Austrasie, eut ordre de se porter, 
avec son régiment, à Wever, pour la sûreté de la 
communication avec Paderhorn, d'où l'armée de 
Bro£;lie liroit sa subsistance et que la division du 
corps des Saxons couvroit, campée entre cette ville 
et Xeuhaus. T.'attaque que Luckner y fit n'étoit 
qu'un épouvantail que le prince Ferdinand avoit 
tenté pour essayer de nous faire changer de position, 
mais elle fut sans effet pour tout ce qu'il avoit pu 
s'en promettre. 

J'étois, comme je l'ai dit, détaché avec 200 hom- 
mes d'infanterie et 50 chevaux à Saltzkotten. J'en- 
tendis nombre de coups de canon du côté de 
Neuhaus ou Paderhorn, que précédemment j'avois 
été, comme mon ordre leportoit, en communication 
avec M. le chevalier du Muy, lieutenant-général, 
auquel je rendois compte de toutes mes patrouilles, 
tant de pied que de cheval, que je faisois faire 
jusqu'à Benfeld et Bocke, faisant détruire et embar- 
rasser les gués qui pouvoient exister de l'un à 
l'autre lieu et poussant de temps en temps mes 
patrouilles à cheval jusqu'à Elsen, où il y avoit un 



moins exacte et laisse percer l'intention de faire porter sur 
Soubise seul la responsabilité de l'cchec. L'attaque simultanée 
avait été fixée au ifc) juillet, à une heure déterminée. Broglie 
ne devait faire, le 15, qu'une reconnaissance : entraîné par 
son ardeur, il poussa à fond. Soubise, s'en tenant à la lettre 
des conventions, n'avança pas son attaque et la remit au len- 
demain : elle fut très brillante, mais tardive, et échoua devant 
les forces que f'erdinand avait eu le temps de ramener sur sa 
droite, après avoir repoussé Broglie sur sa gauche. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 359 

poste de Saxons ; je rendois compte à M. du Muy de 
tout ce dont je pouvois être instruit. 

A la nuit du jour de l'attaque de Neuhaus, incer- 
tain quel pouvoit en être l'événement, ayant, pen- 
dant toute la journée, ignoré quelle suite avoit eue 
le bruit de la canonnade que j'avois entendue, et 
ne voulant pas me laisser envelopper dans une 
petite ville dont l'enceinte étoit fort considérable 
et qui, pour la commodité de ses habitants, avoit 
cinq portes, désirant vivement éviter de pouvoir 
être fait prisonnier ainsi que la troupe à mes 
ordres, j'avois ordonné, pendant la canonnade vers 
Neuhaus ou Paderborn, que ma troupe se tînt prête 
à marcher au premier coup de tambour, armes et 
bagages. 

Mon calcul fut court ; je me dis : « Je suis placé 
ici pour la sûreté des convois qui, partant de Pader- 
born, vont à l'armée ; je ne puis mieux veiller à 
leur sûreté que de me mettre en campagne et de 
choisir un poste d'où je puisse protéger la ville de 
Saltzkotten et la route pour l'armée. J'ai cinq portes 
dans cette ville : trois en sont fermées et embarras- 
sées avec quantité de fumier; pour que les habitants 
ne s'avisent de la débarrasser et ouvrir, j'y laisserai 
un bas-officier à chacune d'elles ; quant aux deux 
fermées seulement de leurs portes et que l'on ouvre 
à chaque instant pour le passage des convois ou 
vivandiers qui se présentent la nuit, et qui restent 
ouvertes toute la journée, j'y placerai à chacune 
un bas-officier et quatre fusiliers, et, de ma per- 
sonne, avec tout mon détachement, j'irai m'éta- 
blir à l'angle de la forêt qui est au couchant de la 



360 CAMPAGNES [1761] 

ville, dont l'éloignement n'est pas d'un demi-quart 
de lieue de la ville et que le chemin de Salt/.kotten 
à Geseke et Erwitte côtoie l'espace d'une lieue, 
et, dans le cas que les ennemis eussent en tout 
réussi dans leurs attaques de la journée à Neuhaus, 
je serai dans une forêt de quatre lieues de circon- 
férence, qui me procurera des moyens à éviter 
d'être pris, à rejoindre l'armée et me conduire sui- 
vant les circonstances. » 

La nuit prête à se clore, je fis donner le signal 
convenu dans la journée pour que le détachement 
eût à s'assembler sur la place, où, tout rendu, après 
avoir instruit chaque bas-officier de ceux que je 
laissois, je me mis en marche pour me rendre à la 
forêt, où, arrivé, je m'y plaçai avec les précautions 
que la circonstance demandoit, défendant qu'il fût 
fait le moindre petit feu. 

Avant le point du jour, je poussai une patrouille 
à cheval vers Wever, avec ordre, si elle ne rencon- 
troit des ennemis, d'y arriver, de faire part à M. de 
Vignol des précautions que j'avois prises en sortant 
de Saltzkolten et de lui dire combien je désirois 
être instruit de ce qui s'étoit passé à Neuhaus. Deux 
heures et demie après, ma patrouille fut de retour 
et je sus qu'elle avoit trouvé M. de Vignol hors 
Wever et son régiment en bataille sur les hauteurs 
où il avoit passé la nuit. 

M. de Vignol me fit part comme quoi Luckner 
avoit été repoussé à son attaque de Neuhaus, où tout 
étoit actuellement tranquille, qu'il n'attendoit plus 
que la rentrée d'un détachement qu'il avoit envoyé 
à Elsen pour avoir nouvelles des ennemis ; que, s'ils 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 361 

n'avoient paru dans cette partie, il feroit rentrer son 
régiment dans Wever, ce qui me détermina à faire 
partir sur-le-champ un lieutenant et vingt maîtres 
pour qu'ils eussent à se porter à Bocke, y prendre 
langue sur ce qu'on pouvoit y savoir des ennemis. 
Cet officier fut de retour sur les onze heures et me 
dit que l'on n'avoit vu vestiges des ennemis dans 
tout ce qu'il avoit parcouru, ce qui me détermina à 
rentrer à Saltzkotten, où j'arrivai à midi, et y repris 
le même service et précautions précédentes. 

Nous touchions au 26, et l'armée fut instruite que 
M. le maréchal duc de Broglie lireroit vingt-cinq 
bataillons et trente-six escadrons de l'armée aux 
ordres du prince de Soubise, qu'il joindroit à l'armée 
à ses ordres, et que le reste de l'armée de ce prince 
se retireroit vers Wesel, comme la cour de Ver- 
sailles l'avoit ordonné ; et de suite l'exécution s'en- 
suivit. 

Cette décision de la Cour démontra que, par les 
mémoires respectifs de ces deux maréchaux de 
France, qui dévoient agir de concert, des raisons 
motivées de leur part, celles de M. le duc de Broglie 
avoienl été trouvées justificatives dans le conseil du 
Roi, ou que. par des raisons de politique, on lui 
avoit donné plein droit. Celles du maréchal prince 
de Soubise furent donc rejetées et l'on voulut lais- 
ser au maréchal de Broglie le commandement des 
principales forces du Roi en Allemagne, en opposi- 
tion à celles de l'armée des alliés, mais, par cette 
division, les forces francoises furent d'égalité avec 
celles des ennemis, ce qui annonça assez évidemment 
que le reste de la campagne se passeroit en observa- 
lion de la part des deux armées 



362 C.VMPAGNES [1761] 

Ces deux armées à peu près égales, il fut d'im- 
possil)ilité au prince Ferdinand, (juoicju'il fût supé- 
rieur d'environ G. 000 hommes et l'aisanl la guerre 
sur ses foyers, de pouvoir rien entreprendre sur 
l'armée aux ordres du maréchal de Broglie. Ces deux 
armées passèrent plus de trois mois sans qu'il s'y 
passât rien de considérable que la seule occasion, 
dont nous parlerons, où M. de Vignol fut blessé et 
mourut peu de jours après. 

Il doit paroître bien apparent que le prince de 
Soubise, de retour à la Cour, n'oublia rien pour se 
justifier près de Louis XV, dont il devoil se flatter (et 
comme il et oit vrai) que s'il eut de l'amitié pour 
l'un de ses sujets, ce fut particulièrement pour ce 
prince. On verra, par ce qui se passa dans le cours 
de l'hiver qui va suivre cette campagne, que les enne- 
mis et envieux de la gloire du maréchal de Broglie 
mirent tout en œuvre pour le disgracier près du Roi. 

Retournons aux opérations de la campagne. Le 
même jour que le prince de Soubise se mit en 
marche pour Wesel, les vingt-cinq bataillons et 
trente-six escadrons vinrent camper à côté de l'ar- 
mée de Broglie et, dès le lendemain, cette armée 
fit un mouvement sur Erwitte. Le jour suivant, elle 
dépassa Saltzkotten et, le jour d'après, elle vint cam- 
per en arrière de Paderborn, dont on fit évacuer tous 
les effets appartenant au Roi et les diriger sur Dri- 
bourg, où l'armée se porta [29 juillet] et resta quatre 
jours. 

Le projet du maréchal de Broglie étant de se por- 
ter à Brakel, de là à Hoxter, et y passer le Weser, 
il fut commandé 2.000 hommes d'infanterie, dont il 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 363 

fut composé quatre bataillons ; de ces bataillons, 
formés de quarante piquets de l'armée, le premier 
fut dénommé bataillon de Picardie, les autres Cbam- 
pagne, Navarre et Normandie. J'eus le commande- 
ment de celui de Picardie. Le tout étoit aux ordres 
de M. de Gelb, brigadier des armées du Roi à cette 
époque, frère de feu mon ami Gelb, aide-major du 
régiment de Picardie, mort si malheureusement 
d'un coup de feu à Gottingue, comme je l'ai ci-devant 
tristement raconté 

Ces 2.000 hommes partirent de Dribourg et, en 
une marche, se rendirent à Hoxter, où M. de Gelb 
prit toutes les précautions militaires à s'y établir et 
pouvoir s'y garder et maintenir en homme de guerre. 

Un léger détachement des ennemis, environ de 
150 hommes, en étoit parti quelques heures 
avant notre arrivée et s'étoit retiré dans la forêt de 
Solling. On crut d'abord qu'ils se seroient mis dans 
le château qui est à Furstenberg, situé sur une hauteur 
où est un plateau assez vaste, d'une demi-lieue de 
circuit, mais, le surlendemain, on fut instruit qu'ils 
étoient dans la forêt, où ils avoienl joint le principal 
de leurs forces, qui toutes ensemble pouvoient être 
de 800 hommes, au rapport des espions dont 
M. de Gelb se servoit, qui instruisirent également 
que, sur le bord de la forêt faisant face à Hoxter, de 
l'autre côté du Weser, c'est-à-dire à sa rive droite, 
il y avoit toujours 300 hommes placés là pour 
examiner ce que nous faisions à Hoxter et pour 
être instruits, par les habitants de la ville ou de la 
campagne, de ce que nous pouvions tenter, pour 
après en faire part à M. le prince Ferdinand. 



364 CAMPAGNES [1761] 

Cinq ou six jours après notre arrivée à Hoxter, 
M. deGclb fui instruit par M. le maréchal de Broglie 
que, le 8 d'août, il ariiveroit des bateaux et pontons 
pour établir deux ponts sur le Weser, l'un au-dessus 
de la ville et l'autre au-dessous. M. de Gelb jugea 
qu'il pouvoit être intéressant de cacher aux ennemis, 
autant qu'il étoit à son pouvoir, la confection de ces 
deux ponts ; il pensa qu'il falloit éloigner le déta- 
chement qu'il avoit sur le bord de la forêt. En 
conséquence, le 7 au soir, il commanda 400 hommes 
aux ordres de M. de Choiseul ', colonel du régiment 
du Poitou, second chef des 2.000 hommes à ses 
ordres, et, pour ce détachement, il y joignit le pre- 
mier commandant de bataillon à marcher : mon 
tour à marcher m'y plaça. 

A dix heures de la nuit, nous nous rendîmes 
au-dessus de Hoxter, où, avec deux petits bateaux et 
par troupes, nous passâmes le Weser. Lorsque les 
400 hommes furent de l'autre côté, nous prîmes 
notre ordre de marche, nous vînmes passer près de 
Furstenberg, le laissant à notre droite. Je demandai 
à M. de Choiseul de marcher à son avant-garde, ce 
qu'il me permit, mais à la condition que si nous 
trouvions les ennemis, je viendrois de ma personne 
le rejoindre ; c'étoit mon intention, car ce colonel 
étoit fort jeune. 

Notre marche fut d'une heure au moins pour arriver 
près de la forêt, et, lorsque nous en fûmes à environ 
cent cinquante pas, marchant tous dans le plus grand 

1. Renaud-César-Louis de Choiseul, fils du duc de Prasiin, 
né en 1735, maréchal de camp en 1770, mort en 1791. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEI. 365 

silence, il partit de la lisière du bois sept à huit coups 
de fusil, dont les balles nous passèrent fort au-des- 
sus de la tête, vu que nous cheminions sur un ter- 
rain montant. Je fis faire halte à l'avant-garde, lui 
ordonnai d'attendre mon retour et fus au gros de 
la troupe, où, trouvant M. de Choiseul, je lui dis : 
« Monsieur, nous ne trouverons personne ; c'est un 
petit poste qui est vis-à-vis nous et qui certaine- 
ment se retire ; je viens pour vous en prévenir et 
vous demander de me laisser conduire les cinquante 
hommes de l'avant-garde après eux, de manière 
que nous puissions avoir nouvelles, s'il est possible, 
de la route qu'ils vont prendre et si leur projet est 
de tenir dans la forêt. Ma course faite, je reviendrai 
ici sur la lisière vous rejoindre en peu d'heures. » 

M. de Choiseul trouva ma proposition bonne. Je 
lui dis qu'il pouvoit se remettre en marche pour arri- 
ver au bois, ce qu'il exécuta, et moi, plus légère- 
ment, je me portai à l'avant-garde et la fis marcher. 

Nous arrivâmes au bois sans plus rien recevoir ni 
entendre en mousquetades; je fis dans la forêt un 
quart de lieue, toujours aux écoutes à une petite 
distance. Arrivé, j'y laissai un officier et dix hommes, 
le prévenant que je me replierois sur lui. Après avoir 
fait environ quatre cents pas, je laissai là un caporal 
et un fusilier, et de quatre à quatre cents pas j'en 
faisoisde même, laissant les moins lestes à la marche. 

Je m'avançai jusqu'à une grande route qui, traver- 
sant cette forêt de Solling, partant de Gottingue, est 
du midi au couchant. Je ne fis rencontre que d'un 
berger, de vaches et de quelques mauvais chevaux 
du village de Neuhaus, dont [le berger] me dit que 



366 CAMPAGNES [1761] 

j'élois à dcmi-lieuc en suivant la grande loute sur 
laquelle j'étois. II ne me restoit que dix hommes des 
cinquante avec lesquels j'élois entré dans la forêt, 
ayant laissé ne qui me manquoit pour jalonner mon 
retour, auquel je me décidai. 

Je repliai tout mon monde, avec lequel j'arrivai à 
M. le comte de Choiseul ; il étoil alors neuf heures 
du matin ; il prit le parti de se retirer à Hoxter. 

Nous passâmes le Weser au même lieu et comme 
nous l'avions passé la nuit précédente. Sur la rive 
gauche de cette rivière, nous trouvâmes les bateaux et 
autres matériaux nécessaires pour y établir un pont, 
et, au-dessous d'Hoxter, éloienl arrivés les barques et 
[)ontons pour y construire un second pont. Pendant 
la nuit suivante, ils furent perfectionnés l'un et l'autre 
et, à neuf heures du matin du jour qui suivit cette 
nuit, l'on vit arriver une colonne d'artillerie qui se 
dirigea pour passer sur le pont des bateaux. L'artillerie 
étoit suivie des gros équipages ; une seconde colonne 
des menus équipages de toute l'armée fut dirigée 
pour passer le Weser sur le pont des pou Ions, et 
loute cette journée, la nuit et la matinée suivante, 
furent employées pour le passage de l'artillerie, gros 
et menus équipages, hôpital ambulant et caissons de 
vivres. 

Le jour suivant, vers les huit heures du matin, 
parurent les têtes des colonnes de toute l'armée, 
celles d'infanterie se dirigeant vers les ponts et celles 
de cavalerie au-dessous du pont placé sous Hoxter, 
où étoit un gué assez bon, et chacune d'elles se 
hâta de passer de suite le Weser, tant sur le pont 
que la cavalerie au gué. 



[17611 DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 367 

Vers les deux heures, parurent sur les hauteurs, 
en avant d'Hoxter, les troupes chargées ce jour-là 
de l'arrière-garde de l'armée du maréchal, où elles 
firent halte environ une heure et demie; pendant ce 
temps, l'armée étoit occupée à passer le Weser. 

Pendant ce même temps, M. le prince Ferdinand 
faisoit ses dispositions pour faire attaquer cette ar- 
rière-garde par les troupes les plus avancées de son 
armée, qui suivoit celle du maréchal duc de Broglie, 
lequel observoit avec attention les mouvements de ce 
prince et, prévoyant qu'il seroit dans peu d'instants 
attaqué, ordonna la retraite à toutes les troupes qui 
faisoient partie de son arrière-garde et dont le mou- 
vement, à cause des hauteurs, ne pouvoit être 
découvert de l'œil vigilant du prince Ferdinand, 
n'ayant, sur les sommités des hauteurs, que des gre- 
nadiers qui y faisoient ferme et dont la contenance 
en imposoit, ce qui occasionna, de la part des enne- 
mis, des précautions et une marche mesurée, qui, 
retardant leur attaque, donna tout le loisir à la plus 
grande partie de l'arrière-garde de passer le Weser, 
et la ligne légère que les grenadiers de Farmée for- 
moient sur la sommité des hauteurs eut ordre de se 
retirer du moment que les ennemis marcheroient 
en force sur eux, ce qui fut exécuté dans le meilleur 
ordre, de manière que, lorsque les premiers des 
ennemis arrivèrent sur les sommités abandonnées, 
nos troupes étoientau moment d'arriver à la plaine, 
de joindre en peu d'instants les ponts et de passer 
le Weser à leur tour. 

Les ennemis, arrivés par la crête des hauteurs, 
tiraillèrent quelques coups de fusil, mais si hors de 



368 CAMPAGNES [1761] 

portée, qu'ils furent sans le moindre eflet autre que 
celui d'accélérer, de la part des ennemis, et presser 
l'arrivée d'environ vingt pièces de canon, dont suc- 
cessivement le feu fut dirigé sur les deux ponts. 
Quatre pièces de canon de quatre livres de balles, 
qui avoient été données à M. de Gelb, qui nous 
commandoit à Hoxter, et placées dans un des angles 
du chemin couvert, furent la seule artillerie, pen- 
dant une heure, qui répondit à celle des ennemis, 
quoique le maréchal de Broglie eût ordonné que 
douze pièces de douze livres de balles fussent pla- 
cées sur le bord du Weser afin de protéger les der- 
nières troupes à le passer. 

Ces douze pièces placées, elles commencèrent leur 
feu et, comme leur calibre étoit bien plus fort que 
celles des ennemis et qu'elles étoient servies avec la 
plus grande vivacité et une intelligence supérieure, 
elles éteignirent absolument le feu des ennemis et 
les empêchèrent de descendre dans la plaine, ce qui 
facilita, le soir même, à replier les deux ponts, et 
toute l'armée, et tout ce qui lui appartenoit sur la 
rive droite du Weser, à l'exception des 2.000 
hommes d'infanterie aux ordres de M. de Gelb, qui 
tenoit Hoxter du côté de la rive gauche du fleuve. 

L'armée prit son camp sur deux lignes, la droite 
dépassant Corwey et la gauche à Furstenberg, et 
tout y fut tranquille et paisible. 

Il en étoit de même à Hoxter, où étoit M. de Gelb 
avec les 2.000 hommes à ses ordres, où il passa trois 
jours et trois nuits, toujours dans l'aftente d'y être 
attaqué. 

Les ennemis continuant des préparatifs en fas- 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 369 

cines et la place très mauvaise pouvant aisément 
être emportée de vive force, n'ayant pour défense 
qu'un mauvais retranchement qui en faisoit la cir- 
convallation et très aisé à emporter, pour retraite 
un seul bateau servant de bac à cette ville et que 
vingt personnes remplissoient, nous fûmes donc 
trois jours et trois nuits à cette palissade. Pendant 
la nuit, nous tenions toutes les troupes debout, les 
armes du premier rang sur le parapet du retranche- 
ment, et les autres rangs reposés sur leurs armes ; 
défense à qui que ce fût de s'asseoir, et tout veil- 
loit ; lejour, on laissoit dormir les officiers et soldats 
une première partie, et puis la seconde. 

Pour la quatrième nuit, M. de Gelb reçut, pendant 
le jour, l'ordre de commencer sa retraite, la nuit 
close, ce qu'il exécuta [20 août] en abandonnant le 
chemin couvert, et mettant tout à ses ordres dans la 
ville, et commençant par vingt à leur faire passer le 
Weser ; ce passage demanda beaucoup de temps et 
il étoit neuf heures du matin lorsque les derniers 
l'évacuèrent. 

Tout rendu de l'autre côté de la rivière, M. de 
Gelb nous ordonna de joindre chacun notre corps 
et y conduire les troupes à nos ordres, ce qui fut 
exécuté. 

Le lendemain, l'armée marcha et, traversant la 
forêt de Solling, elle se porta à Dassel, d'où elle 
repartit le lendemain pour Eimbeck, y établit son 
camp, sa droite appuyée à la rivière de Leine et son 
front couvert par la rivière de lime, sa gauche vers 
Holtenfen. 

Le troisième jour de notre station à ce camp, je 

24 



370 CAMPAGNES [1761] 

reçus ordre de M. le maréelial duo de Jiroglie de me 
porter à Moringen, ayant à mes ordres 300 hommes 
d'inCanterie, un capitaine et 50 maîtres du corps 
des carabiniers et, de plus, dévoient } être à mes 
ordres 400 hommes de milice qui y étoient campés. 
Je les établis, la majeure partie dans le château dudit 
Moringen, et le restant dans deux maisons très voi- 
sines dudit château, avec indication du maréchal duc 
de Broglie d'avoir continuellement des patrouilles, 
soit de nuit, soit de jour, vers la forêt de Solling, 
dans laquelle les ennemis s'étoient jetés assez en 
force pour incommoder la communication de 
l'armée à Gottingue et Cassel, de veiller donc, dans 
ma partie, avec le plus grand soin, à être instruit et 
éviter même de pouvoir être surpris à mon poste de 
Moringen, ce qui me détermina, pour le premier 
motif, à pousser mes patrouilles à Hienhagen, à 
Strolh, Faresen et Hardegsen ; pour le second, à 
mettre, dans le château de Moringen, des vivres pour 
plus de quinze jours et à l'arranger par de petits 
retranchements qui le mirent à l'abri d'une insulte 
vive, et qui seroit devenue trop coûteuse si les ennemis 
eussent entrepris de vouloir m'y forcer, et je m'y 
fis pourvoir de munitions de guerre, ce que M. le 
Maréchal m'octroya avec satisfaction. 

Je restai dix jours dans cette position, au bout 
desquels les 400 hommes de milice me furent retirés, 
et le poste de Moringen devenant plus nécessiteux 
d'avoir des troupes à cheval, M. le comte de Tous- 
tain \ avec son régiment, eut ordre de se rendre à 

1. Réray-Charles, comte de Toustain de Viray, maréchal de 
camp en 1770, liculenant-génëral en 1784. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 371 

Moringen, ce dont je fus instruit parM. de Guibert, 
major-général, qui me manda que je serois à ses 
ordres. 

Ce régiment arrivé, M. le comte de Toustain, 
comme cela lui étoit ordonné, fît partir le lende- 
main les 50 maîtres du corps des carabiniers, qui 
furent le rejoindre, et il ne fut plus question que de 
l'établissement de son régiment et de la nécessité 
qu'il y avoit de le mettre à l'abri de toute insulte 
de la part des ennemis, toujours plus empressés 
d'entreprendre sur une troupe à cheval que sur une 
infanterie, où il n'\ a que des coups de feu à gagner. 

Je connoissois parfaitement ma position et je 
voyois possibilité d'établir ce régiment dans les 
écuries du château et celles des fermiers, séparées 
par un seul mur, en faisant sortir tous les chevaux 
et bêles à cornes, ce qui fut exécuté. Nous les fîmes 
placer dans des maisons voisines et du bourg, de 
manière que plus de cinq cents chevaux, tant du régi- 
ment de Toustain que de ses officiers, furent placés 
tous à couvert des injures du temps, dont les nuits 
commençoient à être très froides, mais, par une belle 
nuit, tout ce qui étoit dans les écuries des fermiers 
pouvoit éprouveraisément unecamisade et êtreenlevé 
si une force supérieure eût entrepris sur les cavaliers 
qui couchoient à portée des chevaux qui y éloient 
établis, dont le nombre alloit à près de quatre cents, 
ce à quoi il fallut pourvoir, et, en conséquence, je 
fis tracer un retranchement qui enveloppoit toute 
cette partie des fermes, que je fis palissader en 
forme de chemin couvert, oii je ménageai quelques 
places d'armes. 



372 CAMPAGNES [1761] 

Le régiment de Toustaiii, les 300 hommes à mes 
ordres, les femmes, filles et enl'anls du bourg de 
Moringen y travaillèrent avec tant de zèle qu'en six 
jours mon retranchement fut à sa perfection. Je me 
donnai garde de ne prendre aucun des hommes pour 
ne pas contrarier M. le comte deVaux, occupé, dans 
ce même moment, à pourvoir Gottingue de tous objets 
nécessaires pour une garnison nombreuse qui devoit 
y passer l'hiver, et ne fis par conséquent usage ni des 
hommes forts et robustes, ni des chevaux, ni des cha- 
riots de Moringen et villages circonvoisins, tous 
employés à l'objet important dont s'occupoit le comte 
de Yaux, ce qui me valut de sa part des compliments 
d'avoir su distinguer toute l'importance de sa besogne. 
M. le comte deToustain ne ménagea pas les chevaux de 
son régiment pour me procurer les bois et fascines 
qui furent nécessaires à mon retranchement, et, 
quelques jours après sa perfection, M. le maréchal 
de Broglie, son frère le comte deBroglie et le baron 
de Bon, tous trois faisant une course vers Cassel à 
cause des diflerents mouvements que le prince Fer- 
dinand avoit faits, portant des troupes vers cette 
partie, soit pour inquiéter M. le maréchal de Broglie, 
soit pour lui faire quitter sa position d'Eimbeck, le 
maréchal passant à Moringen, le comte de Toustain, 
pour me faire honneur et profit, engagea le maréchal 
à s'arrêter un moment pour venir donner un coup 
d'œil à mes ouvrages, dont ce général fut très satis- 
fait et m'en fit des compliments; le comte de Broglie 
y joignit les siens, approuvant infiniment les moyens 
que j'avois pris pour ne pas déplaire à M. le comte 
de Vaux. 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 373 

On ne peut être plus satisfait de la manière 
noble dont M. le comte de Toustain se conduisit 
dans cette circonstance à mon égard dans le 
compte qu'il rendit à M. le Maréchal de ma per- 
sonne, comme je le fus de ses honnêtetés infinies 
pendant les six semaines que je fus à ses ordres 
audit Moringen, après lesquelles son régiment en 
partit et y fut remplacé par celui du régiment du 
Roi-cavalerie. 

Je ne restai plus à Moringen que cinq jours du 
mois de novembre. La saison [étant] déjà rigou- 
reuse, je reçus ordre de faire rentrer à leurs corps 
respectifs les 300 hommes d'infanterie à mes ordres, 
lorsque les régiments dont ils étoient passeroient le 
lendemain à Moringen, 6 de novembre \ se por- 
tant à Neuhaus, où l'armée resta jusqu'au 20 
novembre, époque où il fut ordonné à chaque 
régiment de toutes armes de gagner les villes ou 
bourgs qui leur étoient destinés pour passer l'hiver. 

Quant à moi, je reçus un ordre de M. le maréchal 
de Broglie pour me rendre de ma personne au châ- 
teau d'Arenstein, où je remplacerois l'officier qui 
y commandoit et garderois à mes ordres 200 grena- 
diers royaux et 50 hommes du régiment de Courten 
Suisses et 30 hussards qui y tenoient garnison. 
L'officier qui y commandoit éprouva le désagrément 
d'en être relevé pour n'avoir pas su distinguer l'im- 
portance de l'approvisionnement de Gottingue [par 
le] désir dont il fut trop rempli pour fortifier le 
château qu'il occupoit, ce qui le fit tomber en con- 

1. Ou le 11 novembre d'après Pajol. op. cit., V, 224. 



374 CAMPAGNES [1761] 

tradiction avec M. le comte de Vaux pour la partie 
de G6ttino;ue, et avec M. le comte de Caupenne^ 
officier de l'élat major à cette époque, chargé d'un 
autre objet important, qui éloit de faire réparer les 
chemins pour qu'au moment où l'armée recevroit 
l'ordre de prendre les quartiers, elle en profitât et 
surtout toute l'artillerie du Roi, qui par ce chemin 
devoit se rendre à Cassel. 

La conduite indiscrète et peu clairvoyante de cet 
officier, qui n'avoit vu que son château, le fit errer ; 
de plus, il s'étoit ingéré à se faire payer en argent 
par les différentes communautés des bailliages dépen- 
dant du château d'Arenstcin, à raison d'une somme 
qu'il avoit déterminée, en place des chariots qu'il 
leur ordonnoit et qu'ils ne pouvoient fournir. Tels 
furent les motifs qui lui firent perdre son poste, 
quelque bon usage qu'il eût fait de cet argent, qu'il 
distribuoit à son détachement à tant par jour pour 
chaque travailleur, grenadier ou Suisse, dont il me 
remit un état fort exact, de même que le restant de 
l'argent qu'il avoit en main, et, quelques jours après 
mon établissement à Arenstein, je fis exprès un 
voyage à Gottingue, où je fus trouver M. le comte 
de Vaux pour tâcher de justifier cet officier, remet- 
tant à M. le comte de Vaux l'argent qu'il m'avoit 
remis, lequel consistoit à 180 livres 18 sous, dont 
M. de Vaux me donna un reçu que je lui demandai 
pour l'envoyer à cet officier, afin de lui prouver 
que j'avois été exact à cette remise et pouvoir lui 

1. Louis-Henri, marquis de Caupenne, né en 1741. maréchal 
de camp en 1781. 



fl761j DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 375 

mander plus particulièrement que j'avois employé 
tous les états qu'il m'avoit remis pour justifier sa 
conduite près M. le comte de Vaux quant à l'article 
de finance, ce à quoi je me portai avec d'autant 
plus d'empressement et désir de réussir, que cet 
officier étoit depuis longtemps de ma connoissance 
et que nos provinces rapprochées n'étoient séparées 
que par le fleuve du Rhône. 

Le 8 de décembre, je reçus un ordre de M. le 
maréchal duc de Broglie pour que j'eusse à me 
rendre à Gottingue et aller y commander un batail- 
lon, composé, comme tous ceux de cette garnison, 
de piquets de différents régiments qui étoient de 
son armée ; le nombre en étoit de six bataillons de 
500 hommes chacun, six compagnies de grena- 
diers, 500 maîtres en piquets de cavalerie, 300 
dragons, les volontaires de Hainaut, trois troupes 
de 120 volontaires d'infanterie chacune, aux ordres 
de trois capitaines. M. le comte de Vaux, lieute- 
nant-général, commandoit dans cette place, comme 
il l'avoit fait l'hiver de 1760 à 1761. 

Je me rendis à Gottingue le 9 et fis partir le déta- 
chement à mes ordres pour que les 200 grenadiers 
et les 50 Suisses eussent à rejoindre leurs corps. Le 
tout fut remplacé au château d'Arenstein par 100 
volontaires [chasseurs] de Monet et y restèrent les 
30 hussards que j'y commandois. 

Arrivé à Gottingue, je présentai ma patente à 
M. le comte de Vaux, qui, le lendemain, me fit 
recevoir au bataillon que je devois y commander, 
comme il avoit fait recevoir précédemment les 
commandants de bataillon ou capitaines de grena- 



376 CAMPAGNES [1761] 

diers qui commandoient les cinq autres bataillons 
de cette garnison, car j'avois lieu de me féliciter 
d'être le seul capitaine ordinaire qui fût employé 
aussi distinctement, et mon amour-propre me por- 
toit à mettre tout en œuvre pour bien servir le 
Roi et prouver ma reconnoissance à M. le maré- 
chal duc de Broglie en remplissant avec zèle tous 
mes devoirs et en faisant plus si les occasions 
m'en fournissoient les moyens. Ma reconnoissance 
étoit si juste pour le maréchal que, sans demande 
de ma part, je devois son bienfait au seul souvenir 
qu'il eût de moi et des comptes favorables à mon 
égard qui lui avoient été faits la campagne précé- 
dente, à cette dernière commandant les chasseurs 
de la brigade de Picardie. 

A peine étois-je établi à Gottingue que j'y reçus 
une lettre de M. de Guibert, major-général, à laquelle 
étoit jointe une ordonnance de M. le maréchal duc 
de Broglie d'une somme de mille livres, pour en 
être payé à vue par le trésorier des troupes à Got- 
tingue. Le traitement que je devois y recevoir pour 
chaque mois, comme commandant un bataillon, 
étant de cinq cents livres par mois et six places 
de fourrage, je me trouvois parfaitement récompensé 
de la dépense qu'avoit pu m'occasionner d'avoir 
été employé, pendant cette dernière campagne, soit 
à Saltzkotten, à Hoxler, à Moringen et au château 
d'Arenstein. La lettre de M. de Guibert étoit datée 
du 22 de décembre 1761. 

Comme j'étois plus jeune, au moins de dix-huit 
ans, que le moins avancé en âge des cinq autres 
commandants de bataillon de la garnison de Gol- 



[1761] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 377 

tingue, de mon avis je me dis : « Il ne faut pas par- 
ler de ma bonne fortune qu'autant que les autres 
commandants de bataillon me diront avoir reçu 
même gracieuseté de M. le Maréchal. » Comme per- 
sonne d'eux n'en parla, je me doutai alors que j'étois 
le seul qui eût reçu cette gratification et, pour m'en 
éclaircir, environ un mois après, j'en parlai au 
trésorier des troupes pour savoir de lui s'il avoit 
payé même somme qu'à moi à quelqu'un d'eux. Sa 
réponse fut que j'étois le seul, ce qui augmenta ma 
reconnoissance et l'attache que je me sentois pour 
M. le maréchal duc de Broglie. Il étoit naturel que 
je fusse plein de l'une et de l'autre, puisqu'il étoit le 
premier mortel qui, sans le lui demander, me faisoit 
du bien et me meltoit à même d'acquérir de l'hon- 
neur et les grâces du Roi. 

Tous ces motifs me firent sentir vivement la dis- 
grâce où tomba M. le maréchal duc de Broglie, 
qui, pour ne pas compromettre la réputation de 
son frère le comte de Broglie, résista au Roi, à 
Mgr le Dauphin (qui aimoit beaucoup M. le Maré- 
chal) et à la gloire persévérante de commander 
toutes les forces de l'empire des Lis, plutôt que de 
céder en abandonnant son frère. La Cour, piquée 
de sa résistance, le priva du commandement de 
l'Alsace, où il avoit succédé à son père, maréchal de 
France, et il fut déterminé dès lors que, pour la 
campagne de 1762, l'armée seroit confiée à MM. les 
maréchaux d'Estrées et de Soubise. 

On ne hasarde pas de dire combien toute l'armée 
fut touchée de la disgrâce de M. le maréchal duc 
de Broglie et combien ceux qui lui étoient vérita- 



378 CAMPAGNES DE M. DE DEAULIEU. [1^761] 

hlement attachés en furent affligés. Chacun en porta 
lo deuil dans son cœur et j'assure que toute l'ar- 
mée prévit, par ce qu'elle craignoit, les événements 
fâcheux par lesquels s'ouvrit la campagne qui devoil 
suivre. Je dirai ci-après combien, en mon parti- 
culier, je fus chagrin de la disgrâce de M. le Maré- 
chal 

Pendant l'hiver, il y eut quelques petits combats peu impor- 
tants. M. de GeolTre de Chabrif^nac, capitaine de Champagne, 
fit une trentaine de prisonniers. Les dragons et les volontaires 
de Hainaut firent, sans ordres et sans olliciers, une sortie au 
cours de laquelle M. Delard, lieutenant-colonel des volontaires 
de Hainaut, qui avait rejoint ses hommes, fut blessé mortelle- 
ment. 



CAMPAGNE DE 1762. 



Toutes les troupes des différentes armes sont eu 
mouvement, dès le mois de mai, pour le rassemble- 
ment de l'armée, dont le rendez-vous est indiqué 
à Cassel et le camp étalili sa droite en avant de cette 
ville et sa gauche se piolongeant jusqu'au village de 
Hallershausen [Helmershausen ?], au bas des hauteurs 
et bois de la Cascade. 

Vers le 20 de juin, MM. les Maréchaux se déter- 
minent à se porter en avant, font part de leurs pro- 
jets à M. le marquis de Yogiié, maréchal-général 
des logis de leur armée et lieutenant-général des 
armées du Roi. 

L'armée fait une marche le 22 de juin et se porte 
au camp marqué par le marquis de Vogue, suivant 
l'indication qu'il en a voit reçue de MM. les Maré- 
chaux ; la droite en fut donc déterminée vers 
Mariendorf, le centre à Grebenstein et la gauche vers 
Selacten. Ce camp avoit été pris assez négligem- 
ment, MM. les Maréchaux ne voulant y rester que 
quarante-huit heures. 

L'armée aux ordres du prince Ferdinand étoit 
campée, sa gauche se rapprochant de Trendelburg, 
sa droite vers Libenau. Ce prince, instruit de la 
marche de l'armée françoise pour se rendre et cam- 
per au camp déduit ci-dessus, ne perdit pas un in- 



380 CAMPAGNES [1762] 

stant, donna ses ordres et toute son armée, sur trois 
corps, passa la Diemel [24 juin] avec intention d'at- 
taquer l'armée du Roi. Le corps de sa gauche fut 
dirigé par la forêt de Sabhabourg, celui du centre 
sur Grebenstein et celui de sa droite à Zwergen, 
Meisser ober Meisser, Wesluffern, où il passa le 
ruisseau qu'il avoit eu à sa droite jusque-là. 

Fischer, pendant la nuit, avoit fait, par plusieurs 
reprises, instruire MJVI. les Maréchaux comme quoi 
toute l'armée des ennemis étoit en marche, et, par 
ses derniers comptes, il les instruisoit que dans son 
entier elle avoit passé la Diemel. MM. les Maré- 
chaux négligèrent tous ses avis, quoique Fischer 
leur mandât, par son dernier, qu'il avoit déjà perdu 
la moitié de son régiment, tués, blessés ou faits 
prisonniers et qu'avec le reste il se replioit sur l'ar- 
mée et que, comme chargé de la partie des espions, 
il les instruisoit qu'au point du jour ils auroient sur 
les bras et à combattre l'armée du prince Ferdinand, 
qui marchoit pour les attaquer, que tous les rapports 
qu'il recevoit se réunissoient à cette opinion. 

Malgré ces indications pressantes, ilnefutdonné, 
pendant la nuit, aucun ordre et l'armée du Roi, res- 
tant dans sa position, ignora tout ce qui se passoit. 
Ce ne fut qu'au lever du soleil que par le bruit du 
canon elle fut éveillée et que chaque régiment prit 
les armes et forma la ligne, comme les colonnes enne- 
mies paroissoient et qu'il n'y avoit plus à douter 
que l'on alloit être attaqué. 

Sans attendre l'ordre, tout le camp fut ployé et 
les chefs des régiments firent, de leur mouvement, 
prendre la route de Cassel à leurs gros et menus 



[1762] DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 381 

équipages, et ceux de chaque brigade des différentes 
armes s'y rendirent sans perte d'un seul chariot ou 
bête de somme. Le quartier général, établi à Gre- 
benstein, perdit quelques-uns des siens et la caisse 
militaire fût tombée entre les mains des ennemis 
avec une infinité plus d'équipages appartenant aux 
officiers généraux, sans le courage et l'intelligence 
d'un capitaine du régiment de Picardie infanterie, 
de garde de police au quartier général avec 50 sol- 
dats de ce régiment. 

Quelques hussards des ennemis étoient déjà entrés 
dans Grebenstein ; il marcha à eux, fit faire feu 
dessus et en tua quatre ; les autres prirent la fuite et 
il fit fermer la porte par laquelle ils étoient entrés. 
Sur le rapport qu'on lui fit que la roue d'un cha- 
riot d'équipages avoit cassé, que ce chariot avoit 
versé sous la porte par où sortoient les équipages, 
que tous les autres chariots ou mulets étoient arrê- 
tés et que rien ne pouvoit sortir de Grebenstein, cet 
officier se porta et ne vit d'autre remède que celui 
de mettre en pièces ce maudit chariot, d'en épar- 
piller les équipages et les laisser au pillage si ceux 
qui le conduisoient ne pouvoient les sauver. Ce qui 
le décida à cette exécution vive fut surtout la caisse 
militaire qui se trouvoit à la suite de ce chariot 
brisé. Les ordres furent exécutés sur-le-champ et, 
le passage rendu libre, la caisse militaire, où étoit le 
trésor de l'armée, et les équipages des officiers 
généraux eurent liberté de sortir et d'être à l'abri 
d'être tous pris. 

L'armée [étoit] en marche et s'éloignoit de Gre- 
benstein ; les chefs ignoroient le danger où étoit la 



382 CAMPAO'ES [1762] 

majeure partie des équipages du quartier général, et 
la mauvaise fortune que couroit la eaisse militaire 
de l'armée, qui en contenoit le trésor. On dut donc 
à la fermeté, à l'intelligence de M. du Barquier', 
natif d'Antibes en Provence et capitaine au régiment 
de Picardie, le salut du trésor et une infinité d'olTi- 
ciers généraux [lui durent] la conservation de leurs 
équipages et l'honneur, à cet égard, aux deux maré- 
chaux commandant l'armée. 

L'un et l'autre comprirent l'obligation qu'ils dé- 
voient à cet oflicier, en firent un éloge pompeux et 
public, annonçant qu'il méritoit récompense, qu'ils 
se chargeoienl de la faire obtenir et la demanderoient 
à cet effet, mais, gênés sans doute dans l'explication 
pourquoi (car il eût été trop évident, vis-à-vis du 
monarque, combien leurs soins avoient été négligés, 
d'une surprise si prompte et d'avoir ignoré la marche 
d'une armée de 70.000 hommes), ils alléguèrent, pour 
faire récompenser cet officier, les raisons qu'il leur plut 
d'exposer, etrofricier,une fois payé, obtint cinquante 
louis de gratification. Il étoit d'un genre à préférer 
les honneurs, c'est-à-dire une commission de lieu- 
tenant-colonel ; il en avoit même témoigné son vif 
désir à MM. les maréchaux d'Estrécs et de Soubise, 
toute l'armée applaudissoit à sa demande, mais il 
eût fallu déduire au ministre toute la scène de sa 
vigoureuse aventure et celui-ci eût dû la mettre sous 
les yeux du Roi ; et c'est précisément ce que l'on 
vouloit éviter. Il fut même fait plus, car, pour une 

1. Pierre-Joseph du Barquier, né en 1728, lieutenant dans 
Picardie en 17A3, capitaine en 1755. 



[1762] DE MERCOYROL DE BE.VULIEU. 383 

apparence qui pût diminuer le service qu'il avoit 
rendu, on répandit le bruit que dans la caisse mili- 
taire à peine y a voit-il 100.000 francs, chose 
incroyable, qu'on ne peut se persuader ; en effet, 
est-il possible qu'une armée de 70.000 hommes au 
moins, au début de sa campagne et à sa première 
marche, n'ait dans son trésor militaire que 100.000 
francs ? 

T^'armée françoise étoit en pleine marche deretraite. 
Elle se réunit sur les hauteurs d'immenhausen et de 
là elle pouvoit agir, comme je vais le [dire] et comme 
[le ditj M. de Clausen, lieutenant-général. 

Cet officier, si chéri du maréchal duc de Broglie, 
qui rendoit tant de justice à ses talents, avoit toujours 
servi avec tant de succès, qu'il devoit à ses talents. 
« L'armée du Roi, disoit-il, réunie sur les hauteurs 
d'immenhausen, MM. les Maréchaux pou voient choi- 
sir celui des trois corps de l'armée du prince Ferdi- 
nand qu'ils vouloient écraser, s'y porter rapidement, 
et celui des trois choisi eût été détruit en moins de 
demi-heure, sans que les autres deux corps de 
l'armée ennemie pussent arriver à son secours. » 

Ces trois corps [étoient] éloignés les uns des autres 
d'une lieue, ce qui fait que j'en conclus qu'il y avoit 
trois manières de battre le prince Ferdinand et de 
gagner la bataille. Notre retraite fit donc qu'il n'y en 
eut point et que l'on se canonna de part et d'autre. 
La brigade aujourd'hui d'Aquitaine-infanterie fit une 
charge heureuse sur une colonne angloise qui, par 
un à-gauche, avoit formé la ligne ; cette brigade la 
perça et dissipa par une impulsion des plus vives à 
la baïonnette. Le vicomte de Broglie, parent éloi- 



384 CAMPAGNES [1762] 

£;né du maréchal, étoit le colonel commandant de 
cette brigade, et j'observe avec plaisir que, le jour de 
celte charge, le régiment d'Anjou, aujourd'hui Aqui- 
taine, étoit dépourvu de ses grenadiers et chasseurs 
(cette observation faite pour tout chef qui dans l'ave- 
nir voudra tirer parti du caractère de la nation 
françoise et éprouver ce qu'elle peut lorsqu'on lui 
fait mettre en œuvre l'usage de la baïonnette, si con- 
forme à sa vivacité et à son usage de combattre, 
toujours de sang-froid, sans secours d'eau-de-vie ou 
d'autre liqueur forte). 

Cette brigade, jusque-là, avoit fait merveille, mais, 
voulant pousser son premier avantage, elle se porta 
sur une seconde ligne également angloise, sans nulle 
espèce d'arrêt pour rétablir son ordre, que son 
premier avantage avoit désordonné, et sans faire 
attention qu'elle n'étoit pas soutenue ; aussi il lui en 
arriva malheur et son courage servit à en faire périr 
une partie et à rendre prisonnière de guerre l'autre en 
masse. 

Elle se présente à cette seconde ligne angloise, 
qui fait un feu vif et suivi sur elle. La ligne première 
qu'elle avoit percée, voyant qu'elle l'avoit été par une 
si petite troupe et voulant réparer sa première défaite, 
s'empresse de reprendre son terrain, et la valeureuse 
brigade d'Aquitaine, tout ordre rompu chez elle, se 
trouve enfermée entre ces deux lignes ^ ; on lui fait 
la proposition de se rendre, ce qu'elle exécute. 

Les ennemis eurent un autre avantage, celui d'en- 
velopper une brigade du corps des grenadiers de 
France,composéede douze compagnies de grenadiers, 

1. Dans le bois de Fursleuwald. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 3^5 

qui, sans coup férir, mit bas les armes et se rendit 
prisonnière de guerre. Cette docilité fut une tache 
pour ce corps et comme il étoit d'une charge consi- 
dérable à toute l'infanterie françoise, que, de plus, 
il y régnoit un grand vice d'indiscipline, lorsque M. le 
duc de Choiseul ^ qui avoit comblé ce corps de pré- 
rogatives, fut renvoyé du ministère, au mois de 
décembre 1770, — son frère, le comte de Stainville 2, 
aujourd'hui le maréchal de Choiseul, en étant le chef 
— le corps des grenadiers de France fut réformé 
dans les premiers mois de l'année suivante. 

Là se terminèrent les pertes de l'armée françoise, 
qui se retira dans le camp retranché de Cassel, où 
elle séjourna environ quinze jours, le prince Ferdi- 
nand menaçant toujours notre gauche et donnant 
de vives inquiétudes à nos deux maréchaux pour 
la subsistance de leurs armées. Les principaux maga- 
sins [étoient] établis à Francfort. Cette crainte et 
d'autres prévoyances déterminèrent les maréchaux 
à évacuer la Hesse. On approvisionna Cassel de tout 
objet à y soutenir un siège, en garnison, vivres et 
munitions de guerre. 



1. Etienne-François, comte de Stainville, puis duc de 
Choiseul, le célèbre homme d'Etat, né en 1719, maréchal de 
camp en 1748, ambassadeur à Rome en 1753, puis à Vienne 
en 1757, ministre des Affaires étrangères en 1758-1761, de la 
Guerre et de la Marine en 1761-1766, de nouveau ministre des 
Affaires étrangères jusqu à sa disgrâce en 1770, mort en 1785. 

2. Jacques de Choiseul, comte de Stainville, né en 1727 ; 
servit d'abord en Hongrie, lieutenant-général au service de 
France en 1760, maréchal de France en 1783, mourut en 
1789. 

25 



386 CAMPAGNES [1762J 

Ce fut à celte époque qu'il fut question d'envoyer 
M. de Boisclaireau, brigadier, avec dix-huit ofïiciers, 
à Hirschfeld. 

Depuis ma jonction à l'armée, venant de Gottingue, 
M. le maréchal duc de Broglie disgracié, ma sensibi- 
lité en avoit été si grande que, quelque désir quej'eusse 
d'être employé afin de continuera donner des preuves 
de mon zèle pour le service du Roi, toute mon exis- 
tence se réduisoit à regretter l'absence de ce général 
et, sans désir, j'élois décidé à rester à la phalange 
picarde et à y augmenter le nombre des observateurs 
des fautes que cette campagne sembloit nous pro- 
mettre; la première, dont nous venions de sortir, nous 
donnoit certitude pour l'avenir. 

M. du Vivier, major du régiment, avoit été adjoint, 
la campagne précédente, sous M. le duc de Broglie, 
à M. de Guibert dans les fonctions de major général 
de l'armée, ce qui, pour l'hiver, lui avoit procuré 
la lieulenance de Roi de Mulhausen et un brevet 
de colonel. Je ne sais par quel alentour il continua, 
sous les nouveaux généraux, à être adjoint à M. de 
Cornillon ' pour les détails de major général et 
j'attribue au seul besoin que l'on eut de ses talents 
d'être employé comme il avoit été la campagne pré- 
cédente, sous le maréchal duc de Broglie. 

J'ai déjà dit que cet officier supérieur du régiment 
où je servois avoit pour moi une prédilection marquée . 
Me rencontrant à Cassel, où j'avois été me promener, 



1. Pierre-François de Milan3-Forbin, marquis de Cornillon, 
enseigne aux Gardes françaises en 1727, lieutenant-général en 
1762, grand-croix de Saint-Louis, mort en 1766. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 387 

il m'appelle et me dit : « Je suis surpris que vous 
n'ayez pas encore paru chez M. de Cornillon pour 
vous faire inscrire sur le tableau des officiers qui 
demandent à être employés et guerroyer pour leur 
compte, car il me semble que ce qui auroit dû vous 
y porter est le poste qu'occupe un de vos conci- 
toyens, M. le marquis de Vogué : je sais qu'il a de 
l'amitié pour vous. » — « Oui, lui dis-je, dont je suis 
on ne peut plus reconnoissant, mais M. le Maréchal 
est à Broglie, j'en suis dans une léthargie parfaite 
et ne demande rien ; il m'a trop bien traité pour 
que cela me passe aisément ; je ferai ma campagne 
au régiment et là j'y attendrai les événements. » 
— « Vous avez grand tort, me dit-il : suivre votre 
pointe dans le genre de service que vous avez 
commencé est ce que vous devez faire. » — «Je vous 
rends bien des grâces, lui ajoutai-je. » — « Je vous 
préviens, me dit-il, que s'il se présente une occasion 
à vous faire employer, je la saisirai et vous ferai 
employer pour elle. » 

De cette chaleur je ne pouvois qu'être reconnois- 
sant, mais le souvenir des bontés de M- le maréchal 
de Broglie arrêtoit mon cœur et ne lui permettoit pas 
de chercher des hasards pour tout autre général, et 
mes remerciements à M. du Vivier persévérèrent à 
être les mêmes. 

Deux jours après, il fut question d'envoyer un 
supplément à Hirschfeld, M. de Boisclaireau, avec 
lui neuf capitaines et neuf lieutenants, les uns et les 
autres destinés à être mis à la tête de 700 à 800 
hommes, des convalescents de l'armée, qui s'y étoient 
amoncelés pour y chercher la santé : ilsy étoient tous 



388 CAMPAGNES [1762] 

aux ordres d'un lieutenant de Roi, M. de Paradis^, 
capitaine suisse, et d'un major, M. Dubois^, capitaine 
du régiment de Bretagne ; à leurs ordres il y avoit 
de plus 100 cavaliers, hussards ou dragons de diffé- 
rents régiments de l'armée, dont le service et l'occu- 
pation étoient d'y rassembler des fourrages, et cette 
communication pour Francfort menacée porloit 
MM. les Maréchaux à cette précaution. 

Le digne, honnête et plein d'amitié pour moi 
M. du Vivier vint au camp m'y trouver et me dit : 
« Je viens vous communiquer que je vous ai fait 
mettre sur la liste des dix-huit officiers qui, sans 
troupe, doivent partir pour se rendre à Hirschfeld 
avec M. de Boisclaireau, brigadier de votre connois- 
sance, qui y va pour en commander la garnison et 
qui doit y employer ces dix-huit officiers, en formant 
des compagnies de 800 à 900 hommes qui y 
sont sans officiers, Hirschfeld étant le rendez-vous 
de tous les convalescents revenus des hôpitaux de 
Francfort ou de ceux de l'armée. » Je vis l'inutilité 
de faire un refus, je le remerciai en l'embrassant, 
lui ajoutant que j'allois attendre mon ordre de départ, 
et me disposai à cette course. 

Le lendemain, les ordres nous furent remis ; ils 



1. Pierre Paradis, de Fribourg, entré au service en 1729, 
capitaine-commandant au régiment de Diesbach, puis capitaine 
de fusiliers au régiment de Waldner en 1763, retiré en 1766, 
avec une pension de 2.400 livres. 

2. Jean-Joseph-Félix Dubois, né à Monlauban on 1720, 
volontaire au régiment de la Couronne en 1738, lieutenant 
dans le régiment de Bonnac en 1743, capitaine dans le régi- 
ment de Bretagne en 1745. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 389 

portoient le rendez- vous où M. de Boisclaireau 
devoit nous prendre. Nous fûmes, pour ce déta- 
chement, trois capitaines de Picardie, MM. de Roc- 
queval, deBeaulieuet de Saint-Vincent deMasclary^, 
et un lieutenant, M. de Mcynard"^. 

A l'heure indiquée, cinquante hussards, qui firent 
notre escorte et qui dévoient accroître la garnison 
d'Hirschfeld, nous joignirent et nous partîmes, cô- 
toyant la Fulda toujours à notre droite. Vers une 
heure, nous arrivâmes vis-à-vis de Rothenbourg, d'où 
nous fûmes instruits qu'il y avoit couché un déta- 
chement de 600 hussards, que, jusqu'à dix heures du 
matin, ils avoient battu l'estrade sur la route que nous 
tenions, mais qu'à l'heure de dix, ils avoient repassé 
la Fulda et s'étoient repliés sur un corps aux ordres 
de mylord Gramby. Nous étions encore à trois 
lieues d'Hirschfeld, où nous nous pressions d'arriver, 
crainte de quelque mal-rencontre, n'y ayant que la 
rivière de la Fulda, guéable dans la plupart de ses 
parties, qui nous séparât du corps de mylord Gramby, 
dont la force étoit de 12.000 hommes. 

Comme nous continuions à marcher pour notre 
destination, nous découvrîmes, à proximité de nous, 
quatre hommes à cheval qui venoient à nous ; une 
petite troupe de huit de nos hussards fut envoyée au 
devant d'eux ; c'étoient quatre hussards ennemis de 

1. Pierre de Saint-Vincent de Masclary, né en 1733, lieute- 
nant en 1746, capitaine en 1755, chevalier de Saint-Louis en 
1770, retiré en 1777. 

2. Armand-Pierre de Meynard, né à Tulle en 1735, cadet 
dans le corps royal en 1752, enseigne dans Picardie en 1756, 
lieutenant en 1757, abandonna le service en 1771. 



390 CAMPAGNES [1762] 

la troupe de Luckner, qui, s'apercevanl que nous 
étions François, cherchèrent, par la course, à éviter 
les nôtres qui alloientà eux. Les nôtres les suivirent 
plus d'une lieue et demie et nous perdîmes de vue les 
uns et les autres. 

Nos huit hussards ne nous joignirent qu'à Hirsch- 
feld, ayant pris deux des quatre hussards qu'ils 
avoient suivis avec tant d'acharnement, et, par 
eux, nous fûmes instruits qu'ils étoient du déta- 
chement qui avoit passé la nuit à Rothcnhourg et 
dont 300 hussards aA'oient battu l'estrade toute la 
matinée sur la route que nous tenions. Nous dûmes 
donc à la fortune de les avoir évités, ce qui accrut 
notre satisfaction d'être arrivés sains et saufs à 
Hirschfeld. 

M. de Boisclaireau, suivant la patente qu'il en 
avoit, prit le commandement de la place, où il 
trouva 800 hommes de tous les régiments de l'armée 
et, de plus, 120 hommes à cheval. Il commença par 
extraire de l'infanterie 120 hommes et, des cinquante 
hussards, vingt. Ces deux troupes furent confiées à 
M. de Rocqueval, premier capitaine des officiers aux 
ordres de M. de Boisclaireau, et, deux jours après 
notre arrivée, ils partirent pour se rendre à Fulda, 
où ils dévoient tout employer pour y maintenir la 
communication libre et assurée sur Francfort. 

Ce détachement parti, je me trouvois premier 
capitaine et, en conséquence, quelques jours après, 
je fus détaché à mon tour, avec trente hommes 
d'infanterie, sans autres officiers, quinze dragons du 
régiment du Roi, avec eux un maréchal des logis, 
et fus envoyé au château de Friedwald, appartenant 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 391 

au prince de Hesse, maison de chasse, château à 
l'abri de tout coup demain, enveloppé d'un fossé de 
trente pieds de large et, dans toutes ses parties les 
moins profondes, avec six pieds d'eau : ce château 
situé à côté du village de Friedwald et très à proxi- 
mité d'une forêt immense qui enveloppe l'un et 
l'autre, puisque les bois sont joignant à la vallée de 
la Quinche. Instruit d'ailleurs que dans le même 
château cinquante Autrichiens y avoienl été enlevés, 
il y avoit deux ans, par un parti prussien, et me 
voulant faire profit de cet exemple, je logeai tout 
mon court détachement dans le château, j'en fis 
lever le pont-levis, comme un petit pont-levis à 
passer un seul homme de front, lequel même n'étoit 
baissé que lorsque j'en donnois l'ordre. 

Je me fis fournir, par les habitants du village, des 
farines, des viandes salées, des légumes, de l'avoine 
et fourrages pour la subsistance de mon détache- 
ment, tant pour les hommes que pour les chevaux, 
et ce pour cinquante jours, en outre de la subsis- 
tance journalière qu'ils me livroient tous les trois 
jours, avec promesse qu'à mon départ, si je n'en 
faisois usage, je leur remettrois toutes leurs diffé- 
rentes provisions. 

De précaution en cas d'attaque, je restai donc clos 
dans ce château pendant trois semaines, d'où je ne 
faisois sortir, à tous les points du jour, que cinq 
dragons, auxquels j'indiquois les villages qu'ils 
dévoient parcourir pour avoir nouvelles des ennemis 
et savoir particulièrement de quoi s'occupoit un 
corps aux ordres d'un jeune prince de Brunswick, 
frère du prince héréditaire de ce nom. 



392 CAMPAGNES [1762] 

Par mes petites patrouilles je fus instruit que les 
troupes aux ordres de ce jeune prince étoient conti- 
nuellement occupées à mettre en magasin tous 
les fourrages que les bords de la Werra pouvoient 
leur fournir, comme tous les blés des pays qu'ils 
occupoient. 

Certain de ce fait et prévoyant que cet approvi- 
sionnement annonçoit, pour la suite, devoir être 
employé pour le siège de Cassel, plein donc de 
cette idée, je fis part à M. le marquis de Vogiié, 
mon compatriote et maréchal-général des logis de 
l'armée, de toutes mes idées à cet égard. Je lui 
adressai mon paquet à Rrumbach, où étoit alors le 
quartier général des maréchaux, et le lui fis porter 
par un des dragons à mes ordres, auquel j'avois 
donné un guide à cheval, bon fermier du village de 
Friedwald, l'ayant chargé de la sûreté de ce dragon, 
de son arrivée et retour, sous les menaces les mieux 
confirmées, dont sa femme, ses enfants et sa maison 
me répondoient. 

Aussi le dragon et lui furent de retour le cin- 
quième jour avec la réponse de M. le marquis de 
Vogué ; il me remercioit des nouvelles que je lui 
communiquois, me disoit qu'il alloit se faire un vrai 
plaisir de les faire parvenir à MM. les Maréchaux, 
me disoit en forme de reproche, très obligeamment, 
qu'il n'avoit su que j'étois employé hors de ligne 
qu'à la réception de ma lettre et qu'il alloit s'occu- 
per à me faire employer moins solitairement qu'il 
lui paroissoit que je l'étois à Friedwald. 

En effet, quelques jours après, M. de Boisclaireau 
me manda de quitter Friedwald et de venir le 



[17621 DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 393 

rejoindre à Hirsehfeld, ordre que j'exécutai, et, le 
matin seulement de mon départ, je mandai au châ- 
teau le bourgmestre et quelques principaux des 
habitants, auxquels, retirant les reçus que j'avois 
faits au premier des livraisons qu'il m'avoit faites, 
je les lui remis toutes, ainsi que les clefs du château 
et barrières, et partis de suite pour me rendre à 
Hirsehfeld, où, arrivé, M. de Boisclaireau me créa 
capitaine des grenadiers et chasseurs de la garni- 
son. C'étoit donc le ramassis des grenadiers et 
chasseurs convalescents de l'armée que je me trou- 
vois commander ; de l'un et de l'autre le nombre 
en étoit, y compris les bas-officiers, de quarante- 
huit : c'étoit la troupe d'élite de la garnison. Les 
autres capitaines étoient à la tète de quarante fan- 
tassins, dont la plupart, par leur peu de santé et de 
force, eussent mieux figuré, vu leur état débile, dans 
un hôpital; trois lieutenants suisses étoient à la tête, 
chacun d'eux, de trente hommes de leur nation 
ou des régiments allemands qu'on leur avoit confiés, 
à cause de la langue. 

En tout et pour tout, notre garnison avoit sous les 
armes 400 fantassins, 170 maîtres des différentes 
troupes à cheval, pour chef un seul capitaine de 
hussards et des lieutenants de cavalerie et dragons; 
de plus, 150 hommes à l'hôpital, hors d'étal de tout 
service. 

Quelques jours après mon retour de Friedwald, 
sur les sept heures du matin, nous rendant chez 
M. de Boisclaireau, j'aperçois sur la place une troupe 
de sept à huit officiers vêtus de bleu; j'entends 
qu'ils étoient de la légion du maréchal prince de 



394 CAMPAGNES [1762] 

Soubise ; je vais à eux, j'y vois M. de La Motte ', que 
je connoissois, je lui fais la bienvenue. Il étoil le 
chef (le '200 volontaires de ce corps. Je lui demande 
quelle bonne aventure le menoit à Hirscbfeld ; il 
me répond que, chargé d'une commission du maré- 
chal prince et poussé, la veille, par une troupe 
infiniment supérieure du corps de Luckner, il étoit 
arrivé, vers les dix heures du soir, au moulin et 
hameau attenant de l'autre côté de la Fulda, c'est-à- 
dire à sa rive droite, Hirschfeld à celle de gauche. 

Après un instant de conversation avec eux, je les 
quittai et entrai chez M. de Boisclaireau ; je lui 
parlai de la poussée qu'avoit essuyée M. de La Motte, 
lorsqu'au moment me^me arrive chez ce général un 
maréchal des logis de nos hussards, accompagné 
de deux autres hussards, qui lui annonce qu'il avoit 
laissé son capitaine à deux lieues d'Hirschfeld, en 
pleine retraite, vis-à-vis le corps de Luckner, qui 
paroissoit très nombreux tant en infanterie qu'en 
cavalerie légère. 

Le général Boisclaireau, plein de cette nouvelle, 
demande vite des chevaux pour aller reconnoître 
lui-même ce qui se passe, et me dit : « Depuis que 
je suis ici, je n'ai eu le loisir que d'écrire soit à 
M. le maréchal prince de Soubise, soit à M. le maré- 
chal d'Eslrées, pour reddition de compte et nou- 
velles, de manière que je connois très peu la place 
où je commande et en M. Paradis je n'aperçois pas 

1. François-Henri de La Motte, sous-lieutenant aux chas- 
seurs à pied de Berchery en 1760, aide-major d'infanterie dans 
les volontaires de Soubise, puis capitaine en 1761, chevalier 
de Saint-Louis en 1762, quitta le service en 1767- 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 395 

grandes ressources ; c'est pourquoi je vous prie de 
faire battre la générale, de placer les troupes sur 
le rempart comme vous le jugerez à propos, de 
placer un lieutenant et trente hommes à la redoute 
en avant de la porte de Rolhenbourg et un capitaine 
aux deux redoutes et communication de la porte 
Notre-Dame ». 

Comme il alloit monter à cheval, qu'il s'étoit 
déjà répandu que Luckner nous arrivoit avec 
6.000 hommes pour s'emparer d'Hirschfeld, où 
il y avoit la machine infernale, composée de dix 
chariots venus de Paris en poste avec tant de 
frais et qui, par son moyen, devoit, disoit-on, incen- 
dier toutes les forêts incommodes de la Hesse, de 
plus, vingt-cinq caissons, des munitions de guerre 
en cartouches, boulets et poudre, quoique pas une 
pièce de canon, mais qu'il me paroissoit important 
de conserver au Roi, ce qui fit que, connoissant 
l'étendue du circuit de la place que nous avions à 
défendre avec si peu de monde, [je me décidai] 
à lui proposer de faire usage des 200 hommes aux 
ordres de M. de La Motte, capitaine du régiment 
de Soubise, et de lui ordonner d'entrer, lui et sa 
troupe, dans Hirschfeld. 

M. de Boisclaireau saisit mon idée et me dit : 
« Mais où est-il ?» — « Je le vois sur la place 
et vais l'appeler ». Je m'avance et appelle M. de 
J^a Motte ; M. de Boisclaireau, monté à cheval, 
nous joint; il fait l'énumération à cet officier de 
tout ce qui se trouve dans la place, en lui disant 
qu'il faut qu'il y fasse entrer les 200 hommes à ses 
ordres ; M. de La Motte s'excuse en lui disant qu'il 



396 CAMPAGNES [1762J 

est chargé d'une commission de la part du prince 
de Soubise et qu'il faut qu'il la remplisse. 

Ce M. de La Motte avoit servi quinze ans en 
Prusse ; il étoit rusé et fin ; pour ne pas arrêter 
sa fortune au service de France, il vouloit éviter 
toutes occasions où il y avoit apparence qu'il pou- 
voit être prisonnier de guerre, et persévéroit dans 
son refus. M. de Boisclaireau, de son côté, craignoit 
de se compromettre, si réellement ledit M. de La 
Motte étoit chargé par le prince, général de l'armée, 
d'une mission qui intéressât à un point capital. 

Je voyois donc ces deux hommes s'observer et 
être indécis l'un et l'autre, ce qui me porta à dire à 
M. de Boisclaireau qu'il falloit aller au plus pressé ; 
que les différents effets appartenant au Roi, qui 
étoient dans Hirschfeld, demandoient qu'ils fussent 
conservés, d'autant que, dans une retraite de l'armée, 
nous avions en farine de quoi la sustenter pour 
plusieurs jours, et, à demi-voix, je glissai à M. de 
Boisclaireau d'ordonner à M. de La Motte d'entrer, 
lui et sa troupe, dans Hirschfeld et, s'il s'y refusoit, 
de le faire arrêter. 

M. de Boisclaireau, vif et violent, ainsi poussé, lui 
dit : « Monsieur, je vous l'ordonne. » M. de La Motte 
lui répondit : « Si vous m'en donnezl'ordre par écrit, 
j'obéirai. » — « Volontiers, Monsieur, lui dit le géné- 
ral ». Il se jette à bas de son cheval; je lui fournis 
encre et papier, et, sur un banc de ceux de la place 
d'armes, il écrit l'ordre et le lui remet, remonte à 
cheval et part avec huit hussards pour aller recon- 
noître ce qui se passe. 

M. de La Motte va chercher sa troupe, qui n'étoil 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 397 

pas à un quart de lieue de la ville, et, trois quarts 
d'heure après, il y arrive. 

Pendant son absence, je fais battre la générale, je 
place les troupes en différents lieux du rempart ; je 
laisse une ordonnance sur la place, à laquelle je dis, 
lorsque M. de La Motte arrivera aA^ec sa troupe, de 
les conduire à la porte Notre-Dame, où mon projet 
étoitde le placer avec cent hommes, tant dans deux 
tours qui flanquoient une brèche entre elles deux, 
d'environ soixante pas de front, radoubée seulement 
avec des saucissons pareils à ceux dont on fait les 
batteries, avec le vice [?] qu'on leur avoit donné pour 
suivre un talus, de manière qu'on y montoit et descen- 
doit comme s'il y eût eu un escalier au haut duquel on 
avoit fait une tranchée, de manière que ceux dans 
le cas de défendre cette brèche étoient à couvert 
jusqu'au col. 

Les cent premiers homm'es de M. de La Motte 
furent là divisés, les autres cent à proximité sur leur 
gauche et suivant le rempart dans sa partie du midi ; 
un lieutenant et trente Suisses placés à la redoute en 
avant de la porte de Rothenbourg. 

Moi, de ma personne et mes quarante-huit grena- 
diers ou chasseurs, je me portai hors la ville et fus 
me placer aux deux redoutes et leur communica- 
tion, qui couvroient la porte Notre-Dame. 

Comme je ne mis pas en doute qu'avant que d'être 
attaqué, nous fussions reconnus, que mon objet 
étoit d'en imposer et de paroître plus en force que 
nous ne l'étions, je plaçai douze hommes dans la 
première redoute, au haut de la hauteur faite pour 
contenir au moins deux bataillons ; des douze hommes 



398 CAMPAGNES [1762] 

j'en fis mettre huit en faction sur le parapet de la 
redoute; à la communication j'en plaçai autres 
douze, dont huit en faction ; sur le parapet de la 
seconde redoute, autres douze, avec huit sentinelles 
également placées, avec ordre de les relever toutes 
les heures; on les faisoit donc descendre pour les 
faire remonter, ce qui donna de l'inquiétude aux 
ennemis sur le nombre des troupes qu'il pouvoit y 
avoir dans cette partie, [inquiétude] prouvée par la 
manière dont, le soir, ils marchèrent pour attaquer 
et s'emparer de ces deux redoutes, que je ne pouvois 
avoir envie de défendre. 

Dès la nuit tombée, je changeai mes dispositions 
comme suit : j'assemblai, sur l'angle gauche de la 
première redoute faisant face aux ennemis, toute ma 
troupe, tant grenadiers et chasseurs, que j'avois divisée 
aux deux redoutes et à la communication ; je plaçai 
le lieutenant à mes ordres, du régiment de la Vieille- 
Marine, avec dix chasseurs, sur ma gauche, pour veil- 
ler à l'escarpement sur cette partie aisée à gravir et 
éviter par ce poste de pouvoir être enveloppé. 
Quant à l'escarpement sur la droite de la redoute et 
de sa communication à cette place, à demi de la 
montagne impraticable le jour (et la nuit ne pouvoit 
que la rendre encore plus impraticable), j'y plaçai 
néanmoins un bas-officier, homme qui me paroissoit 
sûr, pour être, à tout événement, instruit de ce qui se 
passeroit à cette partie. 

Les ennemis avoient commencé à arriver à 
portée de l'attaque qu'ils se proposoient dans cette 
partie, à sept heures du soir ; j'avois compté plusieurs 
drapeaux et les estimois au nombre de 2.000 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 399 

hommes, lesquels se tinrent jusqu'à la nuit à une 
portée de canon. 

Ma petite troupe disposée comme je viens de le 
dire, je préviens chacun d'eux de la manière dont 
il doit se conduire, ayant toujours pour désir de 
n'en pas perdre un seul. 

Entre dix et onze heures de la nuit, nous enten- 
dîmes que l'on marchoit à nous et, peu après, une 
voix qui, parlant françois, disoit : « Ensemble, serrez, 
point de quartier. » En peu d'instants, j'aperçus la 
tète de la colonne et, au clair des étoiles, le luisant 
des baïonnettes. Mes soldats, prévenusdene tirer que 
lorsque j'en donnerois l'ordre, l'attendoient avec con- 
fiance. Les ennemis arrivés à trente pas de nous, je fais 
tirer toute ma troupe, à quoi les ennemis répondent 
par une décharge très nombreuse et toute dirigée en 
l'air. Dieu sait combien, à ce moment, je regrettois 
de n'avoir pas à mes ordres 300 hommes seulement, 
pour tomber sur eux et les disperser, mais mon 
peu de force m'avoit fait donner pour indication à 
chaque soldat que le premier feu seroit le signal 
pour se retirer, longeant la communication à la 
seconde redoute, où chacun se plaçoit à son angle 
gauche, extérieurement, comme ils l'avoient été à 
la première, ce qui s'exécuta. 

Nous y restâmes près d'une heure, pendant laquelle 
les ennemis s'emparèrent de la redoute, aisée à 
gagner puisqu'il n'y avoit pas un homme. A leur 
tour, ils longèrent la communication et arrivèrent 
à la seconde redoute, où ils furent reçus comme à 
la première, une fusillade de notre part, une plus 
nombreuse de la leur, et notre retraite que j'avois 



400 CAMPAGNES [1762] 

indiquée sur la porte de Rothenbourg, couverte 
d'une demi-lune, où nous arrivâmes sans la moindre 
perte et sans accident. 

Je trouvai dans cet ouvrage M. de Saint- Vincent 
de Masclary, avec trente hommes. Je pris poste 
dans cet ouvrage avec désir d'y tenir ferme, vu qu'il 
étoit bon et bien palissade. M. de Saint- Vincent 
me dit qu'il pensoil que la redoute en avant de 
lui, oùj'avoisun lieutenant suisse et trente hommes, 
avoit été attaquée et vraisemblablement prise, puis- 
qu'il n'y avoit été tiré que quelques coups de fusil 
il y avoit plus de demi-heure, et que pas un de ces 
trente hommes ne s'étoit retiré sur la porte de 
Rothenbourg, quoiqu'ils en fussent sortis pour se 
rendre à la redoute. Je lui demandai si, en avant 
de la demi-lune, il n'avoil pas entendu quelque 
bruit; il me dit que non. « Ce silence annonce 
qu'ils font leurs préparatifs pour venir à nous, fai- 
sons les nôtres. » Ce dont nous nous occupâmes. 

Je fis une petite réserve de vingt grenadiers, que 
je confiai au lieutenant du régiment de la Marine, 
lui observant que si, à l'attaque que nous allions 
essuyer, il y avoit nombre d'ennemis assez valeu- 
reux pour franchir les deux rangs de palissades dont 
notre ouvrage étoit fraisé, c'étoit à cet instant 
qu'avec la réserve il devoit les charger et les 
reculbuter dans le fossé, que pendant l'attaque il 
eût à veiller sur les deux faces de la demi-lune, 
pour exécuter ce dont nous convenions. 

M. de Saint-Vincent et moi dîmes à chaque sol- 
dat la manière dont il devoit se conduire et 
eûmes la satisfaction de les voir tous désirer d'être 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 401 

attaqués, ce qui ne tarda pas, car, l'instant d'après, 
les ennemis marchèrent à celte demi-lune. Notre 
feu fut continuel sur la direction du bruit que nous 
entendions et sur quelques-uns des ennemis qui 
se portèrent jusque sur le bord du fossé, mais aucun 
ne se hasarda d'y descendre et, après une attaque 
d'une petite demi-heure, ils se retirèrent et il n'en 
fut plus question. 

Comme le silence étoit absolu de ce côté, M. de 
Boisclaireau, qui craignoit avec raison d'être bien- 
tôt attaqué dans la partie de la porte Notre-Dame 
et à l'endroit de la brèche dont j'ai parlé, nous 
envoya ordre de quitter la demi-lune et de rentrer 
dans la ville, ce que nous fîmes. 

Je fis dire à M. de Boisclaireau que j'étois avec les 
grenadiers et chasseurs, dont je n'avois pas perdu 
un seul, à la parade que j'avois faite aux deux redoutes 
et communication en avant de la porte Notre-Dame, 
[et lui fis demander] s'il avoit quelques ordres à me 
faire passer pour me porter ailleurs, où je pou- 
vois être plus utile que d'être sur le rempart de la 
porte de Rothenbourg, inaccessible par sa hauteur, 
puisqu'il eût fallu des échelles de plus de quarante 
pieds de haut et que M. de Saint-Vincent, avec 
près de cinquante hommes à ses ordres, étoit plus 
qu'en force pour cette porte. 

La réponse de M. de Boisclaireau fut que j'eusse 
promptement à le joindre à la brèche de la porte 
Notre-Dame, sur laquelle les ennemis avoient déjà 
tiré quelque trente coups de canon. 

J'eus bientôt joint M. de Boisclaireau à la brèche, 
où, dans la tranchée pratiquée dans le terre-plein 

26 



402 CAMPAGNES [1762] 

du rempart, il y avoit trente hommes du détachement 
de M. de La Motte. J'y joignis quinze chasseurs de 
plus et gardai trente et quelques hommes, restant de 
ma troupe, que je plaçai en réserve, pour charger et 
culbuter les ennemis, s'il arrivoit qu'ils tentassent de 
monter par cet endroit. 

M. de La Motte occupoit, avec quarante hommes, 
la tour et plate-forme de la porte Notre-Dame, qui 
flanquoit merveilleusement bien tout le flanc gauche 
de la brèche, qui l'étoit par sa droite d'une autre 
tour, où il y avoit vingt hommes de ses volontaires. 

Dans cette position, nous attendions l'efl'ort des 
ennemis, et, suivant qu'ils dévoient le faire, M. de 
Boisclaireau devoit venir à notre aide avec soixante 
hommes qu'il tenoit tout disposés à cela, placés entre 
la porte Notre-Dame et celle Saint-Denys, et autres 
soixante placés entre la porte Notre-Dame et celle de 
Rolhenbourg, car la brèche étoit réparée fort négli- 
gemment, dont les ennemis en dévoient être certai- 
nement instruits et ne pouvoient manquer d'y diriger 
leurs principales attaques, comme je le dirai ci-après, 
après avoir rendu compte de la course de M. de Bois- 
claireau, parti dès le matin pour aller au-devant 
d'eux, les reconnoître et juger des intentions du 
corps considérable qu'on lui annonçoit se diriger 
sur Hirsclîfeld. 

Sa marche pour reconnoître les plus avancés fut 
d'une heure et demie, ayant joint précédemment le 
capitaine des hussards qui l'avoit fait avertir, qui 
lui dit que cette première avant-garde n'étoit guère 
que de soixante hommes à cheval, qu'à mesure 
qu'elle se portoit décidément pour menacer ses 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 403 

derrières, il cédoit du terrain et changeoit sa posi- 
tion ; que souvent cette cavalerie faisoit des haltes, 
qu'en cela il l'avoit imitée, se réglant absolument 
sur ses mouvements et n'ayant pas voulu se com- 
promettre en rien, sûr que le corps qui suivoit cette 
avant-garde étoit très nombreux et que les rapports 
qui lui avoient été faits par un paysan à sa dévo- 
tion, dès le point du jour, étoient que Luckner en 
étoit le chef et qu'en outre de son corps, il y avoit 
d'autre infanterie et cavalerie. M. de Boiselai- 
reau parla à ce paysan, qui étoit l'espion dont le 
capitaine des hussards avoit fait usage pour avoir 
nouvelle des ennemis. Le rapport que lui avoit fait 
M. de La Motte et l'obligation où il avoit été, la veille, 
de se retirer sur Hirschfeld étoient une indication à 
croire à la nouvelle du paysan. 

Il se détermina à se porter sur ses derrières avec 
les troupes de hussards et à gagner une éminence 
très élevée, laissant en avant de lui un terrain de 
demi-lieue très découvert, d'où ilne seroitd'Hirsch- 
feld qu'à environ trois quarts de lieue, où, arrivés, ils 
restèrent près de trois heures sans apercevoir un 
seul ennemi, n'ayant pas même été suivis par les 
premiers en panne devant eux, ce qui donna à pen- 
ser à M. de Boisclaireau que cette direction et inac- 
tion de leur part cachoit des projets et n'étoit que 
pour établir la confiance. 

Il ne se rebuta pas d'attendre, et ce fut entre quatre 
et cinq heures du soir que cette même cavalerie du 
matin, mais triplée en nombre, parut dans le décou- 
vert en avant de M. de Boisclaireau. Quelque supério- 
rité qu'elle eût sur la troupe qui lui étoit opposée, elle 



404 CAMPAGNES [1762] 

ne chercha pas trop à s'en approcher, manœuvrant de 
manière à pouvoir découvrir ce qui étoit sur le 
derrière des nôtres, et, à peu d'instants de là, parut 
une tête de colonne en cavalerie, qui se porta rapi- 
dement en avant. M. de Boisclaireau tint encore 
ferme, ce qui continuoit d'en imposer aux premières 
troupes vis-à-vis des nôtres, que les ennemis pou- 
voient soupçonner plus nombreuses. 

L'infanterie ennemie commençant à se prolonger 
dans la partie découverte, M. de Boisclaireau ordonna 
la retraite et, du moment que sa petite troupe la 
commença, celle des ennemis s'abandonna au galop, 
pour tâcher de la joindre. Arrivés sur le terrain 
qu'avoient occupé les nôtres, ils les purent nombrer 
sans exception d'un seul et continuèrent de les pour- 
suivre jusqu'à cent pas de la demi-lune qui couvre 
la porte de Rothenbourg, d'où il leur fut tiré 
quelques coups de feu. 

Dans cette retraite précipitée, M. de Boisclaireau, 
homme septuagénaire, dut de n'être pas pris à son 
courage et à la volonté de quelques dragons du ré- 
giment du Roi et quelques hussards, qui observèrent 
toujours de suivre la croupe du cheval de M. de Bois- 
claireau, à qui il arriva que, montant une petite émi- 
nence, il se trouva sur la croupe de son cheval ; il 
se saisit des deux mains à l'arçon de la selle, mais 
son âge et son embonpoint ne pouvoient lui permettre 
de se remettre en selle ; il fit cinquante pas dans 
cette fâcheuse position, ce dont s'apercevant les hus- 
sards et dragons s'empressèrent, le saisissant par les 
bras, de le remettre en selle. Ce petit retard occa- 
sionna que les deux dragons les moins bien montés 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 405 

eurent leurs chevaux blessés sur la croupe de coups 
de sabre. Voilà tout l'avantage que les ennemis 
tirèrent de cette chasse. 

Une heure après la rentrée de M. de Boisclaireau 
dans Hirschfeld, se présenta à la porte de Rothen- 
bourgun trompette suivi d'un capitaine de hussards, 
qui demanda à parler au commandant de la place. 
M. de Saint- Vincent de Masclary, qui étoit dans la 
demi-lune, dit à l'un et à l'autre de s'arrêter à cin- 
quante pas du fossé de l'ouvrage qu'il gardoit, qu'il 
alloit faire avertir le commandant pour recevoir ses 
ordres. 

L'activité de M. de Boisclaireau ne lui permet 
pas d'envoyer savoir ce qu'on vouloit, dont il se 
doutoit bien ; il arrive lui-même, désirant répondre 
de sa bouche à ce que cet officier venoit lui propo- 
ser, monte sur la demi-lune et lui crie : « Monsieur, 
vous pouvez approcher, je suis le commandant de la 
place, prêt à vous entendre. » A cet appel, cet offi- 
cier s'avance et dit : « Je suis mandé de la part du 
général Luckner, qui vous somme de lui remettre 
Hirschfeld, de vous rendre prisonnier de guerre 
avec votre garnison, dont la force médiocre et le 
mauvais état lui sont connus, comme l'immensité de 
l'enceinte que vous ne pouvez garder, ainsi que le 
mauvais état de votre rempart. Le général est ici 
avec une force si majeure qu'elle ressemble à une 
armée prête à vous assaillir de tous côtés et à enlever 
votre place dans un quart d'heure. Le général veut 
éviter de vous traiter comme poste pris d'assaut, où 
il est impossible à la générosité de fixer celle du sol- 
dat qui a couru des dangers. » — « Monsieur, vous 



406 CAMPAGNES [1762J 

pouvez rapporter à voire général que la perle de son 
estime, que je veux mériter, me seroil trop sensil)le ; 
que je dois au Roi la conservation de cette place ; 
que j'y suis avec des François bien disposés à la lui 
conserver ; que, quelque pelil qu'en soit le nombre, 
le courage y suppléera ; que je vais me disposer, 
ainsi que ma garnison, à remplii- nos devoirs. »> 

A ces dernières paroles, M. de Boisclaireau salua 
rofficier des ennemis qui étoit venu le sommer et 
descendit du parapet de la demi-lune. L'officier et son 
trompette se retirèrent. 

M. de Boisclaireau, prévoyant qu'il seroil attaqué 
pendant la nuit, voyoil sa place si mal pourvue qu'il 
étoit dans de fortes alarmes ; il se confia à l'espoir 
que donne le courage et aux fautes qu'un ennemi si 
supérieur pouvoit commettre. M. de Paradis, lieu- 
tenant de Roi, et M. Dubois, major, lui rendirent 
compte de l'emplacement des troupes ; il leur dit 
que l'un et l'autre dévoient se porter sur le rempart 
de la basse ville faisant face à la Fulda, qu'ils eussent 
attention à disposer le peu de troupes qu'ils y 
auroient à pouvoir s'aider de l'un à l'autre, que la 
hauteur des remparts de cette partie lui faisoit penser 
que les ennemis n'enlreprendroient rien de ce côté, 
iaute d'échelles assez longues, que M. de Paradis eût 
à correspondre à la porte Saint-Denis et M. Dubois 
à la porte de Rothenbourg, en outre de la protec- 
tion mutuelle qu'ils se dévoient en cas d'insulte 
dans une des parties qui leur étoient confiées. 

A la nuit tombante, trente des cent soldats malades 
à l'hôpital, presque tous avec la fièvre, s'habillèrent 
et demandèrent au directeur leurs armes pour se 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 407 

porter sur le rempart ; ce directeur, touché de cette 
volonté, ne balança pas à ordonner qu'elles leur 
fussent délivrées et vint sur-le-champ en rendre 
compte à M. de Boisclaireau, qui l'approuva et 
ordonna que ces trente hommes fussent conduits à 
M. de Paradis, qui disposeroit de leur emplacement. 
Ce trait de courage eût été chanté chez les Romains, 
mais il en est tant de ce mérite pour la nation fran- 
çoise qu'on y porte une trop faible attention, car 
l'acte de ces trente méritoit récompense ou tout au 
moins éloges et compliments, récompense avec 
laquelle on paye si bien cette nation. 

L'attaque des redoutes qui couvroient la porte 
Notre-Dame se passa comme il a été dit ; celle en 
avant de la porte de Rothen bourg se fit au même 
instant. L'officier qui y commandoit s'étoit mis dans 
cette redoute avec les vingt hommes à ses ordres, 
redoute très vaste, faite dans son principe pour y 
loger au moins un bataillon ; aussi, au moment de 
l'attaque, cet officier voulut se retirer, mais il y 
perdit une douzaine d'hommes blessés ou pris, et 
lui, avec le reste de son détachement, tournant la 
ville par sa gauche, se retira vers la porte qui com- 
munique au pont sur la Fulda, et ne rentra dans 
la ville qu'au jour. 

J'ai dit qu'après ce petit avantage, les ennemis se 
portèrent à la demi-lune qui couvre la porte de 
Rothenbourg ; mais, voyant des difficultés à s'en 
rendre maîtres, ils cessèrent cette attaque et, lon- 
geant tout autour de la ville, ils se portèrent vers la 
porte Notre-Dame avec projet d'y faire de plus grands 
efforts à la brèche, puisque les troupes qui avoient 



A08 CAMPAGNES [1762] 

attaqué les deux redoutes et communication en avant 
de cette porte s'y dirigèrent aussi ; mais comme nous 
avions tout prévu pour cette partie, ils y furent bien 
accueillis. 

Ils firent la faute de venir se mettre en bataille dans 
une prairie à cent cinquante pas du bord du fossé, et 
là, sans autre prévoyance, ils établirent un feu de 
mousqueterie, comme si ce bruit eût dû faire tomber 
les remparts, ou, semant l'épouvante, nous obliger 
à ce qu'ils soubaitoient. Leur feu, dirigé dans les 
ténèbres, le fut si mal que, vers cette attaque, il n'y 
eut pas un seul bomme de tué ou blessé, tandis que 
notre feu [fut] de front [et] des angles qui ne man- 
quoient de les flanquer. Tous nos soldats [furent] 
prévenus de ne tirer qu'ajustant leurs coups et d'où 
partiroit le feu qu'ils verroient devant eux, ce qu'ils 
observèrent parfaitement. Trois quarts d'heure de 
fusillade terminèrent toute cette attaque ; les enne- 
mis cessèrent leur feu et le nôtre le fut aussi. 

Nous nous attendions que Luckner nous feroit 
quelque attaque plus vive ; toute la nuit se passa à 
être fort alerte, mais tout fut tranquille et, au point 
du jour, nous découvrîmes toutes les troupes enne- 
mies en panne à quinze ou dix-huit cents pas de 
nos murs. Elles y restèrent jusqu'à sept heures. 

Comme elles étoient très nombreuses, nous nous 
comptions toujours menacés de quelque autre entre- 
prise, lorsqu'à cet instant nous aperçûmes une quin- 
zaine de chariots qui se dirigeoient vers les troupes 
devant nous ; on soupçonna d'abord cette espèce 
de convoi d'être de l'artillerie, mais nous ne fûmes 
pas longtemps à voir que ce n'étoientque des chariots 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 409 

de paysans qui arrivoient en effet à une grosse 
ferme en face de nous, où les ennemis avoient déposé 
leurs blessés de cette nuit ; ils les placèrent sur ces 
chariots, que nous vîmes partir à neuf heures de 
cette matinée. 

Toutes ces troupes se mirent en marche et, par les 
petits détachements de hussards ou de dragons qu'on 
envoya après eux pour les observer, nous fûmes ins- 
truits qu'ils se dirigeoient, par le chemin qu'ils 
tenoient, à se porter à Fulda. Nous envoyâmes éga- 
lement sur tous les différents terrains qu'ils avoient 
occupés pendant la nuit, ainsi qu'à la ferme d'où nous 
avions vu partir leurs blessés, pour connoître de la 
perte qu'ils avoient faite ; il ne fut trouvé que douze 
cadavres dans tous les différents lieux et à proximité 
de la ferme où ils avoient ramassé leurs blessés. Nous 
fûmes instruits parles paysans qu'ils y avoient enterré 
de vingt-cinq à trente hommes, que sur dix-huit cha- 
riots ils avoient mis soixante blessés, la plupart ayant 
des blessures très graves ; à ajouter à ces différents 
nombres les blessures légères, les ennemis perdirent, 
en tués ou blessés, 150 hommes, tandis que la perte 
de notre garnison ne fut d'un seul homme, excepté 
les dix Suisses tués, blessés ou pris à la redoute 
[24 juillet]. 

M. de Boisclaireau, très satisfait et joyeux de l'is- 
sue de l'attaque qu'il avoit éprouvée, en rendit 
compte avec empressement à M. le maréchal prince 
de Soubise, et, par l'événement qui s'ensuivit, il 
fut démontré qu'il ne suivit pas toutes les obliga- 
tions auxquelles sa charge de chef de cette garnison 
l'obligeoit. S'il le fît, ce qui n'est pas à présumer, la 



410 CAMPAGNES [1762] 

conduite du prince de Souhise fut très pailiale, fai- 
sant tomber la seule gràee (ju'il fit accorder à M. de 
La Motte, capitaine de sa légion de Souhise. 

M. de Boisclaireau, dans sa reddition de compte, ne 
pouvoit vanter la bonne grâce que cet officier a voit 
mise à se joindre à sa garnison pour la conservation 
d'Hirschfeld, puisque tout se passa comme je l'ai 
dit ci-devant et qu'il m'eut obligation à moi seul 
de l'y avoir déterminé, puisque je lui inculquois, au 
moment de la crise où cet officiel- s'y refusoit, de le 
faire arrêter. L'avoil-il vanté sur la manièie dont il 
s'étoit conduit pendant l'attaque PClhose impossible: 
placé de sa personne dans la tour au-dessus de la 
porte Notre-Dame, il n'en avoit bougé de toute la 
journée et pendant la nuit. Je le voyois cependant 
gratifié de la croix de Saint-Louis à l'occasion de 
cette défense, tandis que M. de Saint- Vincent de 
Masclary, qui y avoit montré le courage et l'intelli- 
gence d'un brave officier, ancien de service à M. de 
La Motte, n'oblenoit rien. 

M. de Boisclaireau, pour faire sa cour à M. le 
maréchal de Soubise et pour, à son tour, s'attirer ses 
bontés et protection dans l'occasion, n'avoit-il fait 
valoir que le seul sieur de La Motte, officier de sa 
légion ? L'humanité est capable de celte injustice. 

M. de Boisclaireau garda-t-il le silence sur les offi- 
ciers de la garnison, qui lui avoienl été si utiles, 
ainsi que sur le sieur de La Motte, dont la fin a 
prouvé toute l'intrigue? Dans les premières années de 
la paix de 1762, [il fut] exécuté à Londres par l'ordre 
du gouvernement anglois, convaincu d'y avoir 
tramé chose préjudiciable à cette nation, ce qui lui 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 411 

attira son supplice et sa mort, en représailles d'un 
Anglois exécuté en France, nommé Douglas, accusé 
et convaincu d'avoir combiné et voulu incendier 
nos magasins de bois pour la marine à Brest. 

Cet intrigant de La Motte eut-il le talent d'en 
imposer au maréchal de Soubise, tournant sur lui et 
les 200 hommes à ses ordres la conservation 
d'Hirschfeld ? Je préfère le croire ainsi, tant pour 
rendre justice au maréchal prince de Soubise qu a 
M. deBoisclaireau. 

Comme la vérité perce toujours, quelques jours 
après cette attaque, je reçus une lettre de M. le 
comte de DurfortS à cette époque colonel du régi- 
ment de Picardie, aujourd'hui lieutenant-général 
commandant en Dauphiné, par laquelle il me faisoit 
compliment sur la manière distinguée dont je 
m'étois conduit, m'offroit tous ses services si je 
voulois en tirer quelque récompense, me disant 
qu'il appuyeroit ma prétention de tout ce qui dépen- 
droit de lui. J'ignorois alors tout ce qu'avoit pu 
faire M. de Boisclaireau. Certain seulement qu'il 
avoit rendu compte à MM. les Maréchaux de son 
attaque, je devois me croire cette reddition de 
compte favorable 

Plein de reconnoissance de la lettre que j'avois 
reçue de M. le comte de Durfort, je demandai à 
M. de Boisclaireau la permission d'aller au camp 

1. Louis-Philippe, comte de Durfort, né en 1720, lieutenant 
au régiment d'Auvergne en 1744, capitaine en 1745, cornette 
des chevau-légers de la Garde en 1752, brigadier en 1761, 
maréchal de camp en 1762, lieutenant-général en 1781, 
grand-crois de Saint-Louis en 1783. 



412 CAMPAGNES [1762] 

[où il se troiivoit] ; elle me fut accordée. Je partis 
le lendemain, de grand matin ; j'y arrivai ponr 
dîner avec mon colonel ; je lui fis le récit de notre 
attaque ; il me réitéra ses offres de services ; ma 
réponse fut laconique et en ces termes : « Monsieur 
le Comte, encore un événement heureux où je puisse 
prouver mon zèle, et j'aurai l'honneur de vous 
prier alors de faire valoir les deux ensemble. » 

Après dîner, je voulus partir de suite pour rentrer 
le même jour à Hirschfeld, et y arrivai à la nuit 
tombante 

L'auteur s'étend sur la maladresse de Luckner, qu'il revit 
à Valenciennes en 1767. Ce général, qui était alors au service 
de France, prétendait n'avoir pas été présent à l'attaque 
d'Hirschfeld. 

La marche de Luckner sur Fulda continuoit à 
avoir pour premier objet de donner à MM. les Maré- 
chaux de l'inquiétude sur la communication de l'ar- 
mée à Francfort et, pour second, de causer, s'il 
lui étoit possible, quelque dommage notable à la 
grosse artillerie de notre armée, que l'on évacuoit 
sur Francfort, aux ordres de M. de Gclb, brigadier, 
qui n'avoit pour l'escorter que 800 hommes d'infan- 
terie et 200 chevaux. 

Instruit, dès la seconde journée, de la marche de 
Luckner, M. de Gelb arrêta son convoi et instruisit 
les Maréchaux du danger de suivre sa destination 
s'il n'étoit protégé d'un corps considérable qui pût 
même obliger Luckner à se replier sur son armée. 
MM. les Maréchaux donnèrent sur-le-champ ordre 
à M. le comte de Stain ville (maréchal de Choiseul 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 413 

aujourd'hui) de se porter, avec le corps à ses ordres, 
composé des grenadiers de France, huit bataillons 
de grenadiers royaux et quatre régiments de dra- 
gons, à Hirschfeld et de là au château de Friedwald, 
où j'avois passé quinze ou dix-huit jours, comme 
je l'ai dit, et dont les ennemis s'étoient emparés le 
lendemain que je l'avois évacué, de le prendre en 
passant et de continuer sa marche vers Fulda. 

M. le comte de Stainville arrive à Hirschfeld, fait 
camper son corps sur la rive droite de la Fulda, 
de sa personne la passe et vient passer la nuit à 
Hirschfeld. M. de Boisclaireau l'y reçoit, lui donne 
l'hospitalité et à souper. Avant que l'on se mît à 
table, M. de Stainville lui demande ce que c'est 
que ce château de Friedwald. M. de Boisclaireau 
lui avoue ingénument que ses différentes occupa- 
tions ne lui ont pas permis de s'y porter pendant 
environ les trois semaines qu'il l'avoit fait occuper 
par un capitaine de son détachement, et lui ajoute 
que cet officier pourra lui en rendre un compte 
très satisfaisant et détaillé. A cet instant, on avertit 
que l'on a servi. M. de Boisclaireau me fait placer à 
côté de M. de Stainville, afin que, pendant le repas, 
cet officier général pût me faire les questions qui 
dévoient l'instruire... 

L'auteur fait à M. de Stainville une description très détaillée 
du château de FriedM'ald, que le prince Raymond de Cassel 
nommait sa Bastille et dont il avait fait un rendez-vous de 
chasse, orné à l'intérieur de belles tapisseries de haute lice ; 
château du moyen âge, flanqué de grosses tours, entouré de 
fossés avec pont-levis, mais sans valeur militaire, occupé par 
cinquante chasseurs seulement, mais dont, assurait-il, quatre 



414 CAMPAGNES [1762] 

coups de canon à boulets rouges tirés dans les charpentes 
auraient facilement raison. 

Le lendemain, M. de Stainvillc y envoie une brigade de 
grenadiers de France, qui, ayant vainement essaye d'enlever 
le château de vive force et la garnison refusant de se rendre, 
fut obligée d'en venir aux moyens conseillés par l'auteur. 
L'exécution en fut difficile, faute de gril à rougir les boulets. 
Néanmoins on parvint à allumer la charpente. La petite gar- 
nison fit une très belle défense et ne se rendit que chassée par 
la violence du feu. Le château fut entièrement consumé. 

Du jour que cette expédition fut terminée, le corps 
aux ordres de M. le comte de Slain ville fit une 
marche de deux lieues vers Fulda, et celui qui le 
suivit en fit une seconde, instruit alors que Luckner 
s'éloit retiré de cette ville et replié sur le camp volant 
que commandoit milord Gramby. 

La marche de M. le comte de Stainville n'avoit 
été ordonnée que pour forcer Luckner à cette retraite 
et rendre la route assurée pour le passage de la 
grosse artilleiMc, conduite et escortée par M. de Gelb 
jusqu'à Francfort. 

Four nettoyer absolument cette route, M. de Stain- 
ville envoya jusqu'à Fulda seulement 600 dragons. 
Ce détachement de retour, M. le comte de Stainville 
rejoignit l'armée de MM. les Maréchaux, dont le 
projet étoit déporter, sous peu de jours, toute l'armée 
vers Francfort. 

Le prince Ferdinand, pour les y déterminer 
plus promptement, fit un mouvement par sa gauche, 
vint occuper la position que tenoit milord Gramby, 
et celui-ci vint établir son camp à une lieue et 
demie de Hirschfeld, ce qui, en effet, porta nos 
maréchaux à venir camper à hauteur de Hirschfeld, 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. M5 

leur camp établi sur la rive droite de la Fulda, où 
toutes les farines qui étoient à Hirschfeld furent 
consommées, et, pendant les cinq jours que dura 
ce camp, MM. les Maréchaux calculèrent et déter- 
minèrent leur marche pour se retirer à Francfort. 
Ils adoptèrent, pour plus grande sûreté, de la faire 
par la vallée et défilé de la Quinche. Tout com- 
biné, l'armée se mit en marche. M. le marquis, 
aujourd'hui duc de Castries \ fut chargé de l'arrière- 
garde, dont la garnison de Hirschfeld faisoit partie. 
M. de Castries l'augmenta de 800 hommes des diffé- 
rentes armes, et ces 1.600 hommes, aux ordres de 
M. de Boisclaireau, firent l'arrière-garde de M. de 
Castries. 

Pendant tous les jours que dura cette retraite, 
nous n'aperçûmes de pelotons des ennemis, et en 
cavalerie, que dans des éloignements, leur marche 
toujours dirigée et à se présenter sur notre flanc 
droit ; cette manœuvre annonçoit que nous n'étions 
suivis que par des observateurs qui n'a voient nul 
désir d'entreprendre sur nous, et du moment que 
nous fûmes en^aoés dans les défilés de la vallée 
de la Quinche, nous ne vîmes plus d'ennemis, et 
si quelques-uns s'amusèrent à nous suivre, comme 
il y a apparence qu'ils le firent sans doute, ce fut 
en mettant entre eux et nous deux ou trois lieues 
d'intervalle. Tout fut donc du plus grand calme. 

Lorsque notre arrière-garde fut licenciée pour 



1. Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, marquis de Castries, 
né en 1727, lieutenant-général en 1758, ministre de la marine 
en 1780, maréchal de France en 1783, mort en 1801. 



416 CAMPAGNES [1762] 

que chaque officier et soldat eût à rejoindre son 
corps respeclil", toute l'armée étoit campée à Bergen. 
Nous la joignîmes au moment où elle faisoil une 
marche en avant, dirigée sur Friedberg. Après une 
marche de plusieurs heures et au moment où la 
colonne de droite en étoit encore à une lieue, nous 
entendîmes plusieurs coups de canon qui se tiroient 
au couchant et derrière Friedberg, lesquels furent 
suivis, l'instant d'après, d'un feu de mousqueterie 
très nombreux, qui fut discontinué au bout d'un 
quart d'heure. Comme à celte canonnade la marche 
de notre colonne s'éloit accélérée, lorsque la mous- 
queterie cessa, nous n'étions guère à plus d'un quart 
de lieue de Friedberg. L'instant d'après, nous fûmes 
instruits que. dès le matin, le prince héréditaire 
de Brunswick avoit attaqué les salines, où il y avoit 
400 hommes de nos tioupes légères, qui avoient 
cédé promptement le poste qu'elles tenoient au 
corps au\ ordres de ce prince, composé de 7.000 
à 8.000 hommes; que ces troupes légères s'étoient 
retirées sur la hauteur au bas de laquelle les salines 
sont situées et que, peu de temps après, le Prince 
héréditaire avoit marché à elles, qui, disputant peu 
le terrain contre des forces si supérieures, le lui 
avoient abandonné, se repliant du côté le plus à 
proximité où elles aperçurent des troupes qui 
venoient à elles. 

Ces troupes étoient la division aux ordres de 
M. le prince de Condé, composée de douze batail- 
lons, deux brigades, une de cavalerie, l'autre de 
dragons. Le prince de Condé fut instruit, par le 
commandant de ses troupes légères, que la force 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 4l7 

des ennemis en infanterie que l'on apereevoil sur 
les hauteurs au-dessus de Friedberg, quoique cou- 
verte d'un bois clair, avoit été nombrée autant 
que possible et pouvoit consister en 6.000 hommes 
d'infanterie et 2.000 chevaux. De plus, cet officier 
assuroit que, lorsqu'il avoit abandonné les hauteurs 
où étoient actuellement les ennemis, pas un homme 
de leur cavalerie n'avoit passé le ruisseau qui coule 
en avant des salines. 

Mgr le prince de Condé forma donc la résolution 
d'attaquer sur-le-champ le corps qu'il voyoit devant 
lui. L'avant-garde de l'armée de MM. les Maréchaux 
touchoit au moment d'arriver à Friedberg. Sa divi- 
sion marchant, il la forme pour cette attaque; la 
brigade de La Tour du Pin fait la première ligne ; 
elle marche aux ennemis avec toute l'audace pos- 
sible, en essuyant plusieurs décharges avant de 
pouvoir les joindre et, sans s'amuser à tirer un seul 
coup de fusil, elle arrive sur eux et les attaque 
à coups de baïonnette. Les ennemis, étonnés de 
tant d'intrépidité, font volte-face à cet instant. Le 
carnage fut considérable. Cette brigade, qui n'avoit 
fait jusque-là nul usage de son feu, leur fait alors 
une décharge pleine dans les reins, et les plus lestes 
suivent les fuyards ; à coups de baïonnette ils 
vengent amplement les pertes qu'elle avoit faites, 
tant en officiers qu'en soldats, pour arriver au 
moment de les joindre. 

Les ennemis perdirent à cette action, en prison- 
niers, tués ou blessés, 2.000 hommes ; le prince 
héréditaire de Brunswick fut du nombre des blessés 

assez grièvement. 

27 



418 CAMPAGNES [1762] 

Notre perte fut de 800 hommes tués ou blessés. 
La brigade de La Tour du Pin, aujourd'hui Flandre 
et Béarn, fut hi plus maltraitée ; sa perte fut de 
500 hommes et 35 officiers tués ou blessés ; ce fut 
celle aussi qui se porta avec le plus d'intrépidité et 
de courage, vu qu'elle donna l'exemple de l'un et 
de l'autre, faisant la tête de l'attaque. 

Les ennemis descendirent, à toutesjambes et dans 
le plus grand désordre, les escarpements qui, des 
hauteurs de Friedberg, conduisent aux salines, et, 
arrivant au ruisseau, à proximité duquel leur cava- 
lerie, qui ne l'avoit point passé, étoit en bataille, 
ils s'y jetèrent dedans pèle et mêle, le passèrent et, 
gagnant la première hauteur de l'autre coté, ils se 
rallièrent et s'y formèrent. Le soleil, à son couchant, 
fut cause que Mgr le prince de Condé ne poussa pas 
plus loin son avantage et sa poursuite. D'ailleurs, ce 
ruisseau encaissé et tous ses bords très marécageux 
présentoient de grandes difficultés et ce qui avoit 
fait obstacle à la cavalerie des ennemis de tenter de 
le passer ne pouvoit que présenter à la nôtre les 
mêmes difficultés^ [30 août]. 

La division de Mgr le prince de Condé campa sur 
son champ de bataille ; l'armée de MM. les Maré- 
chaux avoit sa gauche en arrière de Friedberg, son 
front et sa droite s'étendant tout le long du ruisseau 
dont il vient d'être parlé, qu'elle avoit en avant 
d'elle. 

Pendant la nuit, la division aux ordres du prince 

1. Ce combat est connu sous le nom de bataille de Johannis- 
berg. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEÂULIEU. 419 

héréditaire de Brunswick fit une marche rétro- 
grade pour se rapprocher de son armée. 

Le jour qui lui succéda fut employé à établir des 
ponts sur le ruisseau et, le lendemain, la division 
de Mgr le prince de Condé, qui fut renforcée de huit 
bataillons et deux brigades de cavalerie, passa le 
ruisseau, ainsi que toute l'armée, et, en deux 
marches, la division du prince de Condé se porta 
entre Giessen et Bauerbach, où M. le comte d'Enne- 
r y S qui faisoit les fonctions de maréchal général 
des logis de cette division, la plaça dans un terrain 
aussi bien pris qu'avantageux. 

Les ennemis, avec des forces très supérieures et 
désireux de prendre leur revanche de l'action de 
Friedberg, voulurent l'y attaquer. Après une canon- 
nade très vive de part et d'autre, ils crurent le 
moment venu de faire déboucher leurs troupes des 
bois qu'elles occupoient pour attaquer ce prince, 
dont l'artillerie, si heureusement disposée et placée, 
suffit seule, par son feu meurtrier, à porter tant de 
désordre dans les troupes ennemies, qui, pendant 
trois fois, essayèrent en vain de se porter dans la 
plaine pour marcher à ce prince, et les trois fois 
[furent] rejetées dans le bois d'où elles étoient par- 
ties, qu'elles renoncèrent d'y paroître une qua- 
trième. La perte que firent les ennemis fut de 1.200 
hommes; la nôtre de 150. Ce corps se replia sur 
l'armée du prince Ferdinand. 

1. Victor-Thérèse Charpentier, comte d'Ennery, maréchal 
général des logis des camps et armées et capitaine réformé à 
la suite du régiment de dragons d'Aubigné en 1756, maréchal 
de camp en 1762, lieutenant-général en 1776. 



420 CAMPAGNES [1762] 

La combinaison des subsistances tint pendant 
quelques jours, l'armée françoise dans la même posi- 
tion, et ce fut dans ce camp que je reçus ordre du 
maréchal prince de Soubise de me porter, avec 
cinquante hommes de la brigade de Picardie et 
trente hussards, au château de Konigstein et d'y 
prendre le commandement, ordonnant à toutes les 
troupes qui étoient dans ledit château de me recon- 
noître et de m'obéir en ladite qualité, ledit ordre 
donné au camp de Friedberg le l*"" septembre 1762. 

Le 3, je me mis en marche pour cette destina- 
tion, où j'arrivai du même jour, très content et très 
satisfait de la bonté de ce château, qui appartient à 
l'Électeur de Mayence, situé sur une sommité de 
roche escarpée dans presque tout son pourtour, à 
l'exception de la rampe rapide, très rapide du côté 
de son entrée, seul endroit aisé à le gravir, avec plu- 
sieurs petits ouvrages sur cette pente, qui se suc- 
cèdent et se communiquent pour sa défense, établis 
de manière qu'on ne peut les attaquer qu'un après 
l'autre, avantage pour ma petite garnison, qui n'étoil 
composée que de 220 hommes. Le rempart du châ- 
teau étoit dans toutes ses parties bon ; il y avoit 
dix-sept pièces de canon, dont douze sur leurs affûts, 
qui paroissoient en bon état; plusieurs milliers de 
poudres et quantité de boulets. 

Je vis que, me pourvoyant de cartouches dont il 
manquoit absolument pour la mousqueterie, ainsi 
que de vi\res, un officier de mon grade pouvoit y 
acquérir de l'honneur, qu'un simple capitaine étoit 
là heureusement posté et qu'il ne lui restoit à dési- 
rer que d'être attaqué. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 421 

En conséquence, j'écrivis à M. le marquis de la 
Salle ^ lieutenant-général, qui commandoit à Franc- 
fort ; je lui demandai quatre bœufs, cinquante sacs 
de farine, des cartouches à balle et quatre canon- 
niers. Ce général me fit passer tout ce que je lui 
demandois ; je lui proposai dans ma lettre, très 
détaillée, de lui tout rendre si je n'étois pas attaqué 
et que j'eusse ordre de l'évacuer; que, quant à ma 
subsistance du jour à la journée, je me la faisois 
fournir par la ville de Rbnigstein, située au cou- 
chant et au bas du château. Non content de cette 
précaution, je tirai de cette ville tout ce qu'il me fut 
possible, en vivres, boisson et fourrage ; je donnai 
des reçus au bourgmestre de tous les objets de ces 
différents approvisionnements, avec promesse de 
lui tout remettre si je n'étois pas attaqué ou que j'en 
partisse. 

Au bout de quinze jours de séjour dans cette for- 
teresse, je reçus l'ordre de l'évacuer, de me porter, 
avec les troupes que j'y avois conduites, àBauerbach, 
où j'aurois de plus à mes ordres deux compagnies 
de grenadiers royaux et deux compagnies de Colo- 
nel général-cavalerie, devant y rester jusqu'à nou- 
vel ordre. 

Sur-le-champ je pris mes précautions pour ren- 
voyer à M. de la Salle tout ce qu'il m'avoit fait 
passer en bœufs, farines et cartouches, que je fis 
escorter par vingt hussards, avec ordre, à l'officier 
qui les commandoit, de retirer les reçus que j'avois 

1. Marie-Louis Cailiebot, marquis de la Salle, né en 1716, 
mort en 1789. 



422 CAMPAGNES [1762] 

fournis de ces différents objets ; mon convoi partit 
sous celle escorte. 

Je fis appeler les bourgmestres ou échevins de 
la ville de Ronigstein, je leur remis les clefs des 
différents endroits qui renfermoient les denrées de 
différentes espèces qu'ils m'avoient livrées, leur 
disant qu'ils pouvoient les faire enlever du moment 
que je serois parti, fixé au lendemain malin. Je 
retirai d'eux les reçus que je leur en avois fournis 
et les quittai. 

Le soir de ce même jour, le lieutenant comman- 
dant les hussards qui avoienl escorté mon convoi 
à Francfort fut de retour et me remit tous mes 
reçus. Je donnai l'ordre pour le départ du lende- 
main et, au moment où nous allions nous mettre 
en marche, m'arriva une dépulalion de MM. les 
magistrats de Konigstein, au nombre de quatre, qui, 
après m'avoir fait une belle harangue sur la tran- 
quillité et le bon ordre que j 'avois fait observer à 
ma garnison, la tranquillité et la paix d'elle avec les 
habilants de la ville, la franche exactitude que 
j'avois mise à leur faire remettre tous les différents 
objets d'approvisionnement que j'avois exigés en 
cas d'attaque dans le château de Konigstein et la 
manière honnête dont j'avois toujours traité avec 
eux les pénétrant de reconnoissance, me la mar- 
quèrent, non comme ils la sentoientdans leur cœur, 
mais par un petit présent pour moi et les deux offi- 
ciers à mes ordres, que les circonstances et la lon- 
gueur de la guerre ne permetloienl pas à cette ville 
de pouvoir faire plus considérable. Ils me présen- 
tèrent alors un rouleau ; j'étois si éloigné de penser 



[1762] DE MERGOYROL DE BEA.ULIEU. 423 

que ce fût de l'argent que je le reçus dans la main 
et, au poids, je dis : « C'est de l'argent », et, 
m'adressant à celui qui me le remettoit, je lui dis : 
« Combien y a-t-il de gros éeus de six francs dans 
ce rouleau ?» — « Vingt-quatre, » me répondit-il. 
— « Et les deux que lient Monsieur (autre des dépu- 
tés)? » — « Douze dans chacun, » me fut-il dit. — 
« Pour qui sont-ils? » — « Pour les deux lieute- 
nants. » Alors, remettant le rouleau que j'avois 
d'abord reçu à celui d'eux qui me Tavoit remis, je 
dis à ces messieurs : « Le roi de France, que nous ser- 
vons, est un très grand monarque ; il a des milliers 
de manières de récompenser tout François qui le sert 
avec zèle ; sa volonté est qu'aucun de ceux à son 
service puisse l'être par d'autres que par sa justice ; 
il sauroit donc très mauvais gré à un de ses officiers 
qui accepteroit le moindre don pour avoir fait son 
devoir; ainsi, Messieurs, reconnoissants de votre 
attention, je vous fais mes remerciements et refuse le 
cadeau que la bonté de vos cœurs vous portoit à 
m'ofFrir. Si votre intention est de faire l'offre à 
laquelle vous étiez déterminés aux deux lieutenants 
qui partent aujourd'hui avec moi, je vous prie, 
comme l'un est très jeune, de leur dire combien il 
m'en a coûté de refuser votre offre, ne voulant et 
ne désirant rien faire qui pût vous choquer. » 

Ces messieurs se prêtèrent à ma prière et ces 
deux lieutenants remercièrent et ne voulurent rien 
recevoir à leur tour. Nous partîmes, les laissant, 
je pense, satisfaits de notre conduite et, pendant 
notre marche, nous nous amusâmes de notre géné- 
rosité. Le lieutenant du régiment de Picardie, M. de 



424 CAMPAGNES [1762] 

Laage ^ qui avoit de l'esprit et toute la gaieté de l'âge 
de vingt et un ou deux ans, et qui croyoit s'aperce- 
voir que le lieutenant des hussards avec nous improu- 
voit fort cette générosité, fut très amusant, sans tou- 
tefois pousser les plaisanteries trop loin. 

Nous arrivâmes de cette marche à Bauerbach, où, 
joint à mon détachement, je pris le commandement 
des quatre compagnies dont j'ai parlé. Le lendemain, 
je fis le tour des murailles, car l'enceinte n'est qu'un 
simple mur ; après les avoir parcourues tant inté- 
rieurement qu'extérieurement, je fis fermer deux des 
portes pour diminuer la quantité de soldais de ser- 
vice que ces deux portes ouvertes eussent exigés, 
devant, de plus, fournir des escortes continuelles, 
dont la cavalerie et les hussards étoient spécialement 
chargés. 

Mon séjour à Bauerbach fut du 18 septembre 
jusqu'à la fin de la campagne, qui se prolongea vers 
la mi-novembre, où, tous les préliminaires de la 
paix signés par les Cours intéressées, le calme suc- 
céda à tous les orages de la guerre. Mais, avant de 
finir, je dois dire quels furent les derniers événe- 
ments de cette campagne de 1762. 

Le prince Ferdinand de Brunswick, malgré les 
deux avantages remportés par Mgr le prince de 
Condé, voyant qu'il ne pouvoit faire rétrograder 
l'armée françoise plus en arrière et que Francfort, 
objet de son ambition, [lui échappoit, et ayant] regret 
de ne pouvoir encore, à cette fois, mieux réussir 

1. Pierre-René de Laage, né à Saint-Maixent en 1741, 
enseigne dans Picardie en 1759, lieutenant en 1760, retiré en 

1777. 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 425 

qu'il ne l'avoit fait lors de la bataille perdue à Ber- 
gen, prit cependant la sage résolution de tirer avan- 
tage des fautes multipliées de nos généraux ; la 
position sur la rive droite de l'Ohm lui étoit plus 
parfaitement connue que les campagnes précédentes, 
lorsque, faute de cette connoissance, il laissa passer 
ce ruisseau à l'armée du Roi, commandée alors par le 
maréchal duc de Broglie, qui, depuis lors, poussa ce 
prince et son armée avec tant d'avantage que tout 
présageoit pour le maréchal une campagne très 
brillante. Mais le nuage que lui occasionna M. le 
comte du Muy à Warbourg, ayant à ses ordres la 
division qui étoit précédemment à ceux de M. le 
comte de Saint-Germain, fit éclipser tout ce brillant 
et la Diemel, entre ces deux armées, y vit consommer 
les vivres réciproquement de ces deux armées et 
finir la campagne, qui, de son début, paroissoit si 
menaçante pour les ennemis. 

Le prince Ferdinand, bien assuré, vu la bonté de 
la position que lui présentoient les hauteurs, escar- 
pements et bois placés tout le long de la rive droite 
du ruisseau de l'Ohm, de son encaissement et de ses 
parties marécageuses, se détermina à se saisir de 
cette position, d'où il lui paroissoit évidemment 
qu'avec 40.000 hommes il lui seroit aisé de contenir 
toutes les forces de l'armée françoise de 60.000 à 
70.000 hommes ; que de celte défensive il pouvoit, 
avec 20.000 ou 25.000 hommes, entreprendre le 
siège de Cassel et, le prenant, réparer l'humiliation 
qu'il avoit éprouvée, obligé d'en lever le siège qu'il 
en avoit entrepris au commencement de 1761, 
défendu à cette époque par M. le comte de Broglie, à 



426 CAMPAGNES [1762] 

celle actuelle défendu par M. le comte de Diesbach, 
lieutenant-général. 

Toutes ses combinaisons à cet égard se trouvèrent 
fort justes, sa défensive n'éprouva nul échec, le siège 
de Cassel se fit et la prise en couronna le succès. 
M. le comte de Diesbach, y manquant de bien des 
choses nécessaires à un long siège, fut obligé de se 
rendre. Il ne s'y passa aucun fait d'armes intéres- 
sant; les fortifications seules en firent la défense et, 
lorsqu'elles furent battues, le général capitula, con- 
tent d'obtenir les honneurs de la «uerre. L'armée 
raisonna sur une défense si molle ; le général 
Diesbach fut le but de bien des propos, mais la 
paix qui succéda peu de jours après cet événement, 
laissa dans le doute s'il n'avoit pas reçu des ordres 
secrets pour rendre cette place, et son attaque, sa 
défense et sa capitulation furent bientôt oubliées. 

Use passa, pendant ce siège, l'attaque de la petite 
ville d'Amœnebourg et celle de son château. Les 
ennemis, se réunissant sur la rive droite de l'Ohm, 
avoient laissé dans cette ville, ceinte d'un simple 
mur, élevé seulement d'une toise et demie dans 
quelques-unes de ses parties, et un château mauvais 
pour sa défense mais mieux fermé, la ville et le 
château situés l'un et l'autre sur un mamelon très 
élevé, les ennemis, dis-je, avoient laissé, pour la 
garde de l'un et de l'autre, 500 hommes : ce poste 
est situé à la rive gauche du ruisseau de l'Ohm, avec 
im pont de pierre sur ledit ruisseau, à côté duquel 
est un moulin à farine avec une grosse tour carrée, 
en pierre également, qui fait partie de ce moulin et du 
logement du meunier et sa famille. (>e moulin étant 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 427 

trop éloigné de la ville pour pouvoir en être protégé, 
les ennemis avoient construit, de l'autre côlé du pont, 
une redoute, négligemment faite, pour défendre le 
passage du pont. A l'arrivée de l'armée françoise, 
Amœnebourg fut investi et le moulin attaqué, que, 
sans résistance, les ennemis abandonnèrent et où il 
fut établi une garde de 200 hommes. 

MM. les maréchaux d'Estrées et de Soubise, trou- 
vant indécent que la ville et le château d'Amœne- 
bourg, qui se trouvoient au milieu de notre armée, 
fussent occupés plus longtemps par des ennemis, 
chargèrent M. de Boisclaireau de s'en emparer et, 
pour cet effet, lui donnèrent un corps de 2.000 
hommes d'infanterie et quelques pièces de canon 
pour battre le château. 

M. de Boisclaireau fut, dès le matin, reconnoître le 
poste qu'il se proposoit d'attaquer la nuit d'après. 
Vers les deux heures de l'après-midi, il fit placer son 
artillerie, qui fit feu sur un mur et, en peu d'heures, 
il fil une brèche. Il disposa ses troupes pour l'attaque 
de la ville et du château, afin qu'elle s'exécutât en 
même temps. 

L'officier hanovrien qui commandoit dans l'un 
et l'autre n'avoit pas laissé plus de trente hommes 
pour monter sur quelques parties du mur de la 
ville, et avoit tout son monde dans le château, sen- 
tant l'impossible de garder l'un et l'autre ; aussi les 
troupes qui attaquèrent les parties de la ville ne 
trouvèrent aucune résistance et, au lieu démarcher 
après au château pour, par des attaques, en diviser 
les forces, elles restèrent dans les lieux par où elles 
avoient pénétré ; leur commandant s'occupoit d'em- 



428 CAMPAGNES [1762] 

pêcher le désordre et qu'il ne fût rien pris ou volé 
aux habitants. 

M. de Boiselaireau grimpa, avec environ 600 ou 
700 hommes, par la brèche, qu'il trouva abandonnée 
et pas un ennemi pour la défendre, mais, débou- 
chant dans la cour qui lui succédoit, il fut accablé 
d'un feu vif de mousqueterie. Ses soldats, sans 
ordre et sans connoissance du lieu qu'ils attaquoient, 
se portent à une porte que le hasard leur présente, 
mais sans outils de force pour la rompre que des 
petites et mauvaises haches. Nombre d'eux y sont 
tués et les autres ne peuvent réussir ; cherchant 
quelque autre issue, qu'ils ne rencontrent pas, ils 
prennent le parti de se retirer vers la brèche et de 
s'y mettre à couvert d'une mort sûre en restant plus 
longtemps dans cette cour, où, fusillés de front et des 
deux flancs par les fenêtres, le courage d'Achille et 
d'Alexandre devenoit inutile. 

Un petit peloton d'une douzaine d'hommes, à 
l'aide d'une échelle de charrette qu'ils trouvent, la 
dressent vis-à-vis d'une fenêtre : elle se trouve dé- 
garnie et fermée ; ils l'enfoncent ; sans doute que le 
bruit y attire du monde; deux de nos soldats éloient 
déjà entrés ; les ennemis qui arrivent dans cette 
chambre les blessent tous deux et les font prison- 
niers, tirent quelques coups de feu par cette fenêtre 
et le petit peloton d'officier et soldais, qui s'étoit 
accru, regagna également la brèche. 

Comme le jour approchoit, M. de lioisclaireau 
prit le parti de se retirer et la prise de ce château 
fut décidément manquée, non sans beaucoup de 
plaintes de la part de M. de Boiselaireau, qui 



[1762j DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 429 

reprochoit aux deux ofïîciers commandant les troupes 
des deux attaques faites par la ville, leur négli- 
gence et insouciance d'avoir négligé de se porter 
sur le château, après avoir gagné la ville, et d'en 
faire l'attaque de ce côté, ce qui eût partagé leurs 
forces et eût procuré à M. de Boisclaireau de réussir 
à son attaque et peut-être à eux-mêmes d'être les 
premiers à pénétrer et s'emparer du château. 

M. de Boisclaireau eut à cet effet un vif chagrin ; 
je l'en trouvai accablé quelques jours après, qu'il 
vint me demander à dîner à Bauerbach, oùj'étois; 
il me fit part d'un mémoire qu'il avoit fait pour se 
justifier, où il chargeoit vivement un commandant 
de bataillon du régiment du Roi infanterie, cette 
nuit à ses ordres, commandant le bataillon des gre- 
nadiers et chasseurs de ce régiment. Je lui observai 
que de dire verbalement tout ce qu'il contenoit à 
MM. les maréchaux d'Estrées et de Soubise, je 
n'y voyois pas d'inconvénient, mais que si son 
écrit étoit donné, cela alloit lui attirer un débat et 
que je ne voyois pas où les suites pouvoient s'arrêter; 
je le vis ébranlé à prendre le parti que je lui con- 
seillois ; il dut le prendre, car il ne fut plus ques- 
tion de cette affaire. 

Comme l'on prenoit des préparatifs pour une 
seconde attaque pour s'emparer de ce château et 
de sa garnison, le commandant, qui y manquoit de 
vivres et de munitions de guerre, proposa de remettre 
ce château ; il vouloit les honneurs de la guerre. 
Cette condition rejetée, on le voulut, lui et sa troupe, 
prisonniers de guerre et, après des pourparlers 
qui durèrent vingt-quatre heures, ils se rendirent 
prisonniers de guerre. 



430 CAMPAGNES [1762] 

Quelques jours après, il se passa un événement 
dont personne ne put se rendre compte quelle en 
avoit été la première cause, ce qui fil juger que ceux, 
soit des nôtres ou des ennemis qui l'avoient com- 
mencé, furent tués pendant cette action. 

Les Anglois occupoienl la redoute qui défendoit 
le passage du pont sur le ruisseau de l'Ohm et sur 
sa rive droite, comme nous le défendions aussi sur 
la rive gauche, occupant le moulin et la tour en 
pierre dont il a été parlé ci-devant. Naturellement 
et sans accord prévu, il s'étoit établi que, de part 
et d'autre, on ne se tireroit pas, lorsqu'au point du 
jour, il se tira, d'un de ces deux postes, quelques 
coups de fusil, sans savoir qui avoit commencé; il 
s'établit un feu vif entre les ennemis et la redoute, 
et nous au moulin et à la tour ; des troupes légères, 
pour soutenir ce poste de notre part, s'y portèrent ; 
une brigade d'infanterie, prévenue de s'y porter 
en cas d'attaque, s'y rendit de suite. La curiosité 
[étoit grande dans] notre camp; tout y étoit debout. 
Les ennemis, qui avoient également des troupes 
prévenues pour la défense de la redoute en cas 
d'attaque, sans autres ordres, s'y portèrent aussi, 
et, à mesure que l'on arrivoit de part et autre, on 
s'y battoit. Les canons des régiments qui y étoient 
arrivés commencèrent à se mêler au feu de la mous- 
queterie; les ennemis, à leur tour, en firent appro- 
cher. Nos généraux ordonnèrent alors que des 
pièces des divisions du parc y fussent conduites ; 
les deux armées, qui voyoient réciproquement leurs 
mouvements, prirent les armes; l'artillerie se mul- 
tiplia de part et d'autre au point que, dans trois 



[1762] DE MERCOYROL DE BEA.ULIEU. 431 

heures, cent pièces de canon de chaque côté se 
firent un feu épouvantable. 

Le prince Ferdinand ne savoit ce que nous vou- 
lions exécuter selon toute combinaison et art de la 
guerre ; il ne pouvoil lui tomber en idée que notre 
projet fût de passer le ruisseau et l'attaquer dans 
son camp ; mais tant d'autres fautes commises à la 
guerre lui faisoient penser qu'elles pouvoient se 
multiplier, et le siège de Cassel, dont une partie de 
ses troupes étoient occupées alors, le détermina, à 
tout événement, à soutenir, par sa canonnade, la 
redoute du pont dont les Anglois étoient chargés et, 
mettant son armée en bataille, à attendre pour voir 
ce qu'il en viendroit. 

Ses mouvements se faisoient sous les yeux de 
l'armée françoise, et les nôtres avoient l'air, à leur 
tour, de se calquer sur ceux des ennemis. 

Le feu se continuant à la redoute, le moulin et 
quelques mauvais retranchements qui y étoient 
établis, les troupes angloises dans la redoute y 
souffroient infiniment, y étant vues et plongées de 
la tour du moulin, ce qui porta les Anglois à les 
faire relever plusieurs fois. Le feu du canon étoit si 
considérable, que, pour y arriver, les Anglois, par- 
tant d'un bouquet de bois, venoientà toute course, à 
la file les uns des autres, et gagnoient la redoute ; 
ceux qui la quittoient s'en alloient comme les autres 
étoient venus, et chemin faisant, soit des uns soit 
des autres, toujours quelques-uns étoient moisson- 
nés par le feu de notre artillerie. Nombre de pièces 
étoient pointées sur la redoute et l'avoient si fort 
détruite que les Anglois s'y tenoient la plupart 



432 CAMPAGNES [1"62] 

ventre à terre, les autres à genoux. Dans le cou- 
rant de cette action, qui fut de plus de huit heures, 
les Anglois s'y relevèrent dix fois ; on ohservoit que 
ceux qui la quittoient n'étoient jamais moitié de ce 
qu'ils y éloient venus; aussi ils supportèrent la forte 
portion de la perte de celte journée, qui fut pour 
eux de 1.400 hommes ; celle du reste de leur 
armée de 600 hommes ; quant à celle des nôtres, 
elle fut estimée de 800 hommes au plus. 

Cette action fut nommée l'affaire du l*onl aux 
ânes; le hasard Tengagea, et mal à propos le prince 
Ferdinand de Brunswick nous soupçonna d'avoir 
projet d'entreprendre sur son camp, chose impossihle, 
puisque pour aller à eux il n'existoit sur le ruisseau de 
l'Ohm que le pont de pierre entre le moulin que nous 
occupions et la redoute à la rive droite qu'occupoient 
les Anglois ; [il y avoit] par conséquent impossibilité 
à nous de passer ce ruisseau comme à eux, qui ne 
pouvoient y penser sur aucune raison, lorsque nous 
pouvions avoir celle de dégager Cassel assiégé, mais 
toute combinaison, à quelque égard que ce fût, deve- 
noit fausse, mal vue du prince Ferdinand, comme 
de nos maréchaux d'Estrées et de Soubise, et, à très 
juste réflexion, donna-t-on à cette journée le nom 
du Pont aux ânes. 

L'artillerie, de part et d'autre, y consomma les deux 
tiers de ses poudres et boulets par le feu de cent 
pièces de canon dont fit usage chaque armée, et 
cette journée, suivie, peu de jours après, d'une sus- 
pension d'armes et des préliminaires de la paix, 
moissonna ou fit près de 3.000 victimes. 

Quatre jours après, nous fûmes instruits de la 



[1762] DE MERCOYROL DE BEAULIEU. 433 

capitulation de M. le comte de Diesbach, qui avoit 
rendu Cassel sous les conditions des honneurs de 
la guerre, et de la jonction de suite de sa garnison 
à l'armée, qui fut peu contente de sa faible défense. 
Ses raisons étoient qu'il étoit mal approvisionné en 
vivres et munitions de guerre. Les reproches eussent 
pu se prolonger, mais des courriers respectifs 
arrivés au prince Ferdinand et aux maréchaux leur 
apportèrent la paix. Cette nouvelle fit regretter plus 
particulièrement la perte des malheureux de l'affaire 
du Pont aux ânes et éteignit absolument tout propos 
sur la prompte reddition de Cassel. 

La suspension d'armes fut proclamée dans les 
deux armées et, deux jours après, il y eut une 
entrevue entre le prince Ferdinand, accompagné 
de tous les officiers généraux de son armée, et 
MM. les maréchaux d'Estrées et prince de Soubise 
et tous les officiers généraux de l'armée françoise. 
Nos maréchaux donnèrent une splendide halte au 
prince Ferdinand et à ses généraux. Tout s'y passa 
dans la plus grande courtoisie et tous furent con- 
tents les uns des autres. Les armées commencèrent 
ensuite à filer chacune sur son royaume respectif. 

Suivant les anciens usages, le régiment de Picardie 
quitta les pays conquis un des derniers; il ne 
repassa le Rhin que vers la fin de décembre, après 
une station de quelques semaines à Aschafenbourg. 
Cette division de l'armée fut cantonnée à Oppenau 
quelques jours, d'où elle partit pour entrer en 
Alsace, où elle fut établie pour tenir garnison dans 
les villes de cette province, et le 22 de janvier, le 
régiment de Picardie arriva à Strasbourg, où il fut 

28 



434 CAMPAGNES DE M. DE BEAULIEU. [1762] 

établi, pour y jouir d une tranquillité et d'un repos 
bien mérités, après une guerre de six campagnes, 
toutes très multipliées en événements de dangers, 
de peines et de fatigues. 

Le manuscrit se termine par des réflexions sur les diverses 
réformes introduites dans l'organisation militaire, pendant la 
longue période de paix qui suivit la guerre de Sept ans, par 
les ministres Choiseul, Monteynard et Saint-Germain. Les 
critiques sont plus nombreuses que les approbations. L'auteur 
reproche à ces réformes de décourager les vieux soldats, de 
porter atteinte à l'esprit de corps et à la valeur militaire des 
vieux régiments ; il leur reproche surtout d'être défavorables à 
ce qu'il appelle la noblesse de second rang. Il oppose les avan- 
tages dont profite la noblesse de cour aux conditions qui sont 
faites à la noblesse de province, quoique, comme ancienneté, 
beaucoup de ses membres, dit-il, « valent mieux que quel- 
ques-uns de nos ducs » ; gentilshommes pauvres, qui servent de 
père en fils, satisfaits de se retirer, après une longue carrière, 
avec le grade de capitaine, la croix de Saint-Louis et cent 
écus de pension. Certains traits donnent des indications inté- 
ressantes sur l'état des esprits, dans le corps des officiers, à la 
veille de la Révolution; mais 1 ensemble du morceau est d une 
rédaction trop imprécise, trop obscure et souvent trop incohé- 
rente pour qu'on ait cru devoir le reproduire. 



SOMMAIRES 



Campagne de 1743. 

L auteur rejoint le régiment de Picardie le 29 mars à Strau- 
bing, jour de l'affaire de Deggendorf, p. 1. — Le maréchal 
de Broglie évacue la Bavière, p. 6. — L'armée se porte à 
Ingolstadt, puis à Donauwerth, passe le Neckar, puis le Rhin, 
p. 6. — Picardie tient garnison à Strasbourg, p. 11. — 
Marche sur Neuf-Brisach, p. 12. — Combats autour de l'île de 
Rheinau, p. 13. — Quartiers d'hiver à Colmar, p. 14. 

Campagne de 1744. 

Picardie à l'armée du maréchal de Coigny, p. 16 ; à Lan- 
dau, dans le corps commandé par M. de Lutteaux, p. 16. — 
Marche sur Openheim et l'anse de Schmittau, p. 16. — 
Retraite de Tennemi, p. 18. — Affaire des lignes de Weissem- 
bourg, p. 20. — Marche sur Haguenau, p. 23. — Prise de 
Saverne par le prince Charles, p. 24. — Maladie de Louis XV, 
p. 24. — Prise de Prague par Frédéric II, p. 25. — Retraite 
du prince Charles, p, 25. — Siège et prise de Fribourg, 
p. 30. — Picardie cantonné en Souabe, p. 33. 

Campagne de 1745. 

Picardie rejoint vers Francfort l'armée du prince de Conti, 
p. 34. — Après la victoire de Fontenoy, il est envoyé en 
Flandre, à l'armée du maréchal de Saxe, p. 35 ; assiste aux 
sièges d'Oudenarde, de Dendermonde, p. 36, d'Ath, p. 42, 
et prend ses quartiers d'hiver à Verdun, p. 44. 



436 SOMMAIRES. 



Campagne de 1746. 

L'auteur est détache sous M. de Rocqueval, capitaine de Picar- 
die, pour faire la petite guerre, p. 45. — Coinbal du défilé 
des Cinq-Étoiles, p. 51. — Prise de Charleroi, p. 52. — 
Siège de Naniur, p. 53. — Marche vers Liège, p. 61. — 
Batailles d'Ans, p. 65, et de Raucoux, p. 69. — L'auteur est 
nommé capitaine, p. 72. — Il part pour le ^ ivarais, où il 
engage des recrues pour sa compagnie, p. 77. 

Campagne de 1747. 

L'armée, aux ordres du maréchal de Saxe, s'assemble à la 
Chartreuse de Louvain. Marche sur Tongres et ïongelberg, 
p. 83. — Bataille de Lawfeld, p. 85. — Siège et prise de 
Berg op Zoom, p. 97. — Picardie en garnison à Louvain, 
p. 98. 

Campagne de 1748. 

Siège et prise de Maëstricht, p. 99. — Paix d'Aix-la-Chapelle, 
p. 106. — Picardie en garnison à Lille, p. 107. 

Campagne de 1757. 

Début de la guerre de Sept ans, p. 108. — Picardie à l'armée 
rassemblée à Wesel, sous les ordres du maréchal d'Estrées. 
Marche sur le Hanovre, p. 110. — Bataille d'Hastenbeck, 
p. 115. — Le maréchal d'Estrées remplacé par le maréchal 
de Richelieu, p. 151. — Capitulation de Klosterseven,p. 153. 
— Picardie en quartiers d'hiver à Brunswick, p. 157. — 
Marche de Richelieu sur Lunebourg et retraite sur Zelle, 
p. 157. — Opérations autour de Zelle, p. 161. — Prise de 
Jlarbourg par l'enneirii, p. 171. — L'armée, désorganisée par 
la maraude et les maladies, se replie sur le Rhin, p. 173. — 
Le maréchal de Richelieu remplacé par le comte de Cler- 
mont, p. 175. 



SOMMAIRES. 437 



Ca-mpagne de 1758. 

Le prince Ferdinand ayant passé le Rhin vers Clèves, le comte 
de Clermont se replie sur Rheinberg, p. 176. — Combats 
d'arrière-garde, soutenus par MM. d'Arraentières et de 
Vogué, p. 177. — Retraite sur Meurs, p. 179. — Bataille de 
Crefeld, p. 179. — Détails sur la rivalité de Mortagne et de 
Saint-Germain, p. 188. — Contades remplace le comte de 
Clermont, p. 191. — Affaire de Frôwiller, p. 192. — 
Retraite du prince Ferdinand, p. 199. — Échec de Chevert 
à Meer,p. 201. — Habile retraite de Saint-Germain, qui con- 
fie une mission particulière à l'auteur, p. 203. — L'armée 
remonte vers le Nord, p. 205. — Succès de Chevert à 
Lutzelberg, p. 207. — Picardie cantonné entre le Rhin et la 
Meuse, p. 208. 

Campagne de 1759. 

Le prince Ferdinand se porte sur Francfort, p. 211. — Il est 
battu par Broglie à Bergen, p. 212. — Broglie se dirige 
vers le Nord pour rejoindre l'armée de Contades, p. 215. — 
Bataille de Minden, p. 217. — Retraite sur Cassel, p. 236. 

— Combats d'Eimbeck et des gorges du petit Munden,p. 239. 

— Détails rétrospectifs sur la bataille de Minden et la bles- 
sure du comte de Vogué, p. 244. — Séjour à Cassel, p. 250. 

— Le maréchal d'Estrées à l'armée, p. 250. — Séjour à 
Klein-Linden et à Annerod, p. 252. — Le maréchal d Estrées 
et le maréchal de Contades quittent l'armée, dont Broglie 
prend le commandement, p. 252. — Expédition du marquis 
de Voyer sur Dillenbourg et du marquis de Vogué sur Her- 
born, p. 253. — Prise d'Herborn, p. 255, et perte de Dil- 
lenbourg, p. 257. — Picardie en quartiers d'hiver à Cologne, 
p. 270. 

Campagne de 1760. 

Picardie rejoint sur l'Ohm l'armée de Broglie, p. 274. — 
Passage de cette rivière, p. 275. — Combats heureux à Cor- 



438 SOMMAIRES. 

bach et à Sachsenliauson, p. 276. — Dilïicullés entre 
Broglie et Saint-Germain, p. 278. — Echec de M. do Glau- 
bitz, p. 280. — Mort de M. de Lanouë de Vair, p. 283. — 
L'auteur est chargé dune expédition nocturne, p. 287. — 
L'ennemi quitte Sachsenhausen et bat en retraite, p. 288. — 
L'auteur fait partie de la colonne de M. de La Morlière qui 
marche sur Hippcnshausen, p. 289. — Occupation de Cas- 
sel, p. 300. — Disgrâce de Saint-Germain, p. 301. — L'au- 
teur est chargé de l'atlaque d'un mamelon près de ^^ eimar, 
p. 302, et d'une seconde expédition nocturne, p. 305. — 
Echec de M. du Muy à Libenau et disgrâce de M. de La Mor- 
lière, p. 307. — L'armée campe sous Cassel, p. 314. — 
Relations de l'auteur et du prince de Condé. Conseils de 
l'auteur à ses enfants, p. 316. — Heureux combat du prince 
de Condé contre le général Wangcnheim, p. 324. — Que- 
relle entre M. de Bréhant et le comte de Broglie : consé- 
quences de cette querelle pour la carrière de l'auleur, p. 325. 

— L'auteur passe l'hiver en Vivarais, p. 331. 

Campagne de 1761. 

L'auteur rejoint le régiment de Picardie à Fulda au début du 
mois d avril. Belle défense de (Cassel par le comte de Bro- 
glie. Brillante action du comte de Narbonne à Fritzlar, 
p. 335. — Marche en avant, victoire de Broglie à Griinberg, 
p. 337. — Revue de l'armée par le maréchal et la maréchale 
de Broglie, p. 339. — Camp de Stadtberg. Mission de l'au- 
teur à Saltzkotten, p. 339. — Jonction de Broglie et de Sou- 
bise, p. 343. — Bataille de Villingshausen, p. 345. — Dissen- 
timents de BroglieetdeSoubise,p.355. — Combat de Neuhaus, 
p. 358. — L'auteur évacue Saltzkotten et y revient, p. 359. — 
Rappel de Soubise, p. 361. — L'auteur fait partie du déta- 
chement commandé par Gelb. Occupation d'Iloxter, p. 363. 

— Retraite sur la rive droite du >\eser. M. de Gelb aban- 
donne Hoxter, p. 369. — L'auteur commande un détache- 
ment à Moringen, p. 370; est envoyé au château d'Arenstein, 
p. 373, puis à Gôttinguc sous les ordres de M. de Vaux, 
p. 375. — Rappel de Broglie, remplacé par Estrées et Sou- 
bise, p. 377. 



SOMMAIRES. 439 



Campagne de 1702. 

L'armée, rassemblée à Cassel, se porte vers le Nord, p. 379. — 
Le prince Ferdinand passe laDiemel, p. 380. — Retraite de 
l'armée, p. 380. — Le trésor en danger, p. 381. — Bra- 
voure et pertes de la brigade d'Aquitaine, p. 383. — Eva- 
cuation de la Hesse, p. 385. — L'auteur est envoyé à Hirsch- 
feld sous M. de Boisclaireau, p. 387, puis au château de 
Friedwald, p. 390, et de nouveau à Ilirschlcld, p. 393, qui 
est attaquée sans succès par Luckner, p. 394. — Expédition 
de M. de Stainville sur Friedwald, p. 412. — L'armée se 
replie sur Francfort, p. 415. — Le prince de Condé bat le 
prince héréditaire de Brunswick à Johannisberg, p. 416. — 
L'auteur est envoyé au château de Kônigstein, p. 420, puis 
à Bauerbachoîi ilrestejusqu'à la lin de la campagne, p. 421. — 
Désintéressement et conduite généreuse de l'auteur, p. 422. 
— Prise de Cassel par le prince Ferdinand, p. 424. — Prise 
d'Amœnebourg par l'armée française, p. 426. — Combat dit 
du Pont aux Anes, p. 430. — Suspension d'armes ; prélimi- 
naires de paix. L'armée rentre en France. Picardie en garni- 
son à Strasbourg, p. 433. 



TABLE ALPHABETIQUE 



A 



Aerschot (la ville d'), 47, 48. 

Agay (le capitaine d'), 351, 352. 

Alfaria (le château d'), v. 

Alpen (les hauteurs d'), 177 à 
179, 206. 

Alsace (le régiment d'), 307, 
308, 342,351,352. 

Amœnebourg (la ville d'), 274, 
426 à 429. _ 

Anjou (le régiment d'), 384. 

Annerod (la ville d'), 252. 

Ans (le village et la bataille d'), 
60 à 65, 73, 121. 

Antin (Louis de Pardaillan de 
Gondrin, duc d'), colonel de 
Picardie, iv, 70 à 76. 

Anvers (la ville d'), 83, 84, 97. 

Aquitaine-cavalerie (la brigade 
d'),181. 

Aquitaine-infanterie (la bri- 
gade d'), 383, 384. 

Arenstein (le château d'), 333, 
373 à 375. 

Argenson (Marc-Pierre de 
Voyer, comte d'), 253. 

Argenson (René-Louis de 
Voyer, marquis d'), 253. 

Armand (le sergent), 294, 304. 

Armentières (Louis de Brienne 
Conflans, marquis et maré- 
chal d'), 112, 177, 216, 259. 

Aschafenbourg (la ville d ), 433. 

Ath (le siège d'), 42 à 44. 

Attelen (la ville d'), 340. 

Audenarde (la ville d'), 36, 42. 

Auguste m, électeur de Saxe, 
roi de Pologne, 108, 204. 

Auten (la ville d'), 177. 



B 



Balard (le fort), 54-74. 

Barquier (le capitaine Pierre- 
Joseph du), 382. 

Bastia (la ville de), v. 

Bataille de Mandelot (le lieu- 
tenant Nicolas de), 37, 38. 

Bauerbach (la ville de), 419, 
421, 424. 

Beauffremont (le régiment de), 
258, 268. 

Beauvau (Charles-Juste, prin- 
ce et maréchal de), 250. 

Belle-Isle (Gharles-Louis-Au- 
guste Fouquet, duc et maré- 
chal de), 218, 250, 301. 

Belsunce (Armand, vicomte 
de), lieutenant-général, 189, 
.334. 

Belsunce (la brigade de), 192, 
234, 238, 240. 

Benfeld (la ville de), 358. 

Bergen (la ville et la bataille 
de), 114, 172, 173, 211 à 216, 
279, 283, 416, 425. 

Bergier (Elisabeth de), dame de 
Beaulieu, mère de l'auteur, 
m, IV, 73 à 81. 

Berg-op-Zoom (la ville de), 
83, 97, 98. 

Bigorre (le régiment de), 23. 

Blaisel de la Neuville (Antoine- 
Joseph du), lieutenant-géné- 
ral, 185, 2.57. 

Blot (Gilbert de Ghauvigny, 
comte de), lieutenant-géné- 
ral, 178, 179. 

Blou de Ghadenac (Jean-Louis, 
comte de), 117. 



UW) 



TABLE ALPHABETIQUE. 



Rock(Mla villi' do), 358, 361. 

Boisclairoau ( l^aul-Ignace Gué- 
roult de), marôclial de camp, 
'2G'.). ■ÎTU, -.'87, 288, 297, 305 à 
308. 38(i à 415, 427 4 4211. 

Bon (le chevalier de), 342, 372. 

lioulîlers iLouis-Frant:ois. duc 
et maiéchal de). 54, 00. 

Bourbon (la brigade de), 65 à 68. 

Bourbonnais (le régiment de), 
2,310. 

Brakel (la ville de), 362. 

Brancas (la brigade de), 23. 

BréhanI (Marie-Jacques, mar- 
quis de), colonel de Picardie, 
117 à \m^assim. 223. 240 à 
243, 259 à 264, 325 à 327, 333. 

Breidenbach (le colonel). 149. 

Brème (la ville de), 215. 

Brencken (la ville de), 340. 

Breslau (la bataille et le siège 
de), 155, 157. 

Brisacli (la ville de Neuf-), 12. 

Brisach (lavillede Vieux-), 13. 

Brissac (Jean-Paul-Timoléon 
de Cossé, duc et maréchal 
de). 191 à 196, 231 à 237. 

Broglie (François-Marie, duc 
et maréchal de), 6, 7, 209, 284. 

Broglie (Victor-Frangois, duc 
et maréchal de), 112 à 387 
passim, 425. 

Broglie (la maréchale de), 
épouse du précédent, 339. 

Broglie (Charles-François, 
comte de), 216, 284, 310, 325 à 
327, 332 à 342, 372, 377, 425. 

Broglie (N., vicomte de), 384. 

Brosse {N., baron de), 298. 

Brunswick (Ferdinand, duc de), 
158 à 434 passim. 

Brunswick (Charles-Guillaume 
de), dit le « Prince Hérédi- 
taire », 143, 231 k 240, 336, 
41G à 419. 

Brunswick {N. , prince de) , frère 
du précédent, 391. 

Brunswick (la ville de), 154, 
157,171,174. 

Bruslard (le lieutenant-colo- 
nel de), 76, 82. 



Bruxelles (la ville de), 45, 46, 

99. 
Buren (la ville de), 340, 343. 
Bussy {N. de), 131, 132, 135. 
Butte (la montagne dite la), 13, 

14. 

G 

Caire (le colon(d comte de), 78. 

Cahlen(la ville de), v, 301, 305, 
313, 318. 

Cascade (le bois de la), 379. 

Cassel (la ville de), 215, 216, 
234, 236, 240, 250, 275, 300, 
309, 314, 315,324, 327, 335 à 
339, 370, 372, 374, 379, 380, 
385, 386, 392, 425, 426, 431 à 
433. 

Cassel (le prince de), 157, 158, 
413. 

Castries (Charles-Eugène-Ga- 
briel de La Croix, marquis et 
maréchal de). 250, 415. 

Caupenne (Louis-H(niri, mar- 
quis de), 374. 

Chabrillan (Joseph- Dominique 
de Moreton, marquis de), 353. 

Chalabre (Jean-Pierre Roger 
de), 162, 163. 

Champagne (le régiment de), 
2, 12, 66, 143, 214, 306. 

Charleroi (la ville et le siège 
de), 46. 50, 52. 

Charles Vil, électeur de Ba- 
vière), 176, 179, 188, 190. 

Charles-Emmanuel III, Roi de 
Sardaigne, 184. 

Charles (le prince), 155, 156. 

Châtelet (Marie-Louis-Florent, 
comte, puis duc du), lieute- 
nant-général, 135, 138 à 140, 
193, 199. 

Châtelet (Jean-François du), 
marquis d'Haraucourt, 139. 

Chauminy (le lieutenant de), 
103. 

Chevert (François de), lieute- 
nant-général, 112 à 152, 191 
à 197, 201, 202, 207,325. 

Choiseul (Etienne-François, 
comte de Stainville,puis duc 
de), 385, 434. 



TABLE ALPHABETIOUE. 



443 



Ghoiseul (Jacques de), comte 
de Stainville maréchal de 
France, 385,412 à 414. 

Ghoiseul (Renaud-Gésar-Louis 
de), maréchal de camp, 3G4 
à 366. 

Ghoux (le camp des), 24. 

Ginq-Étoiles (le débouché des), 
51. 

Glausen {N., baron de), maré- 
chal de camp, 346 à 354, 
383. 

Glermont (Louis de Bourbon- 
Gondé, prince de), 53, 59, 61, 
64,83 à 92, 174àl91. 

Glermont d'Amboise (Jean- 
Baptiste-Louis, marquis de), 
42, 43. 

Glèves (la ville de), 110, 176. 

Goblence (la ville de), HO, 190. 

Goigny (François de Franque- 
tot, duc et maréchal de), 16 
à 28, 185. 

Golmar (la ville de), 14, 15. 

Gologne (la ville del, 190, 211, 
213, 214, 270, 274, 279. 

Golonel général-cavalerie (ie 
régiment de), 421. 

Gommanderie des Vieux-Joncs 
(la), 86, 95. 

Gondé (Louis-Joseph de Bour- 
bon, prince de), 289, 294 à 
327, 338, 416 à 419, 424. 

Gonflans (le marquis de), 259 
à 264. 

Gonstance (la ville de), 30. 

Gontades (Louis-Georges- 
Erasme, marquis et maréchal 
de), 112, 191 k2b2passim. 

Gonti (Louis-François de Bour- 
bon, prince de), 5, 34, 35, 46, 
52. 

Goquelet (le fort), 54. 

Gorbach (la ville et la bataille 
de),214,274à280, 328. 

Gornillon (Pierre-François de 
Milany-Forbin, marquis de), 
386, 387. 

Gorwey (lavillede), 368. 

Gouronne (le régiment de la), 
51. 



Gourten-Suisses (le régiment 
de), 373. 

Grefeld (la ville et la bataille 
de), 179 à 190, 192. 

Guchet (Marguerite de), dame 
de Beaulieu, grand'mère de 
l'auteur, iv, 1, 73 à 81. 

Gumberland (Guillaume-Au- 
guste, duc de), 113, 115, 125, 
149. 

Gursol (le capitaine de|, 51. 



D 



Dalibert (le lieutenant), 71. 

Dassel (la ville de), 369. 

Daumitz (le général), 32, 33. 

Dauvet (Louis-Nicolas, mar- 
quis), 255, 258. 

Daverton (le capitaine Marie- 
Jean-François), 339. 

Deffand (Marie de Vichy, mar- 
quise du), 81. 

Deggendorf (la ville et la ba- 
taille de), 2. 

Dehaitz (le lieutenant Pierre), 
306. 

Delard (le lieutenant-colonel), 
378. 

Dendermonde (la ville de), 36 à 
42. 

Denocq (l'officier), 141. 

Dettingen (la bataille de), 7. 

Diedersen (lavillede), 149. 

Uiemel (la), rivière, 307 à 315, 
339, 380, 425. 

Diesbach {N., comte de), 426, 
433. 

Digoine (la famille), 80. 

Dillenbourg (la ville de), 254 à 
268. 

Dinant (la ville de), 52. 

Dingelfing (la ville de), 1, 3, 5. 

Donauwerth (la ville de), 7. 

Doré (le capitaine Gharles- 
Joseph), 101, 103. 

Uribourg (la ville de), 362, 363. 

Drusenheim (la ville de), 23, 
24. 

Dubois (le capitaine Jean- 
Joseph-Féhx), 388, 406. 



444 



TABLE ALPHABETIQUE. 



Durfort (Louis-Philippe, comte 

de), 411. 
Dusseldorf il;i ville do), ISfi, 

201. 
Duvivier (le major Jean-Bap- 

tistc-Laurent Deys-), 272, 

326, 341. 342, 386 à 388. 



E 



Eimbpck (la ville et le combat 
d'),238à 243,369, 372. 

Elden (lepontd'i, 162. 163. 

Elsen (la ville d'), 358, 360. 

Enghien (le régiment d'). 23. 
114,148,283. 

Ennery (Victor-Tiiérèse Char- 
pentier, comte d'), lieutenant- 
général, 419. 

Ersen (le village d'), 313. 

Erwitte (la ville d'), 345, 351, 
360, 362. 

Estrées (Louis-Gharles-César 
Le Tellier, duc et maréchal 
d'), 39, 40, 61 à 68, 110 à 
151, 167,175, 250 à 252,377 à 
434paAim. 

Eu (la brigade d"), 133, 134, 
146, 148. 



F 



Faresen (la ville de), 370. 

Farges (le lieutenant-colonel 
Joseph-Marc de), 271. 

Fischer (le général Jean-Chré- 
tien), 162 à 165, 259. 263. 
264, 307, 312, 380. 

Fischer (les chasseurs de), 162. 

Fontanè.^ (Adélaïde de), dame 
de Beaulieu, épouse de l'au- 
teur VI. 

Fort-Louis (le), 1. 23, 24, 26, 
30. 

Foucault (le capitaine Louis- 
Daniel), 271, 306. 

Francfort-sur-le-Main (la ville 
de), 34, 208, 211, 212, 215, 
250, 283, 3.36, 337, 385, 388, 
390, 412, 414, 415, 421, 424. 

Frédéric II, roi de Prusse, 25, 
108 à m, 155 à 157, 232,279. 



Fribourg (la ville et le siège 

de), 30 à 33, 104. 
Friedberg (la ville de), 416 à 

418. 
Friedwald (le village et le châ- 
teau de), 390 à 393, 413,414. 
Fritzlar (le combat de), 335. 
Frowiller (le village de), 193, 

195, 200. 
Fulda (la ville de), 335, 339, 

409,412 à41i. 
Fulda (lai, rivière, 325, 389, 

.390, 394, 413. 
Furstenberg (la ville de), 363, 

364, 368. 
Furstenwald (le bois de), 384. 

G 

Gardes Françaises (les), 29,90, 

91, 290,291, 293. 
Gascoin (le lieutenant-colonel 

de), 138, 140. 
Gautier (le lieutenant-colonel 

de), 3, 6. 
Gelb (l'aide-major Jean-Joseph 

de). 37 à 40, 189, 274, .307, 

327 à 341, 363. 
Gelb (Nicolas-Louis, dit le 

comte de) , lieutenant-général, 

141, 188 à 190, 212, 331,334, 

363, 364, 368, 369, 412, 414. 
Gembloux (la ville de), 50. 
Geoffre de Chabrignac (le capi- 
taine Jean-Baptiste-Joseph 

de), 306, 378. 
George II, roi d'Angleterre, 

électeur de Hanovre. 113, 153. 
Germersheim (la ville de), 20, 

185. 
Geseke (la ville de), 342, 360. 
Giessen (la ville de), 216, 252, 

253, 257, 419. 
Gisors ( Louis-Marie Fouquet, 

comte de), 143. 
(Tlandevès(le capitaine de Nio- 

selles de), 60, 74. 
Glaubitz (Christian, baron de), 

280, 281. 
Goch(la ville de), 177, 208. 
Gobfeld (la ville de). 231. 
Gottingue (la ville dei, 189,315, 



TABLE ALPHABETIQUE. 



445 



331 à 334,363, 365,370 à 376, 

386. 
Gramby (lord), 389, 414. 
Gramond (le camp de), 35. 
Gramont (Louis, duc de), 7. 
Gramont (Silvain-.Toseph, che- 
valier de), 147. 
Grand- Villars (le capitaine de), 

148. 
Grassin (le régiment de), 61, 

65, 68, 70, 83. 
Gravenwisbach (le château de), 

34. 
Graveson (André de démens, 

marquis de), m, 81. 
Grebenstein (la ville de), 379 à 

381. 
Grenadiers de France (les), 180 

à 183, 224,234,238,241,384, 

385, 413. 
Grenadiers royaux (les), 224. 
Gross-Seelheim (la ville de), 

250. 
Grûnberg (la bataille de), 337. 
Gueldre (la ville de), 110, 177. 
Guenneppe (la ville de), 208. 
Guerchy (Glaude-Louis-Fran- 

çois de Régnier, comte de), 

lieutenant-général, 194. 
Guibert (Charles-Benoît, comte 

de), lieutenant-général, 341, 

342, 371, 376,386. 



H 



Hachenbourg (la principauté 

d'), 253, 265, 270. 
Haguenau (la ville et la forêt 

d'), 23, 25, 26. 
Hainaut (les volontaires de), 

378. 
Halberstadt (la ville d'). 154, 

157. 
Halle (la ville de), 112, 133,154. 
Hameln (la ville d'), 115, 126, 

144, 1.50, 151. 
Hanes? (la ville de), 214, 216. 
Hanovre (la ville de), 120, 121, 

124,130, 154, 158. 
Harbourg (la ville et le siège 

d'), 159, 100, 171, 172, 283. 
Hardegsen (la ville d'), 370. 



Hastenbeck (la ville et la ba- 
taille d'), 112, 115 à 143, 167, 
251,294, 325. 

Haur (la ville de), 206, 207. 

Havre (Louis-Ferdinand- Jo- 
seph de Groy, duc d'), lieu- 
tenant-général, 352, 353. 

Helmershausen (le village d'), 
315, 379. 

Herborn (la ville et la prise d'), 
253 à 264. 

Herderen (les hauteurs d'), 85 
à 95. 

Hienhagen (la ville de), 370. 

Hildburghausen (le prince d'), 
110, 279. 

Hippenshausen (le village et la 
bataille d'), v, 290 à 302, 316, 
318, 328. 

Hirschfeld (la ville et le siège 
d'), 386 à 415. 

Holtenfen (la ville d'), 369. 

Hoxter (la ville d'), 111, 362 à 
368, 376. 

Huningue (la ville d'), 12, 14. 

Huvs (Huis?) (la ville de), 180, 
186, 188, 190. 



Hme (!'), rivière, 369. 
Immenhausen (la ville d'), 314, 

383. 
Ingolstadt (la ville d'),6, 7. 



Johannisberg (la bataille de), 
417, 418. 

K 

Klein-Linden (le camp de), 

252, 253, 268. 
Klosterseven (la capitulation 

de), 151, 1.53, 157 à 175. 
Konigstein (la ville de), 420 à 

422. 
Krumbach (la ville de), 392. 



Laage (le lieutenant Pierre- 
René de), 424. 



446 



TABLP: ALPHABETIQUE. 



La Ghassagne ile lieuteaant- 
colonel Firmin- Aimé Dassier 
de). 258, î(ii,2(58. 

La FpiiPstre (le capitaine Marc- 
Joseph Baudet), 351, 352. 

La Morlière (le lieutenant-gé- 
néral de), 290, 307,308, 314. 

La Motte (le capitaine François- 
Henri de), 394 à 397, 402, 
410, 41 L 

Landau (la ville de), 12, 16,20, 
24, 185, 195. 

La Noue de Vair (Joseph- Ale- 
xandre, chevalier de), 171 à 
173, 212, 283, 284. 

Landwehr (le fossé dit lel. 180, 
186. 

La PaluPtte de Coatquin (le ca- 
pitaine Jean-Baptiste de), 
141, 152. 

La Ravoye (Louis Neyret, 
marquis de), lieutenant-géné- 
ral, 14, 15. 

La Roche-Aymon (le régiment 
de), 171. 

La Rochethulon (Glaude-Phi- 
lippe-Anne Thihaud de No- 
blet, comte puis marquis de), 
145, 146. 274, 287, 304, 305, 
327à330, 337, 338. 

La Salle (Marie-Louis Caille- 
bot, marquis de), lieutenant- 
général, 421. 

La Tour du Pin (le régiment 
de), 105, 253, 270, 417, 418. 

Lauterbourg (la ville de), 20, 
22, 185. 

Laval (Guy- André-Pierre de 
Montmorency, duc et maré- 
chal de), 250, 316, 318. 

Lawfeld (le village et la bataille 
de), 87 à 97. 

Leine (la), rivière, 369. 

Le Prêtre (François-Charles), 
baron de Théméricourt de 
Jaucourt, 137. 

Lestang (le capitaine Joseph 
Payande), 51. 

Lestrade {N.), oificier au régi- 
ment de Navarre, 138. 

Leuthen (la bataille de), 156. 



Lévis (le comte de), colonel de 
Picardie, 320. 

Leyberg (la ville de), 339. 

Libenau (la ville de), 301, 307 
à 314, 379. 

Libertat (M™*^ de), religieuse, 
173. 

Liège (la ville de), 61 à 63, 69. 

Ligonier (le général Jean- 
Louis), 94. 

Lille (la ville de), 107, 331. 

Lippe (la), rivière, 343, 345. 

Lippstadt (la ville de), 345. 

Lorraine (le prince Charles de), 
12, 21 à 30,44. 

Louis XV, roi de France, 24, 
30,32.34.35, 46, 61,83 à 98, 
211,336, 362.377. 

Louis, dauphin de France, fils 
de Louis XV, 34, 301, 377. 

Louvain (la ville de), 46, 61, 
83, 98, 203. 

Lowendal (Ulric-Frédéric- 
Woldemar, comte et maré- 
chal de), 50 à 61, 70. 76, 97. 

Lubbecke (la ville de), 216. 

Luckner (Nicolas, baron et 
maréchal de), 232, 255, 258, 
3.56,3.58, 360, 390 à 414. 

Lunebourg (la ville de), 158, 
159, 170. 

Lusace (Fr. -Louis-Xavier de 
Saxe, comte de), lieutenant- 
général, 204, 324, 340, 345. 

Lusignan de Saint-Phèle (le ca- 
pitaine René Gouhé de), 122, 
145. 

Lutteaux (Etienne le Ménestrel 
de Hauguel, comte de), lieu- 
tenant-général, 7 à 9, 16 à 
21, 185. 

Lutzelberg (la bataille de), 207. 

Lynar (jY. de), ministre de 
Danemark, 153. 



M 



Maastricht (la ville et le siège 
de), 60, 83, 95 à 106. 

Maillebois (Yves-Marie Desma- 
rets, comte de), lieutenant- 
général, 150, 167. 



TABLE ALPHABETIQUE. 



44: 



Mailly (Augustia-Joseph, 
comte et maréchal de), 250. 

Main (le), rivière. 208, 209,336. 

Malines (la ville de), 83. 

Marbourg (la ville et le siège 
de), 268, 281. 282. 

Marche-Prince (le régiment de 
la), 241, 274. 

Marie-Thérèse, impératrice et 
reine, 25. 

Mariendorf (la ville de), 314, 
379. 

Marine lia brigade de la), 13, 
114, 133, 144, 146, 148, 204. 

Maupeou (Louis-Charles-Ale- 
xandre, chevalier de), 23. 

Mayence (l'Électeur de), 420. 

Meer (le combat de), 202. 

Mehaigne (la), rivière, 52. 

Meisser ober Meisser (la ville 
de), 380. 

Mentzel (le général Jean-Da- 
niel), 18. 

Mercoyrol de Beaulieu (Jac- 
ques de), seigneur de Mira- 
val, grand-père de l'auteur, 1 . 

Mercoyrol (Jacques de), sei- 
gneur de Beaulieu. père de 
l'auteur, m, iv, 73 à 81. 

Mercoyrol (Jean-Baptiste de), 
seigneur du Brau. oncle de 
l'auteur, m, 1 à 5, 11. 15, 16, 
39, 46, 73, 74. 

Metz (la ville de), 24, 30, 262. 

Meurs (la ville de), 179. 

Meuse (la), rivière, 53, 60, 61, 
70, 95, 96, 101, 177,208. 

Meynard (le lieutenant Ar- 
mand-Pierre de), 389. 

Minden (la bataille de), 215 à 
251. 

Miraval (le capitaine), 148. 

Molsheim (la ville de), 24, 25. 

Monaco (la brigade de), 65 à 69. 

Monet (les chasseurs de), 375. 

Mons (la ville de), 46. 

Monteil (le capitaine Aunès- 
Antoine de), 141, 151, 152. 

Monteynard (le marquis de), 
lieutenant-général, 434. 



Moringen (la ville de). 370 à 
376. 

Mortagne (Ernest-Louis Mor- 
tani, comte de), lieutenant- 
général, 176. 182 à 190. 

Munden (la ville de), 240, 250, 
300, 307 à 309. 

Munich (la ville de), 190. 

Munster (la ville et le siège de), 
216 à 220, 226, 236, 268, 269. 

Murhoft(la ville de), 339. 

Muy (Louis-Nicolas- Victor de 
Félix, comte et maréchal du), 
276, 301 à 312, 340, 345, 356, 
358, 359, 425. 



N 



Namur (la ville et le siège de), 
53 à 61,70,72,73,77, 82,104. 

Narbonne (Jean-François Pa- 
let, comte de), lieutenant-gé- 
néral, 335, 336. 

Navarre (la brigade de), 112 à 
146 j^assim, 180 à 200 passim. 

Neckar (le), rivière, 9. 

Neuhaus (le village et le com- 
bat de), 340, 345, 351, 356 à 
360, 365, 373. 

Neustadt (la ville de), 275. 

Nicolay (Antoine -Chrétien, 
comte et maréchal de), 223, 
224. 227, 242. 

Noailles (Adrien-Maurice, duc 
et maréchal de), 7, 25, 28, 
29. 

Noailles-infanterie (le régiment 
de), 61, 70. 

Nordman (le lieutenant-colo- 
nel de), 255. 

Noyelle (le capitaine Jean- 
Baptiste de), 271. 







Offendorf (la ville d'), 24, 3H. 
Ohm (1'), rivière, 274, 275, 425, 

426, 430, 432. 
Oppenheim (la ville d'), 16, 185. 
Oppenau (la ville d'), 433. 
Orléans (Louis-Philippe, duc 

d'), 133. 



4'iS 



TABLE ALPHABETIQUE. 



Orlêans-cavalorie (le régiment 
d'), -259 à 262. 



P 



Paderborn (la ville de), 3-40, 
342, 358, 359, 362. 

Paradis (le capitaine Pierre), 
388, 394, 406, 407. 

Paravicini (le général Jean- 
Baptisto de), 258, 265 à 268. 

Paravicini (le capitaine Joseph 
de). 267. 

Péreuso (le marquis de), lieute- 
nant-général, 171. 

Perhuis (le village de), 51. 

Picards (le village des), 21, 22. 

Pirna (le camp de), 108, 109. 

Pont aux Anes (le combat dit 
du), 430 à 432. 

Prague (le siège de), 25. 

Puys (la ville de), 179, 180. 



Q 



Quinche (la), rivière, 172, 212, 
283, 391,415. 



R 



Randan (Guy-Michel de Dur- 
fort, duc et maréchal de), 114. 
1,33, 146 à 151. 

Raucoux (le village et la ba- 
taille de), 60, 69, 121. 

Rees (le pont de), 176, 198, 201, 
206, 207. 

Reich de Platz (le capitaine de), 
55, 50. 

Reine-cavalerie (le régiment de 
la), 70. 

Uensfcldt (la plaine de), 340. 

llheinau (l'île de), 13. 

F{heinberg (la ville de), 176. 

Pihin (le), fleuve, 6 à ÈOpassim, 
110, 160 à 2Uii-)assim, 433. 

Richelieu (Louis- F r a n i; o i s - 
Armand du Plessis, duc et 
maréchal de), 151 à 174, 195, 
251. 

Richemont (le capitaine de), 
152. 



Richevaux (le village et le com- 
bat de), 26 à 28. 
Hochambeau (M. de), v. 
Rocqueval (le capitaine Joseph- 

Salomon Fahre de), 47 à 49, 

128, 178, 389, 390. 
Roi-cavalerie (le régiment du), 

373. 
Roi-dragons (la brigade du), 

356. 
Rossbach (la ville et la bataille 

de), MO. 154 à 157, 207, 279. 
Rothenbourg (la ville de), 389, 

390. 
Rouergue (la brigade de), 229, 

235. 
Rougé (le marquis de), 353. 
Rougé (le régiment de), 353, 

354, 357. 



S 



Sabl)abourg (la forêt de), 307 à 
309, 380. 

Sachsenhausen (le village et le 
combat de), v, 277 à 28'i)pas- 
sim, 302 à 306, 318. 

Sackville (lord), 230. 

Saint-Chamans (Alexandre- 
Louis, marquis de), lieute- 
nant-général, 160,161. 

Saint-Fort (le lieutenant), 103. 

Saint-Germain (Claude-Louis, 
comte de), lieutenant-géné- 
ral, 91, 98, 154, 157, 179 à 
214 passim, 276 à 280, 301, 
307,434. 

Saint-Maurice (le capitaine 
Jean-Charles Ardoin de), 
260. 

Saint-Maurice (les grenadiers 
de), 289 à 293. 

Saint-Pern (Vincent-Juddes, 
marquis de), lieutenant-gé- 
néral, 184, 186. 

Saint-Pierre (le camp de), 60, 
96. 

Saint-Pons (le capitaine de), 
148. 

Saint-Pons (le village de), ii, 81. 

Saint -Victor (le baron de), 
347 à 353. 



TABLE ALPHABETIQUE, 



449 



Saint- Vincent de Masclary (le 

capitaine Pierre de), 389, 400, 

401,405, 410. 
SalabertdeMingin(le capitaine 

Joseph-Hector), 271. 
Saltzkotten (la ville de), 34'-2, 

357 à 362, 376. 
Sandershausen (la bataille et 

la ville de), 201, 209, 216, 

300. 
Saxe (Hermann-Maurice, comte 

et maréchal de), 35 à 106 

passim. 
Saxe (le régiment de), 21. 
Scheckenberg (le mont), 126, 

129, 149. 
Schmittau (l'anse de), 16, 18. 
Segur (Philippe-Henri, mar- 
quis et maréchal de), 206, 

250. 
Segur-infanterie (la brigade 

de), 61, 65, 68. 
Selacten (la ville de), 379. 
Solling (la forêt de), 363 à 370. 
Soubise (Charles de Rohaii, 

prince et maréchal de), 110, 

154 à 156, 197 à 209, 279,338 

à i3i passim. 
Spire (la ville de), 8, II. 
Stade (lavillede),151.154, 157, 

159. 
Stadtberg (la ville de), 339, 

340. 
Stairs (lord), 7. 
Strasbourg (la ville de), 11, 12, 

24, 26, 30, 195, 433. 
Straubing (la ville de), ni, 2,6. 
Strohl (la ville de), 370. 



Tanus (le lieutenant-colonel 
Jean-Pierre d'Alary de), 66, 
67. 

Tignolet (le lieutenant Jean- 
Baptiste Rignon de), 293, 
294. 

Tirlemont (la ville de), 60, 83, 
98. 

Tombes d'Octomont (le camp 
des), 53. 



Tongelberg (la ville de), 84,97. 

Tongres (la ville de), 83 à 85, 
91. 

Touraine (la brigade de), 229, 
235. 

Tourant (le capitaine de), 27. 
74, 77. 

Tournai (le siège de), 35. 

Toustain de Yiray (Rémy- 
Charles, comte de), lieute- 
nant-général, 370 à373. 

Toustain (le régiment de), 370 
à 373. 

Traisnel (Claude-Constant de 
Harville, marquis de), lieu- 
tenant-général, 180. 

Trendelburg (la ville de), 315, 
379. 

Trips (le général), 51. 

Tuitsch (la), rivière, 314. 

Turpin (les hussards de), 191. 



Vallière (Jean-Florent de), 
lieutenant-général, 125, 126. 

Vanteaux (lelieutenantde),287. 

Yassé (le chevalier de), colonel 
de Picardie, 71,185. 

Vaux (Noël de Jourda, comte 
et maréchal de), 118, 189, 
332, 334, 372 à 375. 

Verdun (la ville de), 44. 

Verteuil de Malleret (Marc- 
Antoine, baron de), 333. 

Vie (la ville de), 53, 54. 

Vignol (le colonel de), 358, 360, 
362. 

Villemeur (Je an -Baptiste- 
François, marquis de), lieu- 
tenant-général, 167, 170. 

Villepatour (Louis-P h 1 1 i p p (^ 
Taboureau de), lieutenant- 
général, 285,286,351, 352. 

Villingshausen (la bataille de), 
345 à 357. 

Viviers(lavillede), m, 1, 78, 80. 

Vogué (Charles-François 
Elzéar, marquis de), lieute- 
nant-général, 81, 112, 167, 
177, 244 à 268, 379, 387, 392. 

Vogué (Jacques-Joseph-Fran- 



450 



TABLE ALPHABETIQUE, 



(.•ois de), évèque dp Dijon. 

244. 
Vogué (Florimorid-lnnocoiit- 

AnnetdeKcomtP de Montlor. 

puis marquis de Moritclus, 

244. 
Vogiié (Cerice-François-Mel- 

cnior, comte de), 244 à 249. 
Vogué (xMarie-Anne-Magde- 

leinede), marquise de Grave- 
son, 81. 
Vogué (le régiment de), 244, 

245. 
Volmer (la ville de). 300. 
Voremberg (la trouée de), 128. 
Voyer (Marc-René, marquis 

de), lieutenant-général, 253 à 

268 passim. 

W 

Wangenlieim (le général l. 2'.>8, 

324. 
Warbourg (la ville de), 27(j, 

302 à 315, 425. 
Weillnstadt ? (la ville de), 305. 
Weilmunster (le château de), 

34. 



Weimar (le village de), 302, 

304, 305, 309. 31 G, 318. 
^Veissembou^g (la ville et le 

combat de). 20 à 22. 185. 
Welbach (la ville de). 314. 
Werra (la), rivière, 325, 392. 
WVsel (la ville de), MO, 111, 

198 à 208, 214,210, 236, 343, 

345,361,302. 
W'eser (le), rivière, 111 à 115, 

160, 215 à 217, 224 à 237,300, 

309, 315, 362 à 369. 
Westuflérn (la ville de). 380. 
Wever (la ville de), 358 à 361. 
Wilhelmstal (la ville de), 309. 
VVolfenbùttel (la ville de), 154. 
Wollhagen (la ville de), 326, 

327. 
VS^orms (la ville de), 18. 
Worringen (la ville de), 190. 



Z 



Zelle (la ville de), 1.59 a 170. 
Ziegenhain (la ville de), 275. 
Zierenberg (la ville de), 299, 

.300. 
Zwergen (la ville de), 380. 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Avant-Propos i 

Campagne de 1 743 i 

Campagne de 1744 16 

Campagne de 1745 34 

Campagne de 1746 46 

Campagne de 1747 83 

Campagne de 1748 99 

Campagne de 1757 108 

Campagne de 1758 176 

Campagne de 1759 209 

Campagne de 1760 274 

Campagne de 1761 335 

Campagne de 1762 379 

Sommaires 435 

Table alphabétique des noms 441 



MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS. 



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